par Si vis pacem » mer. 20 avr. 2016 23:25
Émile Mâle - [i]L'art religieux de la fin du Moyen-Âge en France[/i]. Paris, 1925, p. 26 a écrit :
Ce sont donc les Orientaux qui ont transmis à l'Italie, dès le XIII° siècle, quelques-uns des thèmes de cette iconographie nouvelle. L'Orient a devancé l'Occident et l'a devancé de plusieurs siècles. L'Orient a compris beaucoup plus tôt que l'Occident la réalité douloureuse de la Passion du Sauveur. De bonne heure, les docteurs de l'Église grecque méditèrent sur les plaies du Christ et sur les souffrances de la Vierge au pied de la croix. Ces fines natures helléniques étaient faites pour tout sentir. On est étrangement surpris quand on découvre dans les Sermons de Georges de Nicomédie, écrits au IX° siècle, tout un ordre de sentiments qui n'apparaîtra en Occident que cinq cents ans plus tard. Il exprime les angoisses de la Vierge sur le Calvaire avec la puissance de nos mystiques de la fin du moyen âge. « Quand les hommes, dit-il, crurent que le Christ était mort, quand la foule se dispersa, quand les soldats se retirèrent pour leur repas, alors la Vierge put s'approcher de la croix, baiser les pieds de son Fils et les cicatrices des clous, recueillir le sang qui coulait en ruisseau, le porter sur ses yeux et sur son cœur... Ah ! s'écria-t-elle, puissent ces clous être enfoncés dans mes membres, puissé-je sentir toutes ses tortures dans mon corps » La Descente de croix n'est pas moins émouvante : « Considère, dit-il, la Mère debout, s’efforçant de se rendre utile. Elle recevait les clous au fur et à mesure qu'on les arrachait, elle baisait les membres détachés, elle s'efforçait de les recevoir dans son sein... Quand ils eurent étendu le corps sacré sur la terre, elle se précipita sur lui et l'arrosa de ses larmes brûlantes". »
Les Sermons de Georges de Nicomédie ne sont pas des œuvres d'exception; un siècle après, les mêmes sentiments reparaissent avec autant de force chez Siméon Métaphraste. Il écrit une lamentation de la Vierge tenant le corps de son Fils sur ses genoux : « O tête, s'écrie-t-elle, tête déchirée par ces épines que je sens dans mon cœur... Te voilà maintenant, mon Fils, entre ces bras qui t'ont porté jadis avec tant de joie. Alors je préparais tes langes, maintenant je prépare ton linceul. Enfant, tu as dormi sur mon sein; mort, tu y dors maintenant. »
Ainsi, dès le IX° et le X° siècle, les écrivains grecs avaient trouvé des accents que nous n'entendrons que longtemps après en Occident; ils avaient imaginé des scènes douloureuses que les artistes orientaux réalisèrent presque aussitôt.
L'Italie, toute pénétrée d'influences byzantines, dut connaître de bonne heure ces créations de l'Orient; mais elle ne les comprit vraiment que le jour où saint François d'Assise lui ouvrit les yeux; alors elle s'attendrit, elle aussi, sur la Passion du Sauveur. La sympathie lui fit sentir ce qu'elle avait copié longtemps sans émotion, C est au temps de Cimabue, de Giotto. de Duccio qu elle fit siennes les belles créations des artistes orientaux; c'est alors qu'elle les fit vivre d'une vie nouvelle.
Elle y ajouta plusieurs traits pathétiques ou pittoresques qu'on chercherait vainement chez les Byzantins; mais les artistes italiens ne les inventèrent pas. Ils les trouvèrent dans un livre célèbre, où revivait quelque chose de l'esprit de saint François d'Assise, les Méditations sur la vie de Jésus-Christ qu'on attribuait à saint Bonaventure, mais qui sont d'un franciscain inconnu du XIII° siècle. Peu de livres ont eu sur l'art une influence plus profonde.
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[quote="[url=https://archive.org/stream/lartreligieuxde00ml#page/26/mode/1up]Émile Mâle - [i]L'art religieux de la fin du Moyen-Âge en France[/i]. Paris, 1925, p. 26[/url]"]
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[size=110]Ce sont donc les Orientaux qui ont transmis à l'Italie, dès le XIII° siècle, quelques-uns des thèmes de cette iconographie nouvelle. L'Orient a devancé l'Occident et l'a devancé de plusieurs siècles. L'Orient a compris beaucoup plus tôt que l'Occident la réalité douloureuse de la Passion du Sauveur. De bonne heure, les docteurs de l'Église grecque méditèrent sur les plaies du Christ et sur les souffrances de la Vierge au pied de la croix. Ces fines natures helléniques étaient faites pour tout sentir. On est étrangement surpris quand on découvre dans les [i]Sermons[/i] de Georges de Nicomédie, écrits au IX° siècle, tout un ordre de sentiments qui n'apparaîtra en Occident que cinq cents ans plus tard. Il exprime les angoisses de la Vierge sur le Calvaire avec la puissance de nos mystiques de la fin du moyen âge. « Quand les hommes, dit-il, crurent que le Christ était mort, quand la foule se dispersa, quand les soldats se retirèrent pour leur repas, alors la Vierge put s'approcher de la croix, baiser les pieds de son Fils et les cicatrices des clous, recueillir le sang qui coulait en ruisseau, le porter sur ses yeux et sur son cœur... Ah ! s'écria-t-elle, puissent ces clous être enfoncés dans mes membres, puissé-je sentir toutes ses tortures dans mon corps » La Descente de croix n'est pas moins émouvante : « Considère, dit-il, la Mère debout, s’efforçant de se rendre utile. Elle recevait les clous au fur et à mesure qu'on les arrachait, elle baisait les membres détachés, elle s'efforçait de les recevoir dans son sein... Quand ils eurent étendu le corps sacré sur la terre, elle se précipita sur lui et l'arrosa de ses larmes brûlantes". »
Les Sermons de Georges de Nicomédie ne sont pas des œuvres d'exception; un siècle après, les mêmes sentiments reparaissent avec autant de force chez Siméon Métaphraste. Il écrit une lamentation de la Vierge tenant le corps de son Fils sur ses genoux : « O tête, s'écrie-t-elle, tête déchirée par ces épines que je sens dans mon cœur... Te voilà maintenant, mon Fils, entre ces bras qui t'ont porté jadis avec tant de joie. Alors je préparais tes langes, maintenant je prépare ton linceul. Enfant, tu as dormi sur mon sein; mort, tu y dors maintenant. »
Ainsi, dès le IX° et le X° siècle, les écrivains grecs avaient trouvé des accents que nous n'entendrons que longtemps après en Occident; ils avaient imaginé des scènes douloureuses que les artistes orientaux réalisèrent presque aussitôt.
L'Italie, toute pénétrée d'influences byzantines, dut connaître de bonne heure ces créations de l'Orient; mais elle ne les comprit vraiment que le jour où saint François d'Assise lui ouvrit les yeux; alors elle s'attendrit, elle aussi, sur la Passion du Sauveur. La sympathie lui fit sentir ce qu'elle avait copié longtemps sans émotion, C est au temps de Cimabue, de Giotto. de Duccio qu elle fit siennes les belles créations des artistes orientaux; c'est alors qu'elle les fit vivre d'une vie nouvelle.
Elle y ajouta plusieurs traits pathétiques ou pittoresques qu'on chercherait vainement chez les Byzantins; mais les artistes italiens ne les inventèrent pas. Ils les trouvèrent dans un livre célèbre, où revivait quelque chose de l'esprit de saint François d'Assise, les [i]Méditations sur la vie de Jésus-Christ[/i] qu'on attribuait à saint Bonaventure, mais qui sont d'un franciscain inconnu du XIII° siècle. Peu de livres ont eu sur l'art une influence plus profonde.[/size]
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