Discours du Cardinal Pie sur la Royauté de Notre-Seigneur

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Laetitia
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DISCOURS DU CARDINAL PIE POUR LA SOLENNITÉ DE LA RÉCEPTION DES RELIQUES DE SAINT ÉMILIEN , ÉVÊQUE DE NANTES
prononcé dans l'église cathédrale de Nantes le 8 novembre 1859.


Cum oratis, dicite : Pater sanctificetur nomen tuum ; adveniat regnum tuum.
Quand vous priez, dites : Père, que Votre Nom soit sanctifié, que Votre Règne arrive.
(Luc, XI, 2)

MONSEIGNEUR (1),

Jamais le divin fondateur du christianisme n'a mieux révélé à la terre ce que doit être un chrétien, que quand Il a enseigné à Ses disciples la façon dont ils devaient prier. En effet, mes Frères, la prière étant comme la respiration religieuse de l'âme, c'est dans la formule élémentaire qu'en a donnée J.-C. qu'il faut chercher tout le programme et tout l'esprit du christianisme. Écoutons donc la leçon textuelle du Maître. J'en ai récité le commencement tout à l'heure selon le texte plus concis de saint Luc. Je le dirai maintenant d'après saint Matthieu, tel que les enfants le balbutient et que tous les chrétiens le répètent depuis bientôt deux mille ans. Vous prierez donc ainsi, dit J.-C. : Sic ergo vos orabitis : "Notre Père, qui êtes dans les cieux, que Votre Nom soit sanctifié, que Votre Règne arrive, que Votre Volonté soit faite sur la terre comme au ciel (Matth., VI, 9)".

L'intelligence de mon sujet n'exige pas que j'ajoute le reste. Vous comprenez déjà, M. T.-C. F., à quelle hauteur de pensées, de sentiments, de désirs, se trouve placé tout aussitôt le chrétien qui s'exprime ainsi. Qu'il soit grand ou petit, lettré ou ignorant, prêtre ou laïque, qu'il prie en public ou en particulier, cela n'importe pas ; l'Évangile suppose même qu'il est seul dans sa chambre, la porte fermée (ibid., 6). Or, à peine a-t-il ouvert la bouche, que, s'identifiant avec toute la grande famille humaine, et s'élançant vers le Père commun de tous qui est dans les cieux, ce faible mortel, dans le transport et presque le délire de son désintéressement, s'oublie d'abord et se néglige lui-même, qui a besoin de tout, pour ne songer qu'à celui qui est l'être nécessaire et qui n'a besoin de rien ni de personne. Avant toute autre chose, sa triple préoccupation, c'est la glorification du nom de Dieu sur la terre, c'est l'établissement du règne de Dieu sur la terre, c'est l'accomplissement de la volonté de Dieu sur la terre (2). Et ces trois aspirations, qui peuvent être ramenées à une seule, ne sont pas sans ordre et sans gradation. Il existe ici-bas des supériorités qui n'ont que l'excellence du nom et la préséance du rang. Il en est d'autres qui joignent à la dignité le pouvoir, mais qui n'en ont pas l'exercice, qui règnent et ne gouvernent pas. Enfin il en est qui trônent, qui règnent et qui gouvernent ; et là seulement sont les véritables rois, les véritables monarques. Telle est éminemment la royauté suprême de notre Dieu dans les cieux. Là, Son nom est honoré par tous ; Son pouvoir s'étend sur tous ; Sa volonté est obéie de tous. De ce côté, nous ne pouvons rien dire, sinon : Amen, "Cela est" ; mais non pas : Amen , "Que cela soit" ; car rien ne se peut ajouter, ô mon Dieu, à Votre royauté essentielle de là-haut. Au contraire, si j'abaisse mes yeux sur la terre, et s'il s'agit de Votre royauté dans les développements extérieurs que le temps lui apporte, Vous me permettez alors, ô mon Dieu, Vous me commandez même de faire des vœux pour Votre gloire. Car ici-bas il y a des noms qui veulent prévaloir contre Votre nom, des sceptres qui songent à s'élever au-dessus de Votre sceptre, des volontés qui entreprennent de l'emporter sur Votre volonté, et, pour tout dire, ici-bas Votre règne est traversé, il est combattu, il est entravé. Vos disciples, ô Seigneur Jésus, ce sont ceux qui, parmi toutes les vicissitudes de ce monde, prennent invariablement parti pour la cause divine ; que dis-je ? ce sont ceux qui s'acharnent à vouloir une perfection qui ne sera jamais réalisée dans le temps, puisqu'ils n'aspirent à rien moins qu'à voir Dieu glorifié, servi, obéi sur la terre comme Il l'est au ciel : idéal qu'il ne leur sera point donné d'atteindre entièrement, mais qu'il leur est ordonné de poursuivre, et que la consommation finale démontrera n'avoir pas été un vain rêve : Sicut in cœlo et in terra.

(1) S. G. Mgr l'évêque de Nantes. Étaient présents les évêques d'Angers, de Bruges, d'Angoulême, de Blois, de Luçon, d'Amiens.
(2) Le catéchisme du saint concile de Trente avertit les pasteurs de faire observer que ces derniers mots : Sur la terre comme au ciel, se rapportent à chacune des trois demandes précédentes : "Ut hæ petitiones, quam vim habeant et quid valeant , plenius intelligantur, pastoris erunt partes monere fidelem populum verba illa : Sicut in cœlo et in terra, ad singulas referri posse primarum trium postulationum : ut, sanctificetur nomen tuum sicut in cœlo et in terra ; item, adveniat regnum tuum sicut in cœlo et in terra ; similiter, fiat voluntas tua sicut in cœlo et in terra". Catech. concil. Trid., P. IV, c. X, n. 5.

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Le chrétien, M. T.-C. F., ce n'est donc pas, comme semble le croire et comme l'affirme tous les jours et sur tous les tons un certain monde contemporain, ce n'est donc pas un être qui s'isole en lui-même, qui se séquestre dans un oratoire indistinctement fermé à tous les bruits du siècle, et qui, satisfait pourvu qu'il sauve son âme, ne prend aucun souci du mouvement des affaires d'ici-bas. Le chrétien, c'est le contre-pied de cela. Le chrétien, c'est un homme public et social par excellence ; son surnom l'indique : il est catholique, ce qui signifie universel. Jésus-Christ, en traçant l'oraison dominicale, a mis ordre à ce qu'aucun des siens ne pût accomplir le premier acte de la religion, qui est la prière, sans se mettre en rapport, selon son degré d'intelligence et selon l'étendue de l'horizon ouvert devant lui, avec tout ce qui peut avancer ou retarder, favoriser ou empêcher le règne de Dieu sur la terre. Et comme assurément les œuvres de l'homme doivent être coordonnées avec sa prière, il n'est pas un chrétien digne de ce nom qui ne s'emploie activement, dans la mesure de ses forces, à procurer ce règne temporel de Dieu, et à renverser ce qui lui fait obstacle. Je pourrais parcourir toute la succession des siècles, et chacun d'eux m'offrirait quelque grand modèle à proposer à votre imitation. Mais mon sujet m'est tracé d'avance. Ces ossements sacrés qui viennent d'être triomphalement et providentiellement rapportés dans votre ville, M. T.-C. F., m'épargnent l'embarras du choix. Voyons donc comment, en l'an de grâce sept cent vingt-cinq, les braves Nantais, guidés par leur évêque, ont compris et pratiqué les premiers mots de leur Pater ; et nous tâcherons d'en conclure ce que nous devons être, ce que nous devons faire nous-mêmes, je dis nous tous, fidèles, prêtres, évêques, sous peine de donner le démenti à notre oraison dominicale et aux exemples de nos pères.

Cet entretien sera simple et familier. La parole épiscopale ne comporte pas de mouvements apprêtés ni d'ajustements oratoires. Néanmoins, j'éprouve un besoin tout particulier du secours de vos prières. Implorez donc avec moi cette auguste Vierge, de qui les chastes flancs ont enfanté l'Emmanuel, le Dieu avec nous, dont la naissance temporelle a été le premier avènement du règne de Dieu sur la terre. Ave, Maria.

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PREMIÈRE PARTIE.


Le règne visible de Dieu sur la terre, M. T.-C. F., c'est le règne de Son Fils incarné, J.-C. ; et le règne visible du Dieu incarné, c'est le règne permanent de Son Église. "Dieu est connu dans la Judée, disait le psalmiste, et Son Nom est grand dans Israël" (1). Cette proposition est bien plus vraie encore quand il s'agit de l'Église de la nouvelle loi. Là Dieu est connu ; là Son Nom est révéré et glorifié, là Sa Royauté est acclamée, là Sa Loi est observée ; en un mot, selon la belle définition du catéchisme de Trente, expliquant le début de l'oraison dominicale, "le règne de Dieu et du Christ, c'est l'Église" : Regnum Christi quod est Ecclesia (2).

Mais, parce que l'Église de J.-C. réalise le règne de Dieu dans le temps avec une énergie immense et une efficacité unique, à cause de cela elle est destinée à rencontrer sur sa route des obstacles de tout genre et des résistances formidables. La raison en est que l'Église est ici-bas militante, et non pas triomphante ; elle est dans la voie, et non pas dans le terme. Il est vrai, il lui a été dit de régner déjà, mais de régner au milieu de ses ennemis : Dominare in medio inimicorum tuorum (3). Et sa domination sera ainsi partagée, disputée, quelquefois balancée, jusqu'au jour où tous ses ennemis seront placés sous ses pieds : Oportet autem illum regnare, donec ponat omnes inimicos ejus sub pedibus ejus (4). C'est dans cette lutte que se manifesteront les secrets des cœurs, et que se fera dès ici-bas le discernement des bons et des mauvais, le partage des braves et des lâches, ce qui veut dire le partage des élus et des réprouvés, puisque ni les méchants ni les lâches n'entreront dans le royaume des cieux. Heureux donc les hommes qui n'auront jamais hésité entre le camp de la vérité et celui de l'erreur ! Heureux ceux qui, dès le premier signal de la guerre, se seront incontinent rangés sous l'étendard de Jésus-Christ !

Or, à l'époque qui nous occupe, il avait paru sur la terre, depuis bientôt deux siècles, un fils de Bélial à qui il était réservé de tenir en haleine la chrétienté tout entière durant une période de plus de mille ans. L'islamisme, "religion monstrueuse", dit Bossuet dans son beau panégyrique de saint Pierre Nolasque, "religion qui se dément elle-même, qui, a pour toute raison son ignorance, pour toute persuasion sa violence et sa tyrannie, pour tout miracle ses armes" (5), et j'ajouterai, pour tout attrait ses excitations voluptueuses et ses promesses immorales, l'islamisme avait déjà envahi d'immenses contrées. Que le schisme, que l'hérésie tombassent sous ses coups, c'était un grand malheur sans doute : toutefois c'est la loi de l'histoire et c'est un ordre accoutumé de la providence que, pour punir les peuples pervers, Dieu se sert d'autres peuples plus pervers encore ; et cette mission, l'islamisme en était investi pour longtemps. Mais voici que la chrétienté n'est plus seulement atteinte dans ces races dégénérées qui ont décomposé en elles le principe de la vie par l'altération du principe de l'unité et de la vérité : c'est l'Europe dans ses parties les plus vitales, c'est le cœur même des races catholiques qui est menacé ; c'est le boulevard de l'orthodoxie, c'est le royaume très-chrétien, c'est la France, et, derrière le rempart de la France, c'est la métropole du christianisme, c'est le monde entier qui aura tout à redouter de ces nouveaux et implacables barbares. Ils ont franchi les Pyrénées, ils se sont rués sur nos belles provinces du midi, ils ont étanché la soif de leur glaive dans le sang de nos frères orthodoxes, ils s'avancent jusque dans la Bourgogne ; leurs traces sont marquées par le feu et le sang, mais surtout par la profanation et l'impiété. Tout cède, tout fléchit devant ces hordes féroces. Nul bras n'ose entreprendre de les arrêter. O Dieu, ô notre Père qui êtes dans les cieux, que vont devenir sur la terre Votre Nom, Votre Règne, Votre Loi ; en d'autres termes, que va devenir Votre Église ?

(1) Ps LXXXV, 1
(2) Catech. concil. Trid., P. IV, C. XI, n. 23
(3) Ps. CIX, 2
(4) I Corinth., XV, 25
(5) édit. De Lebel, T. XVI, p. 62

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Mes Frères, il y avait à Nantes, ce qui s'y est vu souvent, un évêque homme de foi et homme de courage : le saint chrême, en inondant sa tête et ses mains, n'avait point éteint dans ses veines l'ardeur naturelle du sang breton. Autour de cet évêque nantais, il y avait ce qu'on y trouverait encore, ce qu'on y trouvera toujours, toute une phalange chevaleresque de loyaux chrétiens et de valeureux guerriers. Émilien, c'est le nom de l'évêque, met d'abord son peuple en prière.

Mais bientôt il se relève, car sa prière elle-même le pousse à l'action. Quand la patrie est en danger, tout citoyen est soldat. Or, à l'heure solennelle qui venait de sonner, ce qui était menacé, c'était la patrie des âmes en même temps que celle des corps, c'était le règne de Dieu en même temps que le royaume des Francs. Et, puisque la terreur ou l'impuissance sont partout, puisque personne ne se lève pour sauver l'Église et la France, Émilien se lèvera. Vous m'arrêtez peut-être, et vous me dites : Quoi ! c'est un évêque qui va prendre les armes ? Et que devient la discipline sacrée ? Mes Frères, ne confondons pas les époques, ne jugeons pas les besoins et les mœurs d'un autre âge d'après nos temps et nos mœurs. Les nécessités sociales d'alors ne comportaient pas sur ce point toute la sage précision de la discipline postérieure (1). Et d'ailleurs, il est des cas extrêmes dans lesquels les règles disciplinaires s'évanouissent devant la loi divine ; que dis-je ? il est des cas, même vulgaires, Jésus-Christ m'en est garant, dans lesquels la loi divine s'efface devant le droit de nature. "Qui de vous, disait le divin Maître, si le bœuf ou l'âne de son prochain vient à tomber dans une fosse, ne l'en tirera pas sur-le-champ, même au jour du sabbat ?" (2) Or, quand une loi fondamentale comme celle du sabbat cède pour une pareille cause, que dirons-nous lorsqu'il s'agit non pas même seulement de sauver la vie d'une fille d'Abraham, mais de porter secours, en un péril extrême, à la mère commune de tous les hommes, à l'épouse du Christ, à l'Eglise de Dieu : Hanc autem fiIiam Abrahæ non oportuit solvi (3) ?

Mais j'ai tort d'insister sur ces explications inutiles. Assurément le pontife Émilien ne songea pas à se justifier à lui-même son action au moyen de ces raisonnements. Prenant conseil de son bon sens, comme de sa foi et de son courage, et sachant à quel peuple il avait affaire, il harangue ainsi son troupeau : "O vous tous, hommes forts dans la guerre, plus forts encore dans la foi : Homines fortes in bello, in fide autem fortiores, armez vos mains du bouclier de la foi, vos fronts du signe de la croix, votre tête du casque du salut, et couvrez votre poitrine de la cuirasse du Seigneur. Puis, une fois revêtus de cette armure religieuse, ô soldats du Christ, prenez vos meilleures armes de guerre, vos armes de fer les mieux forgées, les mieux trempées, pour renverser et broyer ces chiens furieux. Nous pouvons succomber dans la lutte ; mais c'est le cas de dire, avec Judas Machabée : Mieux vaut mourir que voir le désastre de notre patrie, et de supporter la profanation des choses saintes et l'opprobre de la loi que nous a donnée la majesté divine (4)".

(1) THOMASSIN, Discipline ancienne et nouvelle, T. III, p. 3, L. I, c. 47. p. 495, L. III, c. 44, etc. Edit. in-fol. Paris, 1745.
(2) Luc, XIV, 5
(3) Luc, XIII, 16
(4) Bolland, T. V Junii, ad diem 25, p.81, n.2
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Au frémissement que ces paroles, froidement répétées, viennent de faire courir dans vos rangs, jugez, M. F., de l'effet qu'elles produisirent sur vos pères du huitième siècle. Émilien était leur compatriote par le sang, en même temps que leur père par la grâce ; il avait un port digne et majestueux, un visage à la fois austère et agréable, une parole ferme et pourtant sympathique, un cœur compatissant. Transportés hors d'eux-mêmes par ce discours laconique, véritable modèle de la harangue militaire et sacerdotale, ils répondent unanimement par ce cri, qui sera toujours instinctif dans le cœur et sur les lèvres des Nantais quand ils entendront un appel de leur évêque : "Seigneur vénéré et bon pasteur, ordonnez, commandez, et, partout où vous irez, nous vous suivrons : Domine venerande et bone pastor, jube, impera, et quocumque ieris, te sequemur (1). Émilien ne perd pas un instant ; il voit dans cet élan l'expression de la volonté divine, il fixe le jour du départ. Nul ne manque au mot d'ordre. Aux citoyens de la province se sont adjoints des étrangers venus de loin. Munis de leurs armes agressives et défensives, ils viennent pieusement s'agenouiller dans l'église de Nantes, Là, un admirable spectacle commence : c'est vraiment le prélude de nos plus saintes croisades, le début de nos plus magnifiques guerres chrétiennes. Émilien n'était pas de ces pontifes guerriers, comme on en vit alors quelques-uns, qui, sous le froc ecclésiastique, ne portaient qu'une âme laïque et séculière. Avant tout, Émilien est évêque ; il veut que l'expédition ait un caractère exclusivement religieux. Il se revêt donc des ornements sacrés, et il célèbre les saints mystères, durant lesquels il va bénir et ensuite communier tous ses compagnons d'armes. Rien ne manque à cette imposante solennité ; l'homélie même n'y est pas omise, et je crois entendre retentir à mes oreilles ces accents du sacrificateur : "Mes enfants, Filioli, instruits par les préceptes salutaires du Seigneur et formés à une école divine : Prœceptis salutaribus moniti et divina institutione formati, vous et moi nous osons dire chaque jour : "Notre Père qui êtes dans les cieux, que Votre nom soit sanctifié, que Votre règne arrive, que Votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel". Enfants, ces grandes paroles que le Christ nous a apprises, l'occasion est venue de les traduire par nos actes. Remercions Dieu, notre créateur et bienfaiteur, qui, par Sa bonté, nous a rassemblés en si grand nombre, et qui a visiblement fortifié nos cœurs par Sa grâce. Prions-Le dévotement, afin qu'Il fasse véritablement de nous les soldats de Son Nom, les soldats de Son Règne, les soldats de Sa Loi et de Sa cause : Devote ipsum deprecemur, ut voluntatem suam adimplere valeamus in salutem"(2).

Après de telles paroles, il ne restait plus qu'à partir. La sainte phalange se met en marche. Ni les larmes des adieux, ni aucune des considérations et des affections terrestres ne les arrêtent. Ils ont, dit l'historien, l'espérance pour flambeau, les sacrements pour nourriture, et leur évêque pour chef. Ils marchent jour et nuit, jusqu'à ce qu'ils arrivent en Bourgogne et qu'ils se trouvent en face de l'ennemi. L'événement montra de quel prix était pour eux l'expérience militaire de leur chef. Trois premières batailles, engagées avec habileté et soutenues avec courage, sont couronnées par autant de brillantes victoires. Saint-Forgeot, Saint-Pierre-l'Étrier, Creuse-d'Auzy voient leurs champs abreuvés du sang des infidèles.

La fortune semblait se fixer dans les rangs des chrétiens, quand bientôt, à la suite d'un quatrième fait d'armes, une nouvelle et plus formidable armée de Sarrasins vient les surprendre à l'improviste. Le pontife fait sonner de la trompette, rallie ses soldats, les anime une dernière fois par sa parole inspirée. Mais, tandis qu'il parle, il est enveloppé lui-même par les bataillons infidèles ; il fait, jusqu'aux derniers moments, des prodiges de bravoure. Accablé par le nombre, criblé de cent coups d'épées et de lances, entouré de morts et de mourants, il exhortait encore les siens : "O généreux soldats, soyez constants dans votre foi et dans votre courage ; reprenez force et haleine contre ces cruels païens... Enfants, vous êtes les soldats, non pas des hommes, mais de Dieu. Vous combattez pour votre véritable mère, la sainte Église, dont la voix crie vengeance vers Dieu pour le sang de ses saints. Là-haut, avec le Christ, un meilleur sort nous attend ; là est notre victoire, là est notre récompense"(3). Ces derniers mots furent aussi le dernier soupir du guerrier ; son âme, reçue par les mains des anges, était introduite dans les joies éternelles.

(1) Bolland, T. V Junii, ad diem 25, p.81, n. 2.
(2) Ibid. n. 3
(3) Ibid. n. 8
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Vous me demandez, mes Frères, si l'histoire de votre pontife se termine là, et si ce sera tout le résultat de son expédition. Non, ni l'histoire ni l'expédition de votre pontife ne se terminent avec sa défaite et sa mort. Son histoire, même ici-bas, se continue toujours depuis onze siècles. La main de Dieu, d'année en année, y ajoute quelque nouvelle page par quelque nouveau prodige opéré sur sa tombe. Son nom, ses exploits sont demeurés populaires sur le sol où il a succombé ; sa dépouille y est entourée d'amour et de vénération, et la Bourgogne reconnaissante n'a cessé de renouveler tous les ans sa fête et son panégyrique (1). Enfin, votre cité elle-même, après un de ces longs et mystérieux oublis que Dieu permet, disons mieux, dont Il Se sert pour ménager à Ses saints un triomphe plus inattendu et comme une véritable résurrection terrestre, votre cité vient de fêter la rentrée solennelle d'Émilien dans ses murs, avec autant et plus de démonstrations qu'elle n'en pourrait déployer pour la réception d'aucune majesté de la terre. Illustres hagiographes, qui rassemblez avec une persévérance d'érudition déjà plus que deux fois séculaire, tous les monuments de la vie et de l'histoire des héros du christianisme, insérez dans vos savantes archives les merveilles dont nous venons d'être témoins. La ville de Nantes vous a préparé, durant ces trois jours, des récits dont l'intérêt ne le cédera à aucun de ceux que l'antiquité sainte vous a légués.

Vous le voyez donc, mes Frères, l'histoire de votre évêque guerrier n'a pas fini avec sa vie.
Et quant à son expédition, loin qu'elle ait fini avec lui, il est beaucoup plus vrai de dire qu'il en a seulement donné le signal. Ce farouche ennemi de la chrétienté, auquel la Bretagne catholique a porté les premiers coups et sur lequel elle a remporté de premiers avantages, attendez seulement sept ans, et il sera tellement broyé dans les champs de Poitiers, qu'il ne reparaîtra plus jamais sur le sol de la France. Et parce qu'il est écrit que ces deux généreuses provinces, la Bretagne et le Poitou, doivent toujours se donner la main dans les grands combats de la religion et du droit, un autre évêque de Nantes, successeur d'Émilien, figurera dans la bataille à côté de Charles-Martel. Un de vos devanciers, Monseigneur, avait été à la peine : il était juste qu'un autre fût à l'honneur. Mais ce n'est point assez. Le Sarrasin, chassé de nos rivages, exerce ailleurs ses cruautés et ses impiétés. Ce n'est plus seulement de notre sol qu'il faut l'éloigner, c'est chez lui, c'est dans son propre empire qu'il faut désormais le poursuivre. L'orient, Jérusalem, les lieux saints nous convient à leur défense. Un pape français, Sylvestre Il, pousse, au nom de la cité sainte, le premier cri de détresse ; un autre pape, français encore, Urbain II, lance le premier cri de guerre. Les accents généreux de ces deux pontifes émeuvent le monde, et leurs discours volent de bouche en bouche. Je dois le dire pourtant, mes Frères : quand je rapproche ces accents et ces discours de ceux qui sont tombés des lèvres de votre Émilien, je reconnais qu'ils n'en sont que l'écho répété de plus haut et propagé plus au loin. Oui, et si quelqu'un avait la pensée de s'étonner de tout ce que Nantes a fait depuis trois jours, je répondrais que Nantes n'en pouvait pas trop faire, car c'est une des plus belles, une des plus grandes pages de son histoire qui vient de lui être révélée et de lui être rendue. Les croisades, ces guerres chrétiennes qui seront l'éternel honneur de la France, ne sont qu'un plus large développement de l'expédition de vos pères. Et après que la noble ardeur des croisades s'est éteinte dans l'âme des princes et des rois, la flamme sacrée qui anime encore le zèle des papes, le zèle des chevaliers chrétiens et des moines-soldats, c'est cette noble passion que votre évêque-soldat a si bien nommée l'amour de la foi et de la sainte chrétienté : Pro amore fidei et sanctæ christianitatis (2).

(1) Voir l'intéressante Notice historique et critique sur saint Émilien, par M. l'abbé Cabours. Nantes, 1859.
(2) Bollan. T. V, Junii, ad diem 25, p. 81, n. 2 et 6

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Non, non, vaillant pontife, votre entreprise militaire n'a pas fini avec vous. L'œuvre dont vous avez été l'initiateur et le premier moteur, il fallait mille ans et plus de notre sang et de notre or, mille ans et plus de combats héroïques, pour la conduire à son terme définitif. Aussi je ne m'étonne pas que, sorti de Nantes au VIIIe siècle, vous n'y rentriez qu'en ce siècle XIXe, Me serait-il permis de le dire ainsi, mes Frères ? Même après son trépas, votre pontife avait gardé toute la fierté, ou, si vous le voulez même, toute la sainte obstination de la race bretonne, et il semble qu'il avait juré de ne regagner son domicile qu'après l'expédition conclue et la série des batailles terminée. Venez, noble pasteur, venez vous reposer enfin dans votre province bien-aimée, au milieu de votre ancien peuple.

Désormais votre ennemi est vaincu sans retour. Vous vous battiez contre un colosse ; il ne reste plus qu'un fantôme. Et si ce fantôme est encore debout, c'est que le déplorable état de l'Europe demande que sa chute ne soit pas précipitée, et qu'un reste de vie artificielle lui soit maintenu, de peur que sa succession ne passe à d'autres adversaires, aujourd'hui plus puissants et plus redoutables, de la sainte Eglise de Dieu. Ne vous scandalisez donc pas trop, ô Émilien, si vous apercevez dans cette assistance plusieurs descendants de vos anciens frères d'armes, naguère enrôlés pour la défense de ces mêmes infidèles que vous immoliez sans quartier. Sans doute, cette anomalie accuse au sein des nations modernes d'immenses sujets de tristesse. Je veux vous le dire pourtant : vos neveux ont pu encore se battre loyalement, chrétiennement ; et le même sentiment de foi qui arma votre bras, animait aussi leur cœur. Les vicissitudes d'ici-bas amènent ces incidents étranges et ces retours singuliers des choses. Il serait par trop cruel, en effet, que l'héritage de Mahomet devînt la proie de ces races perfides qui ont toujours abandonné nos braves à l'heure de l'action, et dont la trahison a tant de fois retardé nos succès. Laissons donc la Providence employer Ses mystérieux appareils à galvaniser quelque temps encore ce cadavre défaillant, jusqu'au jour où notre occident chrétien, plus uni dans la véritable foi, pourra recueillir une dépouille si chèrement achetée, qui ne peut et ne doit revenir qu'à lui.

Mais je m'aperçois, mes Frères, que je touche aux questions brûlantes de notre temps. Évitons de marcher sur ces charbons ardents, et néanmoins tâchons de demeurer les fils de nos pères et de savoir combattre comme eux pour le Nom, pour le Règne et pour la Loi de Dieu. Ce sera l'objet d'une seconde réflexion.
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SECONDE PARTIE.


Jésus-Christ est roi, M. T.-C. F. ; Il est roi non seulement du ciel, mais encore de la terre, et il Lui appartient d'exercer une véritable et suprême royauté sur les sociétés humaines : c'est un point incontestable de la doctrine chrétienne. Ce point, il est utile et nécessaire de le rappeler en ce siècle. On veut bien de Jésus-Christ rédempteur, de Jésus-Christ sauveur, de Jésus-Christ prêtre, c'est-à-dire sacrificateur et sanctificateur ; mais, de Jésus-Christ roi, on s'en épouvante ; on y soupçonne quelque empiétement, quelque usurpation de puissance, quelque confusion d'attributions et de compétence. Établissons donc rapidement cette doctrine, déterminons-en le sens et la portée, et comprenons quelques-uns des devoirs qu'elle nous impose dans le temps où nous vivons.

Jésus-Christ est roi ; il n'est pas un des prophètes, pas un des évangélistes et des apôtres qui ne Lui assure Sa qualité et Ses attributions de roi. Jésus est encore au berceau, et déjà les Mages cherchent le Roi des Juifs : Ubi est qui natus est, rex Judœorum ? (1) Jésus est à la veille de mourir : Pilate lui demande : Vous êtes donc roi : Ergo rex es tu ? (2) Vous l'avez dit, répond Jésus. Et cette réponse est faite avec un tel accent d'autorité, que Pilate, nonobstant toutes les représentations des juifs, consacre la royauté de Jésus par une écriture publique et une affiche solennelle (3). "Écrivez donc, s'écrie Bossuet, écrivez, ô Pilate, les paroles que Dieu vous dicte et dont vous n'entendez pas le mystère. Quoi que l'on puisse alléguer et représenter, gardez-vous de changer ce qui est déjà écrit dans le ciel. Que vos ordres soient irrévocables, parce qu'ils sont en exécution d'un arrêt immuable du Tout-Puissant.
Que la royauté de Jésus-Christ soit promulguée en la langue hébraïque, qui est la langue du peuple de Dieu, et en la langue grecque, qui est la langue des doctes et des philosophes, et en la langue romaine, qui est la langue de l'empire et du monde, la langue des conquérants et des politiques. Approchez maintenant, ô Juifs, héritiers des promesses ; et vous, ô Grecs, inventeurs des arts ; et vous, Romains, maîtres de la terre ; venez lire cet admirable écriteau : fléchissez le genou devant votre Roi"(4).

(1) Matth., II, 2.
(2) Jean, XVIII, 37.
(3) Jean, XIX, 19-22.
(4) Bossuet, 1er discours pour la Circoncision. Édit. Lebel, T. XI, p. 467.

(à suivre)
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Laetitia
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Re: Discours du Cardinal Pie sur la Royauté de Notre-Seigneur

Message par Laetitia »

Elle date de loin, mes Frères, et elle remonte haut cette universelle royauté du Sauveur. En tant que Dieu, Jésus-Christ était roi de toute éternité ; par conséquent, en entrant dans ce monde, il apportait avec Lui déjà la royauté. Mais ce même Jésus-Christ, en tant qu'homme, a conquis Sa royauté à la sueur de Son front, au prix de tout Son sang. "Le Christ, dit saint Paul, est mort et Il est ressuscité à cette fin d'acquérir l'empire sur les morts et sur les vivants" : In hoc Christus mortuus est et resurrexit, ut et mortuorum et vivorum dominetur (1). Aussi le grand apôtre fonde-t-il sur un même texte le mystère de la résurrection et le titre de l'investiture royale du Christ : "Le Seigneur a ressuscité Jésus, ainsi qu'il est écrit au psaume second : Vous êtes Mon Fils ; Je Vous ai engendré aujourd'hui" (2). Ce qui veut dire : De toute éternité, Je Vous avais engendré de Mon propre sein ; dans la plénitude des temps, Je Vous ai engendré du sein de la Vierge Votre mère ; aujourd'hui Je Vous engendre en Vous retirant du sépulcre, et c'est une nouvelle naissance que Vous tenez encore de Moi. Premier-né d'entre les vivants, J'ai voulu que Vous fussiez aussi le premier-né d'entre les morts, afin que Vous teniez partout la première place : Primogenitus ex mortuis, ut sit in omnibus ipse primatum tenens (3). Vous êtes donc Mon Fils ; Vous L'êtes à tous les titres puisque Je Vous ai triplement enfanté, de Mon sein, du sein de la Vierge, et du sein de la tombe. Or, à tous ces titres, Je veux que Vous partagiez Ma souveraineté, Je veux que Vous y participiez désormais comme homme, de même que Vous y avez éternellement participé comme Dieu. "Demandez donc, et Je Vous donnerai les nations pour héritage, et J'étendrai Vos possessions jusqu'aux extrémités de la terre"(4).

Et Jésus-Christ a demandé, et Son Père Lui a donné, et toutes choses Lui ont été livrées (5). Dieu l'a fait tête et chef de toutes choses, dit saint Paul (6), et de toutes choses sans exception : In eo enim quod omnia ei subjecit, nihil dimisit non subjectum (7). Son royaume assurément n'est pas de ce monde, c'est-à-dire, ne provient pas de ce monde : Regnum meum non est de hoc mundo ; non est ex hoc mundo (8), et c'est parce qu'il vient d'en haut, et non d'en bas : regnum meum non est hinc (9), qu'aucune main terrestre ne pourra le Lui arracher(10). Entendez les derniers mots qu'Il adresse à Ses apôtres avant de remonter au ciel : "Toute puissance M'a été donnée au ciel et sur la terre. Allez donc, et enseignez toutes les nations" (11). Remarquez, mes Frères , Jésus-Christ ne dit pas tous les hommes, tous les individus, toutes les familles, mais toutes les nations. Il ne dit pas seulement : Baptisez les enfants, catéchisez les adultes, mariez les époux, administrez les mourants, donnez la sépulture religieuse aux morts. Sans doute, la mission qu'Il leur confère comprend tout cela, mais elle comprend plus que cela : elle a un caractère public, un caractère social. Et, comme Dieu envoyait les anciens prophètes vers les nations et vers leurs chefs pour leur reprocher leurs apostasies et leurs crimes, ainsi le Christ envoie Ses apôtres et Son sacerdoce vers les peuples, vers les empires, vers les souverains et les législateurs, pour enseigner à tous Sa doctrine et Sa loi.

(1) Rom., XIV, 9.
(2) Actes, XIII, 33.
(3) Coloss., I, 18.
(4) Ps, II, 8.
(5) Luc, X, 22.
(6) Ephes., I, 22 ; Coloss., II, 10.
(7) Hebr., II, 18.
(8) Jean, XVIII, 36.
(9) ibid.
(10) Monuit Pilatum ipse Christus Dominus regnum suum non esse ex hoc mundo, hoc est, minime ex hoc mundo, qui et conditus est et interiturus, ortum habere ; nam eo modo dominantur imperatores, reges, reipublicæ duces, omnesque ii qui, vel expetiti ac delecti ab hominibus, præsunt civitatibus atque provinciis, vel per vim et injuriam dominatum occupaverunt. Cate. Concil. Trid., p. IV, C. XI, n. 15.
(11) Matth., XXVIII, 18, 19.

(à suivre)
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Laetitia
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Re: Discours du Cardinal Pie sur la Royauté de Notre-Seigneur

Message par Laetitia »

Leur devoir, comme celui de Paul, est de "porter le nom de Jésus-Christ devant les nations, et les rois, et les fils d'Israël" : Ut portet nomen meum coram qentibus, et regibus, et filiis Israel (1). Mais je vois venir l'objection triviale, et j'entends élever contre ma doctrine une accusation aujourd'hui à la mode. La thèse que vous développez, me crie-t-on, c'est celle de la théocratie toute pure. La réponse est facile, et je la formule ainsi : "Non, Jésus-Christ n'est pas venu fonder la théocratie sur la terre, puisqu'au contraire, Il est venu mettre fin au régime plus ou moins théocratique qui faisait toujours le fond du mosaïsme, encore que ce régime eût été notablement modifié par la substitution des rois aux anciens juges d'Israël". Mais, pour que cette réponse soit comprise de nos contradicteurs, il faut, avant tout, que le mot même dont il s'agit soit défini : la polémique exploite trop souvent avec succès, auprès des hommes de notre temps, des locutions dont le sens est indéterminé. Qu'est-ce donc que la théocratie ? La théocratie, c'est le gouvernement temporel d'une société humaine par une loi politique divinement révélée et par une autorité politique surnaturellement constituée. Or, cela étant, comme Jésus-Christ n'a point imposé de code politique aux nations chrétiennes, et comme Il ne S'est pas chargé de désigner Lui-même les juges et les rois des peuples de la nouvelle alliance, il en résulte que le christianisme n'offre pas trace de théocratie. L'Église, il est vrai, a des bénédictions puissantes, des consécrations solennelles pour les princes chrétiens, pour les dynasties chrétiennes qui veulent gouverner chrétiennement les peuples. Mais, nonobstant cette consécration des pouvoirs humains par l'Eglise, je le répète, il n'y a plus, depuis Jésus-Christ, de théocratie légitime sur la terre. Lors même que l'autorité temporelle est exercée par un ministre de la religion, cette autorité n'a rien de théocratique, puisqu'elle ne s'exerce pas en vertu du caractère sacré, ni conformément à un code inspiré. Trêve donc, par égard pour la langue française et pour les notions les plus élémentaires du droit, trêve à cette accusation de théocratie qui se retournerait en accusation d'ignorance contre ceux qui persisteraient à la répéter.

Le contradicteur insiste, et il me dit : Laissons la question de mots. Toujours est-il que, dans votre doctrine, l'autorité temporelle ne peut pas secouer le joug de l'orthodoxie ; elle reste forcément subordonnée aux principes de la religion révélée, ainsi qu'à l'autorité doctrinale et morale de l'Église ; or, c'est là ce que nous appelons le régime théocratique. Nous appelons, au contraire, régime laïque ou régime sécularisé, celui qui peut s'affranchir à son gré de ces entraves, et qui ne relève que de lui-même. - L'aveu est précieux, M. T.-C. F. C'est-à-dire que la société moderne n'entend plus reconnaître pour ses rois et pour ses princes que ceux "qui ont pris les armes et qui se sont ligués contre Dieu et contre son Christ", que ceux qui ont dit hautement : "Brisons leurs liens et jetons leur joug loin de nous" (2). C'est-à-dire qu'il faut supprimer la notion séculaire de l'État chrétien, de la loi chrétienne, du prince chrétien, notion si magnifiquement posée dès les premiers âges du christianisme, et spécialement par saint Augustin (3).

C'est-à-dire encore que, sous prétexte d'échapper à la théocratie imaginaire de l'Église, il faut acclamer une autre théocratie aussi absolue qu'elle est illégitime, la théocratie de César, chef et arbitre de la religion, oracle suprême de la doctrine et du droit : théocratie renouvelée des païens, et plus ou moins réalisée déjà dans le schisme et dans l'hérésie, en attendant qu'elle ait son plein avènement dans le règne du peuple grand-prêtre et de l'État-Dieu, que rêve la logique implacable du socialisme. C'est-à-dire, enfin, que la philosophie sans foi et sans loi a passé désormais des spéculations dans l'ordre pratique, qu'elle est constituée la reine du monde, et qu'elle a donné le jour à la politique sans Dieu. La politique ainsi sécularisée, elle a un nom dans l'Évangile : on l'y appelle "le prince de ce monde" (4), "le prince de ce siècle" (5), ou bien encore "la puissance du mal , la puissance de la Bête" (6) ; et cette puissance a reçu un nom aussi dans les temps modernes, un nom formidable qui depuis soixante-dix ans a retenti d'un pôle à l'autre : elle s'appelle LA REVOLUTION. Avec une rapidité de conquête qui ne fut jamais donnée à l'islamisme, cette puissance émancipée de Dieu et de Son Christ a subjugué presque tout à son empire, les hommes et les choses, les trônes et les lois, les princes et les peuples. Or, un dernier retranchement lui reste à forcer : c'est la conscience des chrétiens. Par les mille moyens dont elle dispose, elle a réussi à égarer l'opinion d'un grand nombre, à ébranler même les convictions des sages. Des auxiliaires inespérés lui sont venus, qui, non seulement dans le domaine des faits, mais encore dans le domaine des principes, ont accepté et signé avec elle des alliances. Quelques autres, qui persistent à lui faire une mesquine opposition de personnes, se rangent assez clairement à son avis, quant au fond des choses. Le moment ne semble-t-il pas venu pour elle de livrer un assaut décisif ? Vous savez, mes Frères, à quelle suprême tentation le Christ fut soumis. Satan Le transporta sur une haute montagne, et Lui dit: "Tu vois toutes ces choses ? Eh bien ! je Te donnerai tout cela si Tu tombes à mes genoux et si Tu m'adores : Hæc omnia tibi dabo, si cadens adoraveris me (7).

(1) Actes, IX, 15.
(2) Ps II, 2, 3.
(3) Aug. De civit. Dei, L. V, C. 24. - Epist. 185 ad Bonif., c. V, n. 19. "Quod enim dicunt... non petiisse a regibus terræ apostolos talia, non considerant aliud fuisse tunc tempus, et omnia suis temporibus agi, etc... In hoc ergo serviunt Domino reges, in quantum sunt reges, cum ea faciunt ad serviendum illi, quæ non possunt facere nisi reges".
(4) Jean, XII, 31.
X(5) IV, 30 ; I Corinth., II, 6, 8.
(6) Apoc, IX, 10 ; XIII, 4.
(7) Matth., IV, 9.

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