La souveraineté du peuple est une hérésie
Re: La souveraineté du peuple est une hérésie
3° L'Égalité.
A côté du mot liberté, il y en a un autre que la Révolution a placé dans le premier article de son credo, en tête de la Déclaration des Droits : Egalité.
« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. »
Après avoir proclamé la souveraine indépendance de l’homme, la Révolution, pendant le siècle qui s’achève, a épelé sur les pages sanglantes de notre histoire, le mot Liberté; elle se prépare à nous apprendre, pendant le siècle qui vient, ce que signifie l’Égalité.
De même qu’il y a une liberté vraie, il y a aussi une égalité véritable entre les hommes, soit au point de vue de la nature, soit au point de vue de la grâce.
Tous les hommes sont égaux par nature, cela veut dire seulement que tous les hommes sont hommes. Ils ont tous une âme immortelle et un corps mortel, ils ont tous la faculté de raisonner et de vouloir, il y a entre eux cette égalité qui nécessairement existe entre les individus d’une même espèce.
Il y a, de plus, entre les hommes, une égalité surnaturelle. Tous sont rachetés par Jésus-Christ; pour chacun de nous, Il a versé son sang. Ici, encore, l’égalité est entière. Tout homme vaut le sang du Fils unique de Dieu.
Si la Révolution n’avait pas dit autre chose, elle fût restée dans la vérité, elle n’eût pas été la Révolution.
Mais l’égalité est, à ses yeux, une conséquence nécessaire de l’autonomie et de la souveraine indépendance de l’homme.
Elle a donc proclamé, en 1789, l’égalité absolue des droits.
Ces droits, égaux pour tous, c’est la liberté, c’est la souveraineté de l’homme sur lui-même, en vertu desquelles il ne reconnaît d’autre loi que sa volonté, d’autre devoir que celui de ne se soumettre à personne et de ne faire rien à autrui, bien ou mal, que par persuasion.
Voilà le droit nouveau. Il est le même chez tous, égal pour tous, souverain en tous, parce que ce n’est pas seulement un droit humain, mais divin.
C’est peine perdue de réfuter la théorie révolutionnaire par des arguments tirés de l’inégalité nécessaire des hommes et des conditions; la Révolution n’a pas
nié cela, mais elle a affirmé que l’homme est sans maître et elle a fait l’égalité de tous en proclamant leur souveraineté.
Il y a un homme auquel l’Église reconnaît ce droit souverain, un seul, c’est l’Homme-Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ, parce que sa raison et sa volonté humaines, personnellement unies à la nature divine, sont vraiment la raison et la volonté d’un Dieu.
Il y a un homme, un seul, auquel la Révolution ne reconnaît pas ces droits souverains, c’est le Dieu-Homme, parce que son humanité vivante n’étant plus visible à nos yeux, il a perdu le droit d’être compté pour une parcelle du peuple. Comme Dieu, il n’est rien.
O terrible guerre de l’homme révolté !
Imperet illi Deus!
(à suivre...)
A côté du mot liberté, il y en a un autre que la Révolution a placé dans le premier article de son credo, en tête de la Déclaration des Droits : Egalité.
« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. »
Après avoir proclamé la souveraine indépendance de l’homme, la Révolution, pendant le siècle qui s’achève, a épelé sur les pages sanglantes de notre histoire, le mot Liberté; elle se prépare à nous apprendre, pendant le siècle qui vient, ce que signifie l’Égalité.
De même qu’il y a une liberté vraie, il y a aussi une égalité véritable entre les hommes, soit au point de vue de la nature, soit au point de vue de la grâce.
Tous les hommes sont égaux par nature, cela veut dire seulement que tous les hommes sont hommes. Ils ont tous une âme immortelle et un corps mortel, ils ont tous la faculté de raisonner et de vouloir, il y a entre eux cette égalité qui nécessairement existe entre les individus d’une même espèce.
Il y a, de plus, entre les hommes, une égalité surnaturelle. Tous sont rachetés par Jésus-Christ; pour chacun de nous, Il a versé son sang. Ici, encore, l’égalité est entière. Tout homme vaut le sang du Fils unique de Dieu.
Si la Révolution n’avait pas dit autre chose, elle fût restée dans la vérité, elle n’eût pas été la Révolution.
Mais l’égalité est, à ses yeux, une conséquence nécessaire de l’autonomie et de la souveraine indépendance de l’homme.
Elle a donc proclamé, en 1789, l’égalité absolue des droits.
Ces droits, égaux pour tous, c’est la liberté, c’est la souveraineté de l’homme sur lui-même, en vertu desquelles il ne reconnaît d’autre loi que sa volonté, d’autre devoir que celui de ne se soumettre à personne et de ne faire rien à autrui, bien ou mal, que par persuasion.
Voilà le droit nouveau. Il est le même chez tous, égal pour tous, souverain en tous, parce que ce n’est pas seulement un droit humain, mais divin.
C’est peine perdue de réfuter la théorie révolutionnaire par des arguments tirés de l’inégalité nécessaire des hommes et des conditions; la Révolution n’a pas
nié cela, mais elle a affirmé que l’homme est sans maître et elle a fait l’égalité de tous en proclamant leur souveraineté.
Il y a un homme auquel l’Église reconnaît ce droit souverain, un seul, c’est l’Homme-Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ, parce que sa raison et sa volonté humaines, personnellement unies à la nature divine, sont vraiment la raison et la volonté d’un Dieu.
Il y a un homme, un seul, auquel la Révolution ne reconnaît pas ces droits souverains, c’est le Dieu-Homme, parce que son humanité vivante n’étant plus visible à nos yeux, il a perdu le droit d’être compté pour une parcelle du peuple. Comme Dieu, il n’est rien.
O terrible guerre de l’homme révolté !
Imperet illi Deus!
(à suivre...)
Re: La souveraineté du peuple est une hérésie
CHAPITRE II
De la forme révolutionnaire du gouvernement.
La doctrine catholique est compatible avec toutes les formes de gouvernement. Étant donné que « tout pouvoir vient de Dieu, » il peut dériver de cette source première, soit dans le peuple, et c’est la république; soit aux mains de plusieurs, et c’est l’aristocratie, autre forme de la république ; soit aux mains d’un seul, et c’est la royauté.
Dans chacune de ces constitutions politiques, il est reconnu que ceux qui gouvernent sont les représentants de Dieu et ne représentent que Dieu. Cela va de soi dans l’aristocratie et la royauté. Il en va de même dans la République populaire ; s’il y a une autorité qui commande, fût-elle élective, elle commande au nom de Dieu.
Il n’en peut être ainsi de la doctrine révolutionnaire. La source de toute autorité réside essentiellement dans la nation. La multitude est le sujet naturel et nécessaire de la puissance publique, elle ne peut validement l’aliéner. Le gouvernement doit donc être démocratique; cela est de droit naturel ; toute autre forme du pouvoir ne saurait être légitime.
Nous disons que le gouvernement doit nécessairement être démocratique, il peut cependant n’étre pas toujours républicain.
Deux formes politiques sont conciliables avec la démocratie révolutionnaire : la monarchie constitutionnelle et la république parlementaire. Il n’est pas question d’aristocratie, parce que les deux formes précédentes ne diffèrent précisément entre elles qu’en un point : la durée des pouvoirs du chef de l’État et le mode de leur transmission.
Il n’y a donc, en réalité, qu’un seul régime politique, sinon une seule forme de gouvernement, qui soit conciliable avec la doctrine révolutionnaire. Et, de fait, partout où la doctrine révolutionnaire a prévalu, c’est-à-dire dans le monde civilisé tout entier, elle a établi ce régime, commençant d’abord par l’imposer aux monarchies anciennes, pour en fonder ensuite de nouvelles et leur substituer peu à peu des républiques.
Ainsi, contrairement à la doctrine de l’Église, qui, tout en reconnaissant la supériorité théorique de la royauté, admet aussi les autres formes comme bonnes et légitimes, pourvu qu’elles soient justement établies et honnêtement pratiquées, la doctrine révolutionnaire n’admet, en définitive, qu’un régime politique, et elle le proclame imposé par le droit nouveau.
C’est le régime du gouvernement représentatif.
Voici quels sont les principes et les éléments constitutifs de ce régime (Zigliara : Jus naturae, lib. II, cap. II, art. 9.).
Le régime représentatif repose tout entier sur le principe de la souveraineté nationale. Le peuple souverain se gouverne lui-même par ses représentants.
S’il y a un roi, il règne mais ne gouverne pas. Entre lui et le peuple, un pacte a été conclu ; c’est la constitution, que le peuple souverain peut seul modifier, d’accord avec le roi.
C’est le peuple qui gouverne, par ses représentants élus, auxquels il délègue le pouvoir législatif dont il est la source et le sujet nécessaire. Ils font les lois en son nom.
Ces représentants composent ce que l’on appelle : le Corps législatif de la nation ou le Parlement. Dans certains pays, le roi choisit lui-même des sénateurs qui forment une autre Chambre, également législative, pour contrebalancer l’influence de la première ; mais l’existence de cette deuxième Chambre n’est pas essentielle au régime représentatif.
Les lois faites par le Corps législatif, sont signées par le chef de l’État, et exécutées par les ministres.
Ceux-ci sont choisis par le chef du pouvoir exécutif, et responsables, en face des Chambres, de l’exécution des lois.
Les Chambres peuvent renverser le ministère, en lui refusant ce que l’on appelle le vote de confiance.
Si le chef de l’État ne peut trouver de ministres conformes à sa politique étayant la confiance des Chambres, il a le droit de dissoudre la Chambre des Députés et le devoir d’en appeler au peuple, dans un délai fixé par la Constitution, pour qu’il manifeste sa volonté par de nouvelles élections.
De même que le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif sont divisés et délégués par le peuple à des sujets différents ; de même, le pouvoir judiciaire, autre attribut essentiel de la souveraineté, est divisé en deux corps, dont l’un juge le droit, c’est la magistrature, et l’autre juge le fait, ce sont les jurés.
Enfin, pour garantir au peuple l’exercice de la souveraineté, on lui reconnaît le droit d’écrire et de parler contre le gouvernement, c’est-à-dire les députés et les ministres. Pour assurer quelque respect au chef de l’État, il est déclaré irresponsable par la Constitution.
Ainsi, la souveraineté du peuple, la division des pouvoirs entre le chef de l’exécutif, le corps législatif, la magistrature et les jurés, le recours à la consultation nationale en cas de conflits, tel est le mécanisme essentiel du régime révolutionnaire du gouvernement représentatif.
On le voit, la république et la monarchie ne diffèrent, dans ce régime, que par la durée et le mode de transmission du pouvoir exécutif. Dans la royauté, le chef de l’État n’est pas élu et son pouvoir est héréditaire; dans la république, le président est élu par les Chambres pour un temps donné (Il peut aussi n’y avoir pas de président, mais plusieurs consuls ou directeurs; cela ne modifie en rien les conditions essentielles du régime.). Enfin, dans une troisième forme, qui est celle de la monarchie plébiscitaire, le pouvoir exécutif est à la fois héréditaire et électif, c’est-à-dire que le monarque, qu’on appelle alors l’ « Empereur », monte au pouvoir par héritage ou par surprise, et fait ensuite ratifier sa possession par le vote du peuple.
Ce sont là des différences qui ne changent pas l’essence du régime représentatif. Elles ont été amenées par les circonstances et pour permettre d’introduire peu à peu les principes et les institutions du gouvernement révolutionnaire, là où l’on ne pouvait tout de suite détacher le peuple des Princes en qui il avait confiance. Là, au contraire, où les peuples ont pu être séparés de leurs souverains, la république s’est trouvée partout établie, comme la forme qui répondait le mieux à ces principes de gouvernement.
Nous pouvons donc et nous devons faire entièrement abstraction des diverses formes, ou plutôt des différents noms du régime représentatif, pour l’étudier lui-même dans son essence et en faire la critique à la lumière des enseignements de la raison et de la foi.
Cette étude, nous l’espérons, jettera quelque clarté sur la situation présente des catholiques français, en montrant la part qui peut être laissée à de légitimes dissentiments politiques et les vérités qui doivent unir tous les esprits et tous les cœurs dans une commune haine de la révolution et de ses œuvres.
(à suivre....)
De la forme révolutionnaire du gouvernement.
La doctrine catholique est compatible avec toutes les formes de gouvernement. Étant donné que « tout pouvoir vient de Dieu, » il peut dériver de cette source première, soit dans le peuple, et c’est la république; soit aux mains de plusieurs, et c’est l’aristocratie, autre forme de la république ; soit aux mains d’un seul, et c’est la royauté.
Dans chacune de ces constitutions politiques, il est reconnu que ceux qui gouvernent sont les représentants de Dieu et ne représentent que Dieu. Cela va de soi dans l’aristocratie et la royauté. Il en va de même dans la République populaire ; s’il y a une autorité qui commande, fût-elle élective, elle commande au nom de Dieu.
Il n’en peut être ainsi de la doctrine révolutionnaire. La source de toute autorité réside essentiellement dans la nation. La multitude est le sujet naturel et nécessaire de la puissance publique, elle ne peut validement l’aliéner. Le gouvernement doit donc être démocratique; cela est de droit naturel ; toute autre forme du pouvoir ne saurait être légitime.
Nous disons que le gouvernement doit nécessairement être démocratique, il peut cependant n’étre pas toujours républicain.
Deux formes politiques sont conciliables avec la démocratie révolutionnaire : la monarchie constitutionnelle et la république parlementaire. Il n’est pas question d’aristocratie, parce que les deux formes précédentes ne diffèrent précisément entre elles qu’en un point : la durée des pouvoirs du chef de l’État et le mode de leur transmission.
Il n’y a donc, en réalité, qu’un seul régime politique, sinon une seule forme de gouvernement, qui soit conciliable avec la doctrine révolutionnaire. Et, de fait, partout où la doctrine révolutionnaire a prévalu, c’est-à-dire dans le monde civilisé tout entier, elle a établi ce régime, commençant d’abord par l’imposer aux monarchies anciennes, pour en fonder ensuite de nouvelles et leur substituer peu à peu des républiques.
Ainsi, contrairement à la doctrine de l’Église, qui, tout en reconnaissant la supériorité théorique de la royauté, admet aussi les autres formes comme bonnes et légitimes, pourvu qu’elles soient justement établies et honnêtement pratiquées, la doctrine révolutionnaire n’admet, en définitive, qu’un régime politique, et elle le proclame imposé par le droit nouveau.
C’est le régime du gouvernement représentatif.
Voici quels sont les principes et les éléments constitutifs de ce régime (Zigliara : Jus naturae, lib. II, cap. II, art. 9.).
Le régime représentatif repose tout entier sur le principe de la souveraineté nationale. Le peuple souverain se gouverne lui-même par ses représentants.
S’il y a un roi, il règne mais ne gouverne pas. Entre lui et le peuple, un pacte a été conclu ; c’est la constitution, que le peuple souverain peut seul modifier, d’accord avec le roi.
C’est le peuple qui gouverne, par ses représentants élus, auxquels il délègue le pouvoir législatif dont il est la source et le sujet nécessaire. Ils font les lois en son nom.
Ces représentants composent ce que l’on appelle : le Corps législatif de la nation ou le Parlement. Dans certains pays, le roi choisit lui-même des sénateurs qui forment une autre Chambre, également législative, pour contrebalancer l’influence de la première ; mais l’existence de cette deuxième Chambre n’est pas essentielle au régime représentatif.
Les lois faites par le Corps législatif, sont signées par le chef de l’État, et exécutées par les ministres.
Ceux-ci sont choisis par le chef du pouvoir exécutif, et responsables, en face des Chambres, de l’exécution des lois.
Les Chambres peuvent renverser le ministère, en lui refusant ce que l’on appelle le vote de confiance.
Si le chef de l’État ne peut trouver de ministres conformes à sa politique étayant la confiance des Chambres, il a le droit de dissoudre la Chambre des Députés et le devoir d’en appeler au peuple, dans un délai fixé par la Constitution, pour qu’il manifeste sa volonté par de nouvelles élections.
De même que le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif sont divisés et délégués par le peuple à des sujets différents ; de même, le pouvoir judiciaire, autre attribut essentiel de la souveraineté, est divisé en deux corps, dont l’un juge le droit, c’est la magistrature, et l’autre juge le fait, ce sont les jurés.
Enfin, pour garantir au peuple l’exercice de la souveraineté, on lui reconnaît le droit d’écrire et de parler contre le gouvernement, c’est-à-dire les députés et les ministres. Pour assurer quelque respect au chef de l’État, il est déclaré irresponsable par la Constitution.
Ainsi, la souveraineté du peuple, la division des pouvoirs entre le chef de l’exécutif, le corps législatif, la magistrature et les jurés, le recours à la consultation nationale en cas de conflits, tel est le mécanisme essentiel du régime révolutionnaire du gouvernement représentatif.
On le voit, la république et la monarchie ne diffèrent, dans ce régime, que par la durée et le mode de transmission du pouvoir exécutif. Dans la royauté, le chef de l’État n’est pas élu et son pouvoir est héréditaire; dans la république, le président est élu par les Chambres pour un temps donné (Il peut aussi n’y avoir pas de président, mais plusieurs consuls ou directeurs; cela ne modifie en rien les conditions essentielles du régime.). Enfin, dans une troisième forme, qui est celle de la monarchie plébiscitaire, le pouvoir exécutif est à la fois héréditaire et électif, c’est-à-dire que le monarque, qu’on appelle alors l’ « Empereur », monte au pouvoir par héritage ou par surprise, et fait ensuite ratifier sa possession par le vote du peuple.
Ce sont là des différences qui ne changent pas l’essence du régime représentatif. Elles ont été amenées par les circonstances et pour permettre d’introduire peu à peu les principes et les institutions du gouvernement révolutionnaire, là où l’on ne pouvait tout de suite détacher le peuple des Princes en qui il avait confiance. Là, au contraire, où les peuples ont pu être séparés de leurs souverains, la république s’est trouvée partout établie, comme la forme qui répondait le mieux à ces principes de gouvernement.
Nous pouvons donc et nous devons faire entièrement abstraction des diverses formes, ou plutôt des différents noms du régime représentatif, pour l’étudier lui-même dans son essence et en faire la critique à la lumière des enseignements de la raison et de la foi.
Cette étude, nous l’espérons, jettera quelque clarté sur la situation présente des catholiques français, en montrant la part qui peut être laissée à de légitimes dissentiments politiques et les vérités qui doivent unir tous les esprits et tous les cœurs dans une commune haine de la révolution et de ses œuvres.
(à suivre....)
Re: La souveraineté du peuple est une hérésie
TROISIÈME PARTIE
LE RÉGIME DU GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF CONSIDÉRÉ AU POINT DE VUE DE LA RAISON ET DE LA FOI
CHAPITRE PREMIER
Jugement des théologiens.
Les grands docteurs de l’École scolastique n’ont jamais connu ni prévu l’existence du régime politique de la révolution. Pour eux, tout gouvernement, si populaire qu’on le supposât, était le représentant de Dieu, non le mandataire du peuple et, si par impossible, on leur eût dit que le pouvoir, tout en venant de Dieu, résidait essentiellement dans la nation, ils auraient répondu qu’en principe l’autorité ne saurait résider dans les mains de celui qui est essentiellement incapable de l’exercer par lui-même, et qu’en fait, tous les peuples sont gouvernés par des princes ou des corps politiques possédant une autorité ordinaire et souveraine, nullement déléguée par la nation.
Nous avons vu, à cet égard, le texte décisif de Suarez, et si l’histoire pouvait, dès ce temps, fournir quelque exemple de gouvernement démocratique où le peuple se fût expressément réservé le pouvoir législatif et souverain, c’était une exception, réalisée dans quelque république municipale de l’Italie ou des Flandres, ce n’était pas et ce ne pouvait être le régime politique d’une grande nation.
C’est aux théologiens de ce siècle qu’il faut demander ce que pense l’Église du gouvernement représentatif. Nous le ferons en suivant la doctrine de deux illustres philosophes catholiques, héritiers légitimes et interprètes fidèles des grandes traditions et des pures doctrines scolastiques : le cardinal Zigliara et le R. P. Liberatore.
Les livres où ils ont traité ces matières, sont des ouvrages classiques, qui servent de thème à l’enseignement dans les principales universités de Rome et qui nous donnent la doctrine autorisée des grands ordres religieux de saint Ignace et de saint Dominique.
En les lisant, nous écoutons toute l’École. Nous verrons, au prochain chapitre, leur conformité parfaite avec les Encycliques récemment publiées sur la question.
Dans l’appréciation du régime représentatif, le cardinal Zigliara est, en apparence, plus sévère que le R. P. Liberatore.
« Cette forme de gouvernement, dit Liberatore, bien qu’absolument imparfaite, peut être, néanmoins, relativement meilleure que les autres, et, là où elle est légitimement établie, elle oblige les citoyens à l’obéissance (Liberatore. Jus naturae, part. II, cap. III, art. 4.). »
« La forme du gouvernement représentatif est, de toutes, la plus imparfaite», dit brièvement Zigliara (Zigliara. Jus naturae, lib. II, cap. II, art. 9.).
Si les termes diffèrent, la pensée des deux théologiens est identique. Il nous suffit, pour en acquérir la certitude, de comparer l’énumération qu’ils font l’un et l’autre des vices de ce régime.
Le fondement du gouvernement constitutionnel, d’après Zigliara, c’est, que le pouvoir législatif appartient au peuple, doctrine qui suppose la souveraineté du peuple, et qui est la condition essentielle de l’existence de ce gouvernement. Ce principe est absurde et anti-social.
Liberatore fait les mêmes critiques :
« Pour que cette forme de gouvernement puisse procurer d’une manière durable le bien public, il faut, dit-il, la délivrer des vices principaux qui se rencontrent en elle. »
Or, les vices que le P. Liberatore signale dans le régime représentatif, et dont il déclare nécessaire de l’affranchir pour qu’il puisse procurer le bien public, ce qui est la fin même d’un gouvernement, sont les suivants :
Le fondement de ce régime c’est, la souveraineté du peuple. Ce principe n’est pas seulement faux, il est la cause permanente de continuelles séditions.
En second lieu, ajoute le P. Liberatore, l’opinion publique y est prise pour règle de la politique du gouvernement. « Ce principe est destructif de la loi morale, laquelle n’est pas fondée sur l’opinion publique ou privée, mais sur les règles immuables de la justice; il leur substitue un critérium mobile qui résulte d’ordinaire des clameurs des méchants ou des sophismes et des mensonges d’une presse vénale. Cela revient à substituer la force au droit, car la majorité qu’est-elle, par elle-même, sinon la force? »
Quant au pouvoir législatif, dit Zigliara, quel est celui qui demande plus de sagesse, d’honnêteté, de prudence, de connaissance des hommes, des choses et des temps? Or, dans le régime représentatif, ce pouvoir appartient au peuple, auquel on refuse la compétence pour l’exercer, tout en lui attribuant celle du choix des législateurs. Aussi le peuple élit-il des incapables ou des méchants. Ceux-ci, revêtus du mandat de la souveraineté populaire, se divisent en factions, pour ou contre le ministère, et les lois sont votées, parmi les divisions et les intrigues, avec « une précipitation insensée » et une partialité révoltante. « En sorte que, souvent, ce n’est plus une assemblée législative, mais un conciliabule tyrannique, d’où résulte pour le peuple une incroyable oppression (Zigliara. Jus naturœ, lib. II, cap. II, art. 9.) ».
Autre n’est pas le sentiment du R. P. Liberatore, qui considère la division des pouvoirs comme une source constante de séditions et d’intrigues, incompatibles avec la paix que l’autorité doit assurer au corps social.
Les théologiens dont nous venons de résumer la doctrine, envisagent surtout la monarchie constitutionnelle et c’est d’elle qu’ils disent : « Cette forme de gouvernement, si elle n’est débarrassée des vices que nous avons signalés, ne soutient pas l’examen (Liberatore. Jus naturae, part. II, cap. III, art. 4, n° 67.) ». Qu’auraient-ils dit de notre république et du suffrage universel tel qu’on le voit fonctionner aujourd’hui?
L’illustre évêque d’Angers, Mgr Freppel, dont la France portera longtemps le deuil, a tracé, dans sa brochure sur la Révolution française, une peinture magistrale des absurdités et des périls de la souveraineté du peuple et du suffrage universel.
« Ce qui est inadmissible, au regard du bon sens, c’est que, sous prétexte d’égalité, le nombre seul opérant par sa vertu arithmétique et en dehors de toute autre considération, devienne la loi suprême d’un pays; que ni le talent, ni la fortune, ni la moralité n’entrent pour rien dans un calcul qui se réduit à une simple addition de voix; qu’il soit indifférent, au point de vue du droit, de représenter les intérêts de toute une famille, d’une corporation entière ou de n’avoir souci que de sa personne, et qu’en un jour d’élection, où se posent, dans le choix d’un représentant, que dis-je? d’une forme de gouvernement, les questions les plus difficiles de droit constitutionnel, de relations avec l’étranger, des questions de vie ou de mort pour un peuple, le suffrage d’un individu sachant à peine lire et écrire, ou recueilli dans un dépôt de mendicité, pèse d’un même poids dans la balance des destinées nationales que celui d’un homme d’État rompu aux affaires par une longue expérience. Il n’est pas de sophisme qui puisse colorer d’un prétexte spécieux une pareille absurdité (Mgr Freppel. La Révolution française, IV.). »
Qu’ajouterons-nous à ces fortes et lumineuses paroles? Il y a cependant quelque chose de plus grave et de plus odieux : c’est quand se pose la question de savoir si une nation restera chrétienne ou si elle cessera de l’être, et quand la Constitution de ce peuple laisse au suffrage universel le droit de prononcer en dernier ressort.
Alors ce sont des multitudes aveuglées par les passions et les préjugés, trompées par les sophismes des politiciens, empoisonnées par des millions de feuilles immondes qui vont, en un seul jour, sans discussion, sans examen, sans souci aucun du droit et de la justice, décider du salut éternel des âmes et de l’existence dix-huit fois séculaire de l’Église dans le pays.
L’Église, elle, ne sera même pas entendue, elle n’a point part dans le débat, sa voix n’est comptée pour rien. Si l’Évêque, si le prêtre parlent, c’est comme citoyens. Ils ont droit au bulletin de vote, avec le juif et le franc-maçon. On comptera ensuite ces feuillets sans nom, tous égaux, tous semblables et le nombre décidera.
Non, «il n’est pas de sophisme qui puisse colorer d’un prétexte spécieux une pareille absurdité», un pareil crime !
Un tel régime, « s’il n’est débarrassé de ces vices, ne soutient pas l’examen ».
En face de lui les catholiques doivent se redresser de toute la hauteur de leur foi outragée et proclamer que leurs droits ne relèvent ni des suffrages populaires ni des lois de l’État.
Mieux vaut avoir le peuple pour bourreau que l’accepter pour juge.
(à suivre…)
Re: La souveraineté du peuple est une hérésie
CHAPITRE II
Doctrine du Saint-Siège.
Les ouvrages dont nous avons résumé la doctrine dans le chapitre précédent, sont des traités de philosophie. Les erreurs sur lesquelles repose la constitution politique du régime représentatif, n’y sont pas envisagées au point de vue de la foi. C’est au Saint-Siège lui-même que nous demandons la lumière, pour cette partie décisive de notre travail.
Ce principe de la souveraineté du peuple, qui a trouvé son expression dans les institutions politiques de notre temps et, plus qu’ailleurs, de notre pays, l’Église l’a jugé, en ces derniers temps, par la bouche du Vicaire de Jésus-Christ. Quel jugement a-t-elle porté sur l’ensemble des institutions politiques fondées sur le droit nouveau et qui constituent le régime révolutionnaire? c’est ce que nous essayerons de dire maintenant. La règle générale de la conduite de l’Eglise, vis-à-vis des dogmes et des institutions révolutionnaires, est nettement formulée dans la quatre-vingtième et dernière proposition condamnée du Syllabus.
« Le Pontife romain, peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. »
« Romanus Pontifex potest ac debet cum progressu, cum liberalismo et cum recenti civililate sese reconciliare et componere. »
La civilisation moderne, le progrès et le libéralisme, autant de choses avec lesquelles il n’y a donc ni conciliation ni transaction possibles.
Or, le droit nouveau, et le régime actuel de la représentation nationale, de l’aveu de tous, sont une des formes, et non la moindre, de la civilisation moderne, du progrès et du libéralisme.
Il n’y a donc pour l'Eglise, ni conciliation, ni transaction possible, avec un tel régime de gouvernement.
La LX° proposition condamnée dans le Syllabus est ainsi conçue :
« L’autorité n’est autre chose que la somme du nombre et des forces matérielles. »
C’est la condamnation expresse de la souveraineté du suffrage universel, dont l’autorité absolue, dans le gouvernement représentatif, consiste uniquement dans «la somme du nombre».
Ceux qui ne seraient pas convaincus par ces textes peuvent se reporter à l’Encyclique Immortale Dei, sur la Constitution chrétienne des Etats, ils y liront la condamnation explicite de la souveraineté du peuple et du régime qui fait de ceux qui gouvernent les mandataires de la nation.
« Quant à la souveraineté du peuple, que, sans tenir aucun compte de Dieu, l’on dit résider de droit naturel dans le peuple, si elle est éminemment propre à enflammer et à flatter une foule de passions, elle ne repose sur aucun fondement solide et ne saurait avoir assez de force pour garantir la sécurité publique et le maintien paisible de l’ordre. En effet, sous l’empire de ces doctrines, les principes ont fléchi à ce point, que, pour beaucoup, c’est une loi imprescriptible, en droit politique, que de pouvoir légitimement soulever des séditions, car l’opinion prévaut que les chefs du gouvernement ne sont plus que des délégués chargés d’exécuter la volonté du peuple ; d’où cette conséquence nécessaire que tout peut également changer au gré du peuple et qu’il y a toujours à craindre des troubles ».
Dans un autre passage de la même Encyclique, le Souverain Pontife expose « les fondements et les principes » de ce « droit nouveau inconnu jusqu’alors et sur plus d’un point en désaccord, non seulement avec le droit chrétien mais avec le droit naturel. »
Nous ne voudrions rien retrancher ni modifier à cet exposé, nous le citons donc tout entier ; le lecteur y verra la confirmation la plus éclatante de la doctrine que nous soutenons.
« Voici le premier de tous ces principes : tous les hommes, dès lors qu’ils sont de même race et de même nature, sont semblables, et, par le fait, égaux entre eux dans la pratique de la vie ; chacun relève si bien de lui seul, qu’il n’est d’aucune façon soumis à l’autorité d’autrui ; il peut, en toute liberté, penser sur toute chose ce qu’il veut, faire ce qui lui plaît; personne n’a le droit de commander aux autres.
Dans une société fondée sur ces principes, l’autorité publique n’est que la volonté du peuple, lequel ne dépendant que de lui-même est aussi le seul à se commander.
Il choisit ses mandataires, mais de telle sorte qu’il leur délègue moins le droit que la fonction du pouvoir, pour l’exercer en son nom. La souveraineté de Dieu est passée sous silence, exactement comme si Dieu n’existait pas, ou ne s’occupait en rien de la société du genre humain, ou bien comme si les hommes, soit en particulier, soit en société, ne devaient rien à Dieu, ou qu’on put imaginer une puissance quelconque dont la cause, la force et l’autorité ne résidât pas tout entière en Dieu même.
De cette sorte, l’Etat n’est autre chose que la multitude maîtresse et se gouvernant elle-même (Encyclique Immortale Dei). »
Après avoir énuméré les funestes effets de pareilles doctrines sur la condition des sociétés et les rapports de l’Eglise et de l’Etat, le Pape ajoute :
« Ces doctrines que la raison humaine réprouve et qui ont une influence si considérable sur la marche des choses publiques, les Pontifes Romains, nos prédécesseurs, dans la pleine conscience de ce que réclamait d’eux la Charge Apostolique, n’ont jamais souffert qu’elles fussent impunément émises...
De ces décisions des Souverains Pontifes il faut absolument admettre que l’origine de la puissance publique doit s’attribuer à Dieu et non à la multitude ; que le droit à l’émeute répugne à la raison ; que ne tenir aucun compte des devoirs de la religion, ou traiter de la même manière les différentes religions, n’est permis ni aux individus, ni aux sociétés ; que la liberté illimitée de penser et d’émettre en public ses pensées ne doit nullement être rangée parmi les droits des citoyens, ni parmi les choses dignes de faveur et de protection (Encyclique Immortale Dei). »
Dans l’Encyclique Diuturnum illud, sur le pouvoir civil, la condamnation de la souveraineté du peuple est peut-être plus formelle encore.
Plusieurs, parmi les modernes, suivant la trace de ceux qui, au siècle dernier, se sont attribués le nom de philosophes, prétendent que la toute-puissance dérive du peuple : en sorte que ceux qui ont l’autorité dans la société, ne l’exercent pas comme s’ils la possédaient en propre, mais seulement à titre de mandataires du peuple, et à la condition que la même volonté du peuple qui leur a confié ce mandat puisse toujours le leur reprendre.
« Mais les catholiques n’admettent point cette doctrine, car ils placent en Dieu, comme en son principe naturel et nécessaire, l’origine du pouvoir de commander (Encyclique Diuturnum illud). »
Enfin, se plaçant, à la fois, au point de vue historique et doctrinal, le Souverain Pontife ajoute :
« Les théories modernes sur le pouvoir politique ont déjà causé de grands maux, et il est à craindre que ces maux dans l’avenir, n’aillent jusqu’aux pires extrémités. En effet, refuser de rapporter à Dieu le pouvoir de commander aux hommes, c’est vouloir ôter à la puissance publique et tout son éclat et toute sa force. En la faisant dépendre de la volonté du peuple, on commet d'abord une erreur de principe, et, en outre, on ne donne à l'autorité qu'un fondement fragile et sans consistance. De telles opinions sont comme un stimulant perpétuel aux passions populaires qu’on verra croître chaque jour en audace et préparer la ruine publique, en frayant la voie aux conspirations secrètes et aux séditions ouvertes...
C’est de cette hérésie (la Réforme), que naquirent au siècle dernier, et la fausse philosophie, et ce qu’on appelle le droit moderne, et la souveraineté du peuple, et cette licence sans frein en dehors de laquelle beaucoup ne savent plus voir de vraie liberté (Encyclique Diuturnum illud). »
Ainsi la souveraineté du peuple n’est pas seulement un danger pour la société, une cause de séditions et de ruines, c’est une erreur qu’il n’est aucunement permis à un catholique d’admettre, parce qu’il est de foi, au témoignage de l’Ecriture, que « toute puissance vient de Dieu ».
La souveraineté du peuple est une hérésie.
Le fondement sur lequel la Révolution a édifié les institutions politiques modernes est donc inacceptable pour les catholiques. Il l’est aussi pour tous les hommes d’expérience et de bon sens.
Pie IX l’avait dit, dans l’Encyclique Quanta cura :
« Certains hommes, ne tenant aucun compte des principes les plus anciens de la saine raison, osent publier que la volonté du peuple, manifestée par ce qu’ils appellent l’opinion publique, ou de telle autre manière, constitue la loi suprême, indépendante de tout droit divin et humain ; et que, dans l’ordre politique, les faits accomplis, par cela même qu’ils sont accomplis, ont la valeur du droit. »
C’est la condamnation des premiers principes du droit moderne.
Aucun catholique, nous en sommes persuadés, n’admet la souveraineté nationale, dans le sens hérétique et absolu où elle est condamnée par l’Église, mais n’en est-il pas qui, sans voir dans le peuple l’unique source de l’autorité et le sujet nécessaire en qui elle doive résider, considèrent cependant que le pouvoir, venu de Dieu, réside, de droit, dans la nation « qui l’exerce directement ou par ses représentants? (P. V. Maumus. La République et la politique de l'Eglise, p. 3.). »
Si les catholiques se contentaient d’affirmer qu’une nation peut, dans certaines conditions, être constituée de telle manière que le pouvoir législatif appartienne à un corps élu de mandataires du peuple, ce serait là une question de droit positif qui n’engagerait pas directement la doctrine.
Mais ils prétendent que ce genre de constitution répond à une « maxime fondamentale » sur laquelle repose « notre droit public moderne et dont la république est, ou doit être, l’application la plus large (P. V. Maumus. La République et la politique de l'Eglise, p. 3.). »
Ils posent ainsi la question sur le terrain des principes, et se trouvent amenés à conclure qu’il n’y a pas de vraies libertés publiques, ni de garanties suffisantes à l’indépendance d’une nation, si les pouvoirs n’y sont ainsi constitués.
Or, sur quel fondement une telle affirmation peut elle être appuyée, sinon sur les principes réprouvés par l’Eglise, de l’absolue autonomie et indépendance de la multitude?
Si la nation n’est pas la source du pouvoir, d’où vient que l’autorité ne peut cesser de résider en elle? Quelle conséquence pratique l’hérésie de la souveraineté du nombre aurait elle, qui ne se retrouve dans un système où le peuple est proclamé le sujet nécessaire du pouvoir législatif?
Les catholiques partisans de cette doctrine diffèrent, sans doute, des rationalistes; mais seulement en ce qu’ils admettent la conséquence dont les autres ont posé le principe. Or, si les faux principes sont des erreurs, leurs conséquences sont des maux et ceux qui acceptent les conséquences sont les complices de ceux qui propagent les erreurs.
Nous devons donc repousser les conséquences avec les principes et nier que le pouvoir, venu de Dieu, ne puisse être confié qu’à des mandataires, à des représentants du peuple.
Aussi pouvons-nous conclure ce chapitre avec plus de certitude encore que le précédent et répéter les paroles du R. P. Liberatore : « un pareil régime, s’il n’est débarrassé de tels vices, ne soutient pas l’examen ».
(à suivre…)
Doctrine du Saint-Siège.
Les ouvrages dont nous avons résumé la doctrine dans le chapitre précédent, sont des traités de philosophie. Les erreurs sur lesquelles repose la constitution politique du régime représentatif, n’y sont pas envisagées au point de vue de la foi. C’est au Saint-Siège lui-même que nous demandons la lumière, pour cette partie décisive de notre travail.
Ce principe de la souveraineté du peuple, qui a trouvé son expression dans les institutions politiques de notre temps et, plus qu’ailleurs, de notre pays, l’Église l’a jugé, en ces derniers temps, par la bouche du Vicaire de Jésus-Christ. Quel jugement a-t-elle porté sur l’ensemble des institutions politiques fondées sur le droit nouveau et qui constituent le régime révolutionnaire? c’est ce que nous essayerons de dire maintenant. La règle générale de la conduite de l’Eglise, vis-à-vis des dogmes et des institutions révolutionnaires, est nettement formulée dans la quatre-vingtième et dernière proposition condamnée du Syllabus.
« Le Pontife romain, peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. »
« Romanus Pontifex potest ac debet cum progressu, cum liberalismo et cum recenti civililate sese reconciliare et componere. »
La civilisation moderne, le progrès et le libéralisme, autant de choses avec lesquelles il n’y a donc ni conciliation ni transaction possibles.
Or, le droit nouveau, et le régime actuel de la représentation nationale, de l’aveu de tous, sont une des formes, et non la moindre, de la civilisation moderne, du progrès et du libéralisme.
Il n’y a donc pour l'Eglise, ni conciliation, ni transaction possible, avec un tel régime de gouvernement.
La LX° proposition condamnée dans le Syllabus est ainsi conçue :
« L’autorité n’est autre chose que la somme du nombre et des forces matérielles. »
C’est la condamnation expresse de la souveraineté du suffrage universel, dont l’autorité absolue, dans le gouvernement représentatif, consiste uniquement dans «la somme du nombre».
Ceux qui ne seraient pas convaincus par ces textes peuvent se reporter à l’Encyclique Immortale Dei, sur la Constitution chrétienne des Etats, ils y liront la condamnation explicite de la souveraineté du peuple et du régime qui fait de ceux qui gouvernent les mandataires de la nation.
« Quant à la souveraineté du peuple, que, sans tenir aucun compte de Dieu, l’on dit résider de droit naturel dans le peuple, si elle est éminemment propre à enflammer et à flatter une foule de passions, elle ne repose sur aucun fondement solide et ne saurait avoir assez de force pour garantir la sécurité publique et le maintien paisible de l’ordre. En effet, sous l’empire de ces doctrines, les principes ont fléchi à ce point, que, pour beaucoup, c’est une loi imprescriptible, en droit politique, que de pouvoir légitimement soulever des séditions, car l’opinion prévaut que les chefs du gouvernement ne sont plus que des délégués chargés d’exécuter la volonté du peuple ; d’où cette conséquence nécessaire que tout peut également changer au gré du peuple et qu’il y a toujours à craindre des troubles ».
Dans un autre passage de la même Encyclique, le Souverain Pontife expose « les fondements et les principes » de ce « droit nouveau inconnu jusqu’alors et sur plus d’un point en désaccord, non seulement avec le droit chrétien mais avec le droit naturel. »
Nous ne voudrions rien retrancher ni modifier à cet exposé, nous le citons donc tout entier ; le lecteur y verra la confirmation la plus éclatante de la doctrine que nous soutenons.
« Voici le premier de tous ces principes : tous les hommes, dès lors qu’ils sont de même race et de même nature, sont semblables, et, par le fait, égaux entre eux dans la pratique de la vie ; chacun relève si bien de lui seul, qu’il n’est d’aucune façon soumis à l’autorité d’autrui ; il peut, en toute liberté, penser sur toute chose ce qu’il veut, faire ce qui lui plaît; personne n’a le droit de commander aux autres.
Dans une société fondée sur ces principes, l’autorité publique n’est que la volonté du peuple, lequel ne dépendant que de lui-même est aussi le seul à se commander.
Il choisit ses mandataires, mais de telle sorte qu’il leur délègue moins le droit que la fonction du pouvoir, pour l’exercer en son nom. La souveraineté de Dieu est passée sous silence, exactement comme si Dieu n’existait pas, ou ne s’occupait en rien de la société du genre humain, ou bien comme si les hommes, soit en particulier, soit en société, ne devaient rien à Dieu, ou qu’on put imaginer une puissance quelconque dont la cause, la force et l’autorité ne résidât pas tout entière en Dieu même.
De cette sorte, l’Etat n’est autre chose que la multitude maîtresse et se gouvernant elle-même (Encyclique Immortale Dei). »
Après avoir énuméré les funestes effets de pareilles doctrines sur la condition des sociétés et les rapports de l’Eglise et de l’Etat, le Pape ajoute :
« Ces doctrines que la raison humaine réprouve et qui ont une influence si considérable sur la marche des choses publiques, les Pontifes Romains, nos prédécesseurs, dans la pleine conscience de ce que réclamait d’eux la Charge Apostolique, n’ont jamais souffert qu’elles fussent impunément émises...
De ces décisions des Souverains Pontifes il faut absolument admettre que l’origine de la puissance publique doit s’attribuer à Dieu et non à la multitude ; que le droit à l’émeute répugne à la raison ; que ne tenir aucun compte des devoirs de la religion, ou traiter de la même manière les différentes religions, n’est permis ni aux individus, ni aux sociétés ; que la liberté illimitée de penser et d’émettre en public ses pensées ne doit nullement être rangée parmi les droits des citoyens, ni parmi les choses dignes de faveur et de protection (Encyclique Immortale Dei). »
Dans l’Encyclique Diuturnum illud, sur le pouvoir civil, la condamnation de la souveraineté du peuple est peut-être plus formelle encore.
Plusieurs, parmi les modernes, suivant la trace de ceux qui, au siècle dernier, se sont attribués le nom de philosophes, prétendent que la toute-puissance dérive du peuple : en sorte que ceux qui ont l’autorité dans la société, ne l’exercent pas comme s’ils la possédaient en propre, mais seulement à titre de mandataires du peuple, et à la condition que la même volonté du peuple qui leur a confié ce mandat puisse toujours le leur reprendre.
« Mais les catholiques n’admettent point cette doctrine, car ils placent en Dieu, comme en son principe naturel et nécessaire, l’origine du pouvoir de commander (Encyclique Diuturnum illud). »
Enfin, se plaçant, à la fois, au point de vue historique et doctrinal, le Souverain Pontife ajoute :
« Les théories modernes sur le pouvoir politique ont déjà causé de grands maux, et il est à craindre que ces maux dans l’avenir, n’aillent jusqu’aux pires extrémités. En effet, refuser de rapporter à Dieu le pouvoir de commander aux hommes, c’est vouloir ôter à la puissance publique et tout son éclat et toute sa force. En la faisant dépendre de la volonté du peuple, on commet d'abord une erreur de principe, et, en outre, on ne donne à l'autorité qu'un fondement fragile et sans consistance. De telles opinions sont comme un stimulant perpétuel aux passions populaires qu’on verra croître chaque jour en audace et préparer la ruine publique, en frayant la voie aux conspirations secrètes et aux séditions ouvertes...
C’est de cette hérésie (la Réforme), que naquirent au siècle dernier, et la fausse philosophie, et ce qu’on appelle le droit moderne, et la souveraineté du peuple, et cette licence sans frein en dehors de laquelle beaucoup ne savent plus voir de vraie liberté (Encyclique Diuturnum illud). »
Ainsi la souveraineté du peuple n’est pas seulement un danger pour la société, une cause de séditions et de ruines, c’est une erreur qu’il n’est aucunement permis à un catholique d’admettre, parce qu’il est de foi, au témoignage de l’Ecriture, que « toute puissance vient de Dieu ».
La souveraineté du peuple est une hérésie.
Le fondement sur lequel la Révolution a édifié les institutions politiques modernes est donc inacceptable pour les catholiques. Il l’est aussi pour tous les hommes d’expérience et de bon sens.
Pie IX l’avait dit, dans l’Encyclique Quanta cura :
« Certains hommes, ne tenant aucun compte des principes les plus anciens de la saine raison, osent publier que la volonté du peuple, manifestée par ce qu’ils appellent l’opinion publique, ou de telle autre manière, constitue la loi suprême, indépendante de tout droit divin et humain ; et que, dans l’ordre politique, les faits accomplis, par cela même qu’ils sont accomplis, ont la valeur du droit. »
C’est la condamnation des premiers principes du droit moderne.
Aucun catholique, nous en sommes persuadés, n’admet la souveraineté nationale, dans le sens hérétique et absolu où elle est condamnée par l’Église, mais n’en est-il pas qui, sans voir dans le peuple l’unique source de l’autorité et le sujet nécessaire en qui elle doive résider, considèrent cependant que le pouvoir, venu de Dieu, réside, de droit, dans la nation « qui l’exerce directement ou par ses représentants? (P. V. Maumus. La République et la politique de l'Eglise, p. 3.). »
Si les catholiques se contentaient d’affirmer qu’une nation peut, dans certaines conditions, être constituée de telle manière que le pouvoir législatif appartienne à un corps élu de mandataires du peuple, ce serait là une question de droit positif qui n’engagerait pas directement la doctrine.
Mais ils prétendent que ce genre de constitution répond à une « maxime fondamentale » sur laquelle repose « notre droit public moderne et dont la république est, ou doit être, l’application la plus large (P. V. Maumus. La République et la politique de l'Eglise, p. 3.). »
Ils posent ainsi la question sur le terrain des principes, et se trouvent amenés à conclure qu’il n’y a pas de vraies libertés publiques, ni de garanties suffisantes à l’indépendance d’une nation, si les pouvoirs n’y sont ainsi constitués.
Or, sur quel fondement une telle affirmation peut elle être appuyée, sinon sur les principes réprouvés par l’Eglise, de l’absolue autonomie et indépendance de la multitude?
Si la nation n’est pas la source du pouvoir, d’où vient que l’autorité ne peut cesser de résider en elle? Quelle conséquence pratique l’hérésie de la souveraineté du nombre aurait elle, qui ne se retrouve dans un système où le peuple est proclamé le sujet nécessaire du pouvoir législatif?
Les catholiques partisans de cette doctrine diffèrent, sans doute, des rationalistes; mais seulement en ce qu’ils admettent la conséquence dont les autres ont posé le principe. Or, si les faux principes sont des erreurs, leurs conséquences sont des maux et ceux qui acceptent les conséquences sont les complices de ceux qui propagent les erreurs.
Nous devons donc repousser les conséquences avec les principes et nier que le pouvoir, venu de Dieu, ne puisse être confié qu’à des mandataires, à des représentants du peuple.
Aussi pouvons-nous conclure ce chapitre avec plus de certitude encore que le précédent et répéter les paroles du R. P. Liberatore : « un pareil régime, s’il n’est débarrassé de tels vices, ne soutient pas l’examen ».
(à suivre…)
Re: La souveraineté du peuple est une hérésie
QUATRIÈME PARTIE
CONCLUSIONS
Conclusion théorique.
On peut déduire aisément de ce qui précède combien futile et irrespectueuse pour le Saint-Siège est l’opinion de ceux qui voient dans l’Encyclique récente aux Evêques et aux catholiques de France une acceptation pure et simple des institutions politiques de notre pays.
Nulle part, en effet, la souveraineté du peuple et les erreurs les plus pernicieuses du droit moderne et de la Révolution, n’ont trouvé de plus complète expression que dans la Constitution actuelle du gouvernement de la France ; nulle part elles n’ont donné plus rapidement et avec une logique plus inexorable, la mesure des ruines et des atrocités qu’elles sont susceptibles d’accumuler.
Il n’est donc pas permis de supposer que le Saint-Père, en protestant contre les lois de la République, et en reconnaissant cette même République pour le gouvernement actuel du pays, ait entendu légitimer ou absoudre les vices monstrueux de sa Constitution. Le respect dû aux pouvoirs constitués, n’implique aucunement l’adhésion à la Constitution elle-même, encore moins à ce qui, dans ses institutions ou dans ses principes, est contraire à la foi, à la raison ou à la justice. Cela est d’autant plus certain, dans le cas dont il s’agit, que les institutions et les principes dont nous avons donné la condamnation ne sont pas essentiellement liés à la forme actuelle du gouvernement français.
Tous les gouvernements qui se sont succédés en France depuis un siècle ont reconnu la souveraineté du peuple et conservé le pouvoir législatif aux mains des représentants de la nation. Parmi les monarchies de l’Europe, l’Espagne, la Belgique, l’Italie, etc, vivent également sous ce régime de la représentation nationale. On ne peut donc pas accuser les catholiques d’obéir à des préoccupations politiques et de céder à un esprit de parti, s’ils déclarent ne pas accepter le principe de la souveraineté du peuple et vouloir confier le pouvoir législatif à d’autres mains qu’à celles des mandataires de la nation.
« Il faut soigneusement le remarquer ici, dit le Souverain-Pontife, quelle que soit la forme des pouvoirs civils dans une nation, on ne peut la considérer comme tellement définitive qu’elle doive demeurer immuable, fût-ce l’intention de ceux qui à l’origine l’ont déterminée. »
Telle était assurément l’intention de ceux qui ont établi en France, les institutions révolutionnaires du régime représentatif. Elles sont, à leurs yeux, de droit naturel, parce que sans elles, il n’y a plus de vraies libertés publiques. Mais cette fausse opinion ne saurait en rien nous arrêter; nous devons, en conscience et comme catholiques, réprouver hautement le principe funeste de la souveraineté du peuple; nous devons rappeler que le droit de décider de l’avenir et de la religion du pays n’appartient ni au collège électoral ni à ses représentants, mais que la nation française est liée au Christ par un pacte quatorze fois séculaire que nulle puissance ne saurait briser.
Voilà ce qui est imposé à la conscience de tout catholique français.
Sur d’autres points, il y a place à de légitimes divergences de vues. En ce qui concerne la question de savoir quelle est la meilleure forme de gouvernement, considérée en elle-même ou relativement aux mœurs et aux traditions de la France, « les catholiques, comme tout citoyen, ont pleine liberté de préférer une forme de gouvernement à l’autre, précisément en ce qu’aucune de ces formes sociales ne s’oppose, par elle-même aux données de la saine raison, ni aux maximes de la doctrine chrétienne (Encyclique aux évêques et aux catholiques de France.)».
Nous pouvons donc répéter aujourd’hui ce qu’écrivait Mgr Freppel à la veille du centenaire de la Révolution française :
« Dans l’ordre politique, après tant d’aventures et d’expédients, plus stériles les uns que les autres, il faut revenir franchement et sans hésitation à la monarchie nationale, incarnée et personnifiée dans la Maison de France, ayant ses titres et son droit dans un consentement prolongé de génération en génération pendant huit siècles, et non pas dans un simple vote passager, arraché par la force des circonstances ou surpris dans un moment de troubles; à la monarchie nationale, susceptible de transformations dans l’avenir comme elle l’a été dans le passé, où on l’avait vue devenir successivement féodale, absolue, tempérée et constitutionnelle; à la monarchie nationale, plus capable que n’importe quel autre régime, par la fixité même de son principe, à donner au pays et à garantir toutes les libertés désirables. Non, on ne change pas plus le tempérament d’un peuple que celui d’un individu. Non, il n’est pas possible d’arracher du corps d’une nation un organe essentiel sans la frapper mortellement.
Pour maintenir une société dans les conditions normales de sa force et de sa vie, il est nécessaire avant tout de conserver au milieu d’elle, haute et respectée, l’institution centrale avec laquelle et par laquelle un peuple est né, a vécu, a grandi, s’est développé, ne faisant qu’un avec elle, et trouvant dans cette alliance féconde, à travers les vicissitudes de son histoire, la garantie souveraine et permanente de sa grandeur et de son unité. Vouloir réorganiser un régime stable et régulier, en dehors de ce facteur indispensable de l’ordre politique, ce serait s’agiter dans le vide (Mgr Freppel. La Révolution française, Conclusions.). »
Cette page lumineuse est restée vraie.
« La France chrétienne ne peut être sauvée que par la monarchie chrétienne (Paroles de M. le comte de Paris.). » Mais il faut que la monarchie soit chrétienne. Une monarchie constitutionnelle, non pas telle que Mgr Freppel l’entendait, mais admettant la souveraineté du peuple, laissant le pouvoir législatif à ses mandataires, ce ne serait pas la monarchie chrétienne, ce serait toujours la Révolution.
Entre la monarchie italienne et la république française, il n’y a qu’une différence nominale. C’est la même doctrine politique, les mêmes principes de gouvernement. Entre la monarchie de Louis XVI en 1788 et la monarchie de Louis XVI en 1790, il y a un monde, il y a un abîme, il y a la Révolution. Tout est donc dans le principe qui domine les institutions.
Mais qui rendra à la France cette monarchie chrétienne? Si personne ne songe à condamner ceux qui espèrent, personne ne peut imposer l’espérance à ceux qui ne l’ont plus.
Parmi les catholiques français, s’il en est qui croient à l’avenir d’une république en notre pays, libre à eux de travailler à en réunir et en préparer les éléments. Seulement, il y a une condition qu’ils ne sauraient se dispenser de remplir. C’est une répudiation absolue de toutes les erreurs du droit moderne. Rappeler au peuple qu'il n’est pas le maître, confier aux magistrats chargés de gouverner, comme représentants de Dieu, le triple pouvoir législatif, judiciaire et exécutif, enlever à l’opinion publique tout moyen d’influence sur la direction des affaires de l’État, proclamer la religion catholique, seule religion du pays et de son gouvernement, effacer de la législation tout ce qu’il y a de contraire aux droits et aux libertés de l’Église. Ces conditions sont les seules auxquelles le régime constitutionnel puisse être accepté. Nous les exigeons de la monarchie, nous ne saurions en dispenser la république. Ainsi amendé le régime serait purgé des principaux vices, avec lesquels « il ne soutient pas l’examen ».
Parmi les catholiques qui croient être républicains, ou parmi les républicains qui croient être catholiques, en est-il de disposés à accepter ce programme?
Je ne sais, mais il est certain qu’à tout homme de foi ce programme s’impose et qu’il doit, suivant ses opinions politiques, travailler à y soumettre la monarchie ou la république de l’avenir.
Il est donc possible aux catholiques de se diviser encore sur des espérances, il ne l’est plus de se séparer en face du présent.
Ceux-ci, et c’est encore le grand nombre, resteront fidèles aux traditions séculaires de la patrie.
Ceux-là tendront vers un horizon nouveau, mais tous devront reconnaître que le pays ne peut conserver pour fondement de sa constitution politique les erreurs du droit moderne; qu’il faut supprimer le suffrage universel et les Chambres législatives souveraines; enfin, par dessus tout, extirper l’hérésie de la souveraineté du peuple, qui est la révolution même, c’est-à-dire le péché de la France.
(à suivre…)
Re: La souveraineté du peuple est une hérésie
CHAPITRE II
Conclusion pratique.
La république actuelle, avec ses hommes et ses lois, est le châtiment de la France.
La France, nation préférée, fille aînée de l’Église, comblée des dons naturels et surnaturels de Dieu, la France a péché.
Dans une même heure de révolte et de folie, elle a renié le Christ, son Dieu, et elle a tué son père le Roi très chrétien.
La France est punie.
Depuis ce jour de crime, la nation n’est pas seulement divisée, elle est mutilée, décapitée.
« C’est en punition du péché que les impies arrivent au pouvoir avec la permission de Dieu. »
Ainsi conclut saint Thomas quand il examine les moyens de remédier à la tyrannie ( De regemine Principum, lib. I, cap. VI) :
« Il faut cesser de pécher pour que cesse la plaie des tyrans. »
« Tollenda est igitur culpa ut cesset tyrannorum plaga. »
Voilà le principe d’où il faut partir pour trouver un remède à nos maux.
Tollenda est culpa!
Le péché de la France moderne est double.
Il y a en elle un péché d’origine : l’apostasie et le régicide — en un mot, la Révolution.
Il y a en elle un péché actuel : la prétention du peuple à la souveraineté, la méconnaissance de toute autorité qui n’émane point de lui; c’est-à-dire, l’impénitence dans le péché de révolution.
Dieu qui aime la France, lui fait sentir le poids de sa colère.
« Regnare facit hominem hypocritam propter peccata populi. » (Job, XXXIV, 30).
Le juif et le franc-maçon, l’homme hypocrite, régnent sur nous. .
Il faut faire comprendre au peuple pourquoi et comment il est puni, si l’on veut qu’il se convertisse et que Dieu lui pardonne.
Prêchez donc, vous qui parlez de Dieu, prêchez la grandeur du crime et la justice de l’expiation. Ne laissez pas le peuple oublier qu’il est coupable. Héritier d’un bien mal acquis, il faut qu’il le sache et qu’il le rende à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu.
A César, c’est-à-dire à celui qui gouverne sur terre, le peuple doit rendre le pouvoir souverain, dans l’ordre temporel : l’autorité de faire et d’imposer la loi.
A Dieu, le peuple doit de le reconnaître pour son juge et de professer, comme nation, le culte qu’Il a lui-même institué.
Il faut prêcher l’obéissance à Dieu, d’abord, puis à tous ceux qui commandent en son nom et suivant sa loi.
Il faut que les catholiques apprennent à haïr la Révolution ; il faut la leur montrer sous son vrai jour, avec ses hontes, ses infamies et ses crimes. Il faut que les catholiques apprennent à mépriser « la civilisation moderne, le progrès et le libéralisme », avec lesquels l’Église, leur mère, «ne doit pas et ne peut pas se réconcilier ni transiger (Voir la proposition 80 du Syllabus.)».
Il faut qu’ils rompent, enfin, avec les erreurs et les illusions du siècle, dont la plupart subissent inconsciemment l’oppression.
Il faut qu’ils sachent résister autrement que par des paroles; non seulement en protestant contre les lois impies, mais en les violant.
Il faut qu’ils revendiquent les libertés de l’Église, non pas en se plaçant sur le terrain condamné du droit commun, mais au nom des droits supérieurs de la vérité et de la justice, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Roi des Rois.
Il faut qu’ils appellent le parlementarisme un mensonge, la liberté des cultes un délire, le libéralisme une peste et la souveraineté du peuple une hérésie.
Le jour où le peuple catholique de France, serré autour de ses chefs, saura penser, parler et agir de la sorte, la révolution sera finie et la patrie sauvée.
Alors, il sera facile de s’entendre sur le choix d’un chef ou d’une forme de gouvernement. Ceux qui nous auront conduits à la victoire, par un tel chemin, sauront faire leur devoir jusqu’au bout.
Dieu comblera la France catholique de ses dons, et vainqueur de ses ennemis, nous donnera des maîtres selon son cœur.
Sedem ducum superborum destruxit Deus, et sedere fecit mites pro eis. (Eccli., x, 17.)
(à suivre…)
Conclusion pratique.
La république actuelle, avec ses hommes et ses lois, est le châtiment de la France.
La France, nation préférée, fille aînée de l’Église, comblée des dons naturels et surnaturels de Dieu, la France a péché.
Dans une même heure de révolte et de folie, elle a renié le Christ, son Dieu, et elle a tué son père le Roi très chrétien.
La France est punie.
Depuis ce jour de crime, la nation n’est pas seulement divisée, elle est mutilée, décapitée.
« C’est en punition du péché que les impies arrivent au pouvoir avec la permission de Dieu. »
Ainsi conclut saint Thomas quand il examine les moyens de remédier à la tyrannie ( De regemine Principum, lib. I, cap. VI) :
« Il faut cesser de pécher pour que cesse la plaie des tyrans. »
« Tollenda est igitur culpa ut cesset tyrannorum plaga. »
Voilà le principe d’où il faut partir pour trouver un remède à nos maux.
Tollenda est culpa!
Le péché de la France moderne est double.
Il y a en elle un péché d’origine : l’apostasie et le régicide — en un mot, la Révolution.
Il y a en elle un péché actuel : la prétention du peuple à la souveraineté, la méconnaissance de toute autorité qui n’émane point de lui; c’est-à-dire, l’impénitence dans le péché de révolution.
Dieu qui aime la France, lui fait sentir le poids de sa colère.
« Regnare facit hominem hypocritam propter peccata populi. » (Job, XXXIV, 30).
Le juif et le franc-maçon, l’homme hypocrite, régnent sur nous. .
Il faut faire comprendre au peuple pourquoi et comment il est puni, si l’on veut qu’il se convertisse et que Dieu lui pardonne.
Prêchez donc, vous qui parlez de Dieu, prêchez la grandeur du crime et la justice de l’expiation. Ne laissez pas le peuple oublier qu’il est coupable. Héritier d’un bien mal acquis, il faut qu’il le sache et qu’il le rende à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu.
A César, c’est-à-dire à celui qui gouverne sur terre, le peuple doit rendre le pouvoir souverain, dans l’ordre temporel : l’autorité de faire et d’imposer la loi.
A Dieu, le peuple doit de le reconnaître pour son juge et de professer, comme nation, le culte qu’Il a lui-même institué.
Il faut prêcher l’obéissance à Dieu, d’abord, puis à tous ceux qui commandent en son nom et suivant sa loi.
Il faut que les catholiques apprennent à haïr la Révolution ; il faut la leur montrer sous son vrai jour, avec ses hontes, ses infamies et ses crimes. Il faut que les catholiques apprennent à mépriser « la civilisation moderne, le progrès et le libéralisme », avec lesquels l’Église, leur mère, «ne doit pas et ne peut pas se réconcilier ni transiger (Voir la proposition 80 du Syllabus.)».
Il faut qu’ils rompent, enfin, avec les erreurs et les illusions du siècle, dont la plupart subissent inconsciemment l’oppression.
Il faut qu’ils sachent résister autrement que par des paroles; non seulement en protestant contre les lois impies, mais en les violant.
Il faut qu’ils revendiquent les libertés de l’Église, non pas en se plaçant sur le terrain condamné du droit commun, mais au nom des droits supérieurs de la vérité et de la justice, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Roi des Rois.
Il faut qu’ils appellent le parlementarisme un mensonge, la liberté des cultes un délire, le libéralisme une peste et la souveraineté du peuple une hérésie.
Le jour où le peuple catholique de France, serré autour de ses chefs, saura penser, parler et agir de la sorte, la révolution sera finie et la patrie sauvée.
Alors, il sera facile de s’entendre sur le choix d’un chef ou d’une forme de gouvernement. Ceux qui nous auront conduits à la victoire, par un tel chemin, sauront faire leur devoir jusqu’au bout.
Dieu comblera la France catholique de ses dons, et vainqueur de ses ennemis, nous donnera des maîtres selon son cœur.
Sedem ducum superborum destruxit Deus, et sedere fecit mites pro eis. (Eccli., x, 17.)
(à suivre…)
Re: La souveraineté du peuple est une hérésie
CHAPITRE III
L’obstacle.
Plusieurs, parmi nos lecteurs, trouveront assurément les lignes précédentes trop mystiques et ne verront rien de moins pratique qu’une telle conclusion pour un tel travail.
Vous qui pensez ainsi, vous êtes l’obstacle au salut.
L’obstacle au salut, ce sont les catholiques qui songent uniquement aux moyens humains, en un péril où Dieu seul peut nous sauver.
Or, les moyens humains, ne sont pas seulement impuissants à nous sauver, ils hâteront notre ruine.
Quels moyens avons-nous, humainement, de sauver la religion et la France?
Ceux que nous donne la Constitution.
Et quel moyen la Constitution nous donne-t-elle?
Le suffrage universel, seulement.
C’est-à-dire, précisément ce qui perpétue et enracine au cœur de la France le péché mortel de révolution.
C’est-à-dire, la grâce du peuple souverain, grâce promise au prix de quelles humiliations et de quelles bassesses! grâce toujours révocable et sans cesse rachetée.
Comment jetterez-vous l’anathème sur le dogme de la souveraineté populaire, si vous attendez d’elle le salut?
Comment proclamerez-vous les droits imprescriptibles et divins de l’Église, si le programme du parti que vous fondez pour la défendre est un programme électoral, destiné à rallier la majorité des hommes de ce temps?
Ô infernale ruse de l’esprit de mensonge qui nous accule dans ce défilé !
Passez, ô catholiques, sous les fourches caudines des votes populaires ! il n’y a pas d’autre issue !
Alors les défaillances se préparent; on s’étudie à gagner l’opinion, on réduit le bagage importun des principes au strict nécessaire; on est « libéral » ami du « progrès », admirateur passionné de la « civilisation moderne ».
« Qu’est-ce que le peuple, dit saint Jean Chrysostome, quelque chose rempli de tumulte et de trouble... Est-il plus misérable que celui qui le sert? Que des gens du monde y prétendent, cela est tolérable, bien qu’en vérité intolérable; mais que ceux qui disent avoir quitté le monde souffrent d’un tel mal, cela est plus intolérable encore » (1).
Et parmi ceux qui ont quitté le monde, il en est qui souffrent de ce mal du monde et que le monde n’a pas quittés; il en est qui prétendent tout concilier, tout unir : la vérité avec le mensonge, la lumière avec les ténèbres, la souveraineté du peuple avec les droits de Dieu.
On célèbre déjà le triomphe de leurs doctrines; tout en restant ennemis de l’Église, ceux qui persécutent se font leurs amis; les âmes périssent et la paix règne entre les loups et les pasteurs.
Il ne faut pas réveiller les colères du peuple, le maître va parler, l’heure des élections approche ; silence !
En nous faisant bien humbles, bien petits, nous obtiendrons peut-être l’indulgence dont nous avons besoin, pour nous faire pardonner le crime d’exister encore.
Et pendant que l’on se tait, l’erreur parle, les mille voix de la presse déversent sur les âmes un flot de boueet de mensonge, et l’on n’entend plus que le bruit de ce flot, et l’on oublie tout, jusqu’à la langue dans laquelle se parle la vérité; en sorte que si une voix la proclame, et qu’on l’entende, sa parole inconnue produit un scandale ou se perd dans la nuit.
Voilà l’obstacle au salut : c’est le libéralisme-catholique.
Frappez les catholiques-libéraux et vous tuerez la révolution !
1. Saint Jean Chrysostome. In Joann., hom. 3, t.1, p. 8.
(à suivre...)
L’obstacle.
Plusieurs, parmi nos lecteurs, trouveront assurément les lignes précédentes trop mystiques et ne verront rien de moins pratique qu’une telle conclusion pour un tel travail.
Vous qui pensez ainsi, vous êtes l’obstacle au salut.
L’obstacle au salut, ce sont les catholiques qui songent uniquement aux moyens humains, en un péril où Dieu seul peut nous sauver.
Or, les moyens humains, ne sont pas seulement impuissants à nous sauver, ils hâteront notre ruine.
Quels moyens avons-nous, humainement, de sauver la religion et la France?
Ceux que nous donne la Constitution.
Et quel moyen la Constitution nous donne-t-elle?
Le suffrage universel, seulement.
C’est-à-dire, précisément ce qui perpétue et enracine au cœur de la France le péché mortel de révolution.
C’est-à-dire, la grâce du peuple souverain, grâce promise au prix de quelles humiliations et de quelles bassesses! grâce toujours révocable et sans cesse rachetée.
Comment jetterez-vous l’anathème sur le dogme de la souveraineté populaire, si vous attendez d’elle le salut?
Comment proclamerez-vous les droits imprescriptibles et divins de l’Église, si le programme du parti que vous fondez pour la défendre est un programme électoral, destiné à rallier la majorité des hommes de ce temps?
Ô infernale ruse de l’esprit de mensonge qui nous accule dans ce défilé !
Passez, ô catholiques, sous les fourches caudines des votes populaires ! il n’y a pas d’autre issue !
Alors les défaillances se préparent; on s’étudie à gagner l’opinion, on réduit le bagage importun des principes au strict nécessaire; on est « libéral » ami du « progrès », admirateur passionné de la « civilisation moderne ».
« Qu’est-ce que le peuple, dit saint Jean Chrysostome, quelque chose rempli de tumulte et de trouble... Est-il plus misérable que celui qui le sert? Que des gens du monde y prétendent, cela est tolérable, bien qu’en vérité intolérable; mais que ceux qui disent avoir quitté le monde souffrent d’un tel mal, cela est plus intolérable encore » (1).
Et parmi ceux qui ont quitté le monde, il en est qui souffrent de ce mal du monde et que le monde n’a pas quittés; il en est qui prétendent tout concilier, tout unir : la vérité avec le mensonge, la lumière avec les ténèbres, la souveraineté du peuple avec les droits de Dieu.
On célèbre déjà le triomphe de leurs doctrines; tout en restant ennemis de l’Église, ceux qui persécutent se font leurs amis; les âmes périssent et la paix règne entre les loups et les pasteurs.
Il ne faut pas réveiller les colères du peuple, le maître va parler, l’heure des élections approche ; silence !
En nous faisant bien humbles, bien petits, nous obtiendrons peut-être l’indulgence dont nous avons besoin, pour nous faire pardonner le crime d’exister encore.
Et pendant que l’on se tait, l’erreur parle, les mille voix de la presse déversent sur les âmes un flot de boueet de mensonge, et l’on n’entend plus que le bruit de ce flot, et l’on oublie tout, jusqu’à la langue dans laquelle se parle la vérité; en sorte que si une voix la proclame, et qu’on l’entende, sa parole inconnue produit un scandale ou se perd dans la nuit.
Voilà l’obstacle au salut : c’est le libéralisme-catholique.
Frappez les catholiques-libéraux et vous tuerez la révolution !
1. Saint Jean Chrysostome. In Joann., hom. 3, t.1, p. 8.
(à suivre...)
Re: La souveraineté du peuple est une hérésie
CINQUIÈME PARTIE
RÉPONSES AUX RR. PP. BIDON ET MAUMUS
Réfutation d’une brochure intitulée, « La République et la politique de l’Église », par le R. P. Maumus, des Frères Prêcheurs.
Lettre au Rédacteur en chef de la « Gazette de France ».
Paris, 11 février 1892.
Monsieur le Directeur,
Plusieurs journaux catholiques, en rendant compte à leurs lecteurs du récent ouvrage du R. P. Vincent Maumus : La République et la politique de l'Église, ont présenté cet écrit comme une œuvre de doctrine, composée à la lumière des enseignements théologiques.
Avant d’accorder ces éloges à un livre dont les conclusions sont faites pour surprendre et troubler les catholiques, il eût peut-être été sage de s’assurer si l’enseignement des théologiens, cités par le R. P. Maumus, était réellement conforme aux idées très modernes dont il s’est fait le défenseur.
Permettez-moi, Monsieur le Directeur, de placer sous les yeux de vos lecteurs quelques-uns des principaux textes auxquels le religieux dominicain a emprunté ses citations.
« L’élection des princes appartient au peuple », dit le R. P. Maumus, et il renvoie le lecteur à la Somme de saint Thomas (prim. sec. q. CV. a. 1).
Or voici le passage d’où ces mots décisifs ont été extraits :
(1) « Tout pouvoir politique bien constitué, participe des trois formes de gouvernement : de la royauté en tant qu’un seul préside; de l'aristocratie, en tant que plusieurs participent au gouvernement selon leurs mérites, de la démocratie, c’est-à-dire du pouvoir populaire, en tant que des hommes du peuple peuvent être appelés aux affaires et qu’il appartient au peuple de les nommer. »
C’est ce dernier membre de phrase que le P. Maumus a détaché et traduit ainsi : « l’élection des princes appartient au peuple. »
Nous avons placé le texte latin sous les yeux du lecteur. Lui-même jugera quelle traduction rend plus fidèlement la pensée de saint Thomas. Il est évident par le contexte que le saint docteur n’affirme pas un principe, mais constate un fait ; à savoir que dans le gouvernement démocratique le choix de ceux qui commandent appartient au peuple. Ceux qu’il désigne ici par le mot princes, ce n’est pas le roi ; ce ne sont pas même les multi qui principantur secundum virtutem ; mais ce sont les princes, les magistrats qui ex popularibus possunt eligi : c’est-à-dire les échevins, prévosts des marchands, baillys, etc.
Nous sommes donc bien loin du suffrage universel et de la souveraineté nationale, dont le nom, entièrement inconnu aux auteurs qu’il cite, se retrouve sans cesse sous la plume du P. Maumus.
Le pouvoir populaire dont parlent Suarez et saint Thomas n’est pas la souveraineté nationale.
Dans l’hypothèse d’un gouvernement démocratique, les théologiens reconnaissent sans doute que le pouvoir souverain est aux mains du peuple : mais encore faut-il remarquer que le mot peuple ne s’entend pas dans leur langue, de cette multitude d’individus qui constitue aujourd’hui lamasse électorale; il désigne l’ensemble des corps constitués qui forment la commune ou la cité.
Quand le peuple, ainsi constitué, a le pouvoir de faire les lois et de gouverner, l’État est une démocratie.
C’est encore bien à tort que le P. Maumus attribue à saint Thomas une des pires erreurs de la Révolution, celle qui fait du pouvoir législatif un des droits essentiels de la multitude.
Le texte cité par l’auteur, à l’appui de sa thèse, est découpé, comme le précédent, au milieu d’une phrase qui en change entièrement le sens et la portée.
Saint Thomas examine si la coutume peut prévaloir contre la loi écrite. Avant de résoudre la question, il envisage deux hypothèses : celle d'une multitude quæ possit sibi legem facere, et il conclut que, dans ce cas, la coutume, par elle-même, prévaut contre la loi, parce que l’avis de la multitude l’emporte sur l’autorité d’un prince qui n’a pas de lui-même le pouvoir de faire des lois.
En second lieu, il considère un État où la multitude n’a pas le pouvoir législatif, et il conclut alors que la coutume emprunte toute sa force au consentement tacite de ceux ad quos pertinet multitudini legem imponere (2). Au lieu de citer intégralement le texte ou d’en donner la doctrine, l’auteur a coupé la phrase et n’en a reproduit qu’une partie en la modifiant.
Il pose cet axiome : Princeps non habet potestatem condendi legem nisi in quantum gerit personam multitudinis (page 83), alors que saint Thomas a dit : « Si enim sit multitudo quæ possit sibi legem facere, plus est consensus multitudinis... quam auctoritas principis qui non habet potestatem condendi legem nisi in quantum gerit personam multitudinis. » (Prim. Sec. Q. XCVII, a. III, ad. B.)
Nous ne mettons pas en doute la bonne foi du R. P. Maumus, mais nous constatons à quel point les idées préconçues et le désir de mettre ses opinions personnelles sous le couvert de l’autorité de saint Thomas peuvent faire voir dans un texte tout autre chose que ce qui s’y trouve.
Il en est de même pour Suarez, qui a la mauvaise fortune d’être depuis longtemps invoqué en faveur de toutes les doctrines plus ou moins connexes aux erreurs révolutionnaires.
Le P. Maumus, ici encore, a fait dire au grand docteur des choses surprenantes.
La démocratie, parait-il, serait, d’après Suarez, de droit divin, si par démocratie on entend une institution quasi naturelle.
Cette expression aurait besoin d’être expliquée : l’auteur de la brochure ne l’a pas fait, nous allons essayer de suppléer à son silence.
Suarez est un auteur fort clair, mais il faut le lire tout entier pour le comprendre, et les longs développements dans lesquels il entre rendent cette lecture difficile et permettent rarement de le citer sans le trahir.
C’est ce qui est arrivé dans le cas présent.
Cette institution quasi naturelle de la démocratie, voici comment Suarez l’entend et l’explique :
La démocratie est le gouvernement de la multitude; quand les hommes se rencontrent et veulent s’unir en société, il est donc évident qu’ils ont moins à faire pour fonder une démocratie que pour établir toute autre forme de gouvernement.
La démocratie peut donc être appelée la forme la plus naturelle, parce qu’elle est la plus imparfaite, la plus voisine de l’absence de tout gouvernement. Voilà ce que Suarez appelle une institution [quasi naturelle[/i]. On pourrait dire également de l’homme que l'état qui lui le plus naturel est celui où il vit dans le sein de sa mère. Tel est l’état du pouvoir politique au sein d’une société purement démocratique.
Sans s’imposer la tâche laborieuse de lire tout ce que Suarez a écrit sur l’origine du pouvoir, le P. Maumus aurait pu s’assurer du véritable sentiment de l’illustre théologien, en lisant seulement le passage où il affirme avec toute l’École que la royauté est la meilleure forme de gouvernement.
Tout l’édifice théologique élevé par le Père dominicain repose donc sur une confusion constante. Il prête un sens moderne aux mots dont se servent les vieux auteurs et qui ont, dans leur bouche, une signification bien différente.
La multitude, pour lui, c’est la foule des électeurs, votant au jour du scrutin ; pour eux, ce sont les évêques et les barons du royaume, acclamant le roi, oint de l’huile sainte.
La démocratie, pour le théologien moderne, c’est le peuple souverain, c’est la nation légiférant.
La démocratie, pour les grands docteurs, ce sont les corps de métiers rédigeant leurs coutumes séculaires ou nommant leurs gardes sous l’œil d’Étienne Boileau et la protection de saint Louis.
C’est altérer leur doctrine, c’est trahir leur pensée, que d’appliquer aux institutions modernes du régime parlementaire ce qu’ils ont dit de la monarchie tempérée ou du gouvernement démocratique. Une des gloires contemporaines de l’ordre de Saint-Dominique, le cardinal Zigliara, a su rester fidèle aux grands enseignements de l’École. Il faut lire dans sa Philosophie morale ce qu’il dit du régime constitutionnel et parlementaire, « le plus imparfait des gouvernements ».
Le fondement et le principe de tout ce système c’est, d’après lui, la souveraineté inaliénable du peuple, c’est-à-dire une hérésie. C’est en vertu de ce faux principe que l’on attribue le pouvoir législatif à la nation, « ce qui est une condition sine qua non de l’existence du régime constitutionnel. »
Or, ces principes de la souveraineté nationale et du pouvoir législatif résidant nécessairement dans le peuple, principes essentiels aux institutions politiques modernes et sans lesquels elles ne sauraient exister, voici ce qu’en pense le cardinal Zigliara :
« Ces principes, dit-il, sont complètement absurdes et antisociaux, comme nous l’avons démontré (lib. II, cap. II, art. 3). Toutefois, même abstraction faite de ces absurdités et de ce qui concerne la division des pouvoirs, qui sont cependant des rouages essentiels de toute la machine constitutionnelle, je dis que la forme du gouvernement représentatif est de toutes la plus imparfaite. »
Je ne poursuivrai pas plus longtemps la critique du livre politique du R. P. Vincent Maumus: il y aurait cependant beaucoup à dire sur le chapitre qui concerne la liberté religieuse, où les confusions ne sont ni moins nombreuses ni moins graves que celles dont nous avons donné des exemples. Puissions-nous, en ces quelques lignes, avoir prémuni les esprits sérieux contre les doctrines fallacieuses qui se propagent depuis quelque temps au préjudice de la vérité et au péril de la société chrétienne.
Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l’hommage de mes sentiments respectueux.
Charles Maignen.
Docteur en théologie.
(1). « Talis enim est omnis politia bene commixta ex regno, in quantum unus præest; ex aristocratia, in quantum multi principantur secundum virtutem; et ex democratia, id est potestate populi, in quantum ex popularibus possunt eligi principes et ad populum pertinet electio principum. » (Prim. Sec. CV, a. 1.)
(2). « Multitudo in qua consuetudo introducitur duplicis conditionis esse potest. Si enim sit libera multitudo, quæ possit sibi legem facere, plus est consensus totius multitudinis ad aliquid observandum, quem consuetudo manifestat, quam auctoritas principis qui non habet potestatem condendi legem, nisi in quantum gerit personam multitudinis. Unde, licet singule personæ non possint condere legem, tamen totus populus condere legem potest.
« Si vero multitudo non habeat liberam potestatem condendi sibi legem, vel legem à superiori potestate positam removendi, tamen ipsa consuetudo, in tali multitudine prævalens, obtinet vim legis, in quantum per eos toleratur ad quos pertinet multitudini legem. imponere, ex hoc enim ipso videntur approbare illud quod consuetudo introduxit. » (Prim. Sec. Quæst. CVII, a. III, ad 3.)
(à suivre…)
Re: La souveraineté du peuple est une hérésie
Réponse du R. P. El. Vincent Maumus au Rédacteur en chef de la « Gazette de France ».
Paris, 15 février.
Monsieur le Rédacteur,
La Gazette de France a publié hier une lettre qui m’impute des doctrines contre lesquelles, dès les premières pages de mon livre : « La République et la politique de l’Église », j’ai protesté avec une telle énergie qu’il est absolument impossible de se méprendre sur ma pensée.
Après avoir affirmé, avec tous les théologiens, que le pouvoir, considéré en lui-même, vient de Dieu, j’ajoute que la nation « a le droit de choisir le mode selon lequel elle veut être gouvernée », c’est-à-dire qu’elle peut choisir, à son gré, la Monarchie, l’Aristocratie, ou la République. La nation est donc souveraine, dans ce sens qu’elle est libre d’adopter le gouvernement qui lui convient. Avant d'appuyer ma thèse sur l’autorité des plus grands théologiens, je dis : « Il est de la plus haute importance de signaler la différence essentielle, radicale, entre la doctrine catholique et les systèmes révolutionnaires de Jurieu, Hobbes, Rousseau, etc. Les partisans du droit divin, inhérent à une forme politique particulière, affectent de confondre ces deux solutions, séparées cependant par des abîmes. » Je réfute la théorie du contrat social que je qualifie de « monstrueuse » surtout quand il s’agit de l’origine du pouvoir législatif. La Gazette de France ne craint pas de m’attribuer cette erreur « monstrueuse » : « C’est encore bien à tort, dit-elle, que le P. Maumus attribue à saint Thomas une des pires erreurs de la Révolution, celle qui fait du pouvoir législatif un des droits essentiels de la multitude. »
D’après tous les théologiens, la forme particulière d’un gouvernement dépend de la volonté de la nation, et la théorie du droit divin de la monarchie est celle de Jacques Ier d’Angleterre, réfuté par Suarez.
J’ai appuyé la thèse catholique sur l’autorité de saint Thomas, de Bellarmin et de Suarez, mais la Gazette de France m’accuse d’avoir tronqué les textes ou de ne pas les avoir compris.
Au chapitre VI de son ouvrage De Regimine principum saint Thomas dit : « Ceux qui sont chargés d’élire un roi doivent choisir un homme qui, selon toutes les probabilités, ne deviendra jamais un despote. » Vous voyez bien, Monsieur le Rédacteur, qu’il s’agit de l’élection d’un roi et qu’il n’est pas question, comme le prétend le théologien de la Gazette, de nommer un échevin, ou un bailly. Au même chapitre, saint Thomas dit encore : « Si une nation a le droit d’élire son roi, elle peut sans injustice déposer ce roi institué par elle, s’il abuse de son pouvoir et le fait dégénérer en despotisme. » Quand donc, dans la Somme théologique, le saint docteur affirme que le peuple a le droit d’élire les princes, il faut une bonne volonté rare pour traduire le mot « prince » par échevin, ou prévôt des marchands.
La Gazette de France m’accuse d’avoir dénaturé le passage suivant de la Somme (Prim. Sec., q. CV, a. 1).
« Le meilleur gouvernement, dit saint Thomas, est celui qui donne à tous les citoyens une part effective dans l’administration de la chose publique ; il faut qu’il soit un mélange de monarchie, d’aristocratie et de démocratie. Il aura donc un chef, voilà pour l’élément monarchique, et au-dessous de lui des notables qui représenteront l’élément aristocratique. Ce gouvernement est la chose de tous, continue saint Thomas, tum quia ex omnibus eligi possunt, tum quia etiam ab omnibus eliguntur. » Il est de la dernière évidence que saint Thomas applique le principe de l’élection au chef et aux notables. Il ajoute que ce gouvernement est démocratique parce que les princes peuvent être choisis dans le peuple et par le peuple, « ex popularibus possunt eligi et ad populum pertinet electio principum ». Il est encore évident que saint Thomas entend par « princes » tous ceux qui gouvernent, et soutenir qu’il restreint le droit d’élection aux échevins, c’est interpréter d’une façon arbitraire les textes les plus clairs et mettre le saint Docteur en contradiction avec ce qu’il a enseigné dans le De Regimine principum.
Ici, Monsieur le Rédacteur, je l’avoue, je n’ai pas tout cité et les lecteurs de la Gazette de France devraient me savoir gré de ma réserve. Saint Thomas en effet ne se contente pas de dire que le meilleur gouvernement est celui qui, par l’élection, est le bien de tous : « Et hoc fuit institutum secundum legem divinam. »
Pour démontrer que je n’ai pas compris la pensée de saint Thomas sur le droit législatif de la nation, votre correspondant use, à mon égard, d’un procédé que je ne me permets pas de qualifier. Il allègue un passage dans lequel saint Thomas ne traite même pas la question (1) : il lui est facile dès lors de conclure et de dire que « pour le besoin de ma thèse je découpe un texte au milieu d’une phrase qui en change entièrement le sens et la portée ».
C’est dans l’article 3, question XC de la Prim. Sec. et non ailleurs, qu’il faut chercher la pensée de saint Thomas.
« La loi, dit-il, doit premièrement et avant tout avoir en vue le bien public. Or c’est à toute la nation ou à ses représentants qu’il appartient de procurer le bien de tous. Le pouvoir législatif appartient donc, soit à la nation, soit à ceux qui doivent pourvoir au bien public. »
Voilà la doctrine vraie de saint Thomas, et la confondre avec la théorie révolutionnaire, c’est oublier que saint Thomas a commencé par démontrer que ce pouvoir législatif, qui réside dans la nation, n’a pas son origine dans la nation, mais dans la raison de Dieu. M’imputer l’erreur « monstrueuse » contre laquelle j’ai protesté à toutes les pages de mon livre, c’est ne tenir aucun compte de déclarations que j’ai répétées à satiété.
La doctrine de Suarez sur le pouvoir exécutif et législatif est absolument la même que celle de saint Thomas ; c’est la doctrine catholique. Que la Gazette de France lui préfère la thèse gallicane des Parlements, soit; mais qu’elle n’essaye pas de me faire passer pour un commentateur infidèle ou inintelligent.
Confiant dans votre loyauté, j’espère, Monsieur le Rédacteur, que vous voudrez bien insérer la présente lettre dans un de vos plus prochains numéros.
Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de mes sentiments les plus respectueux.
Frère El. Vincent Maumus, des Frères Prêcheurs.
1. Une erreur typographique avait fait indiquer la question CVII de la Somme théologique, au lieu de la question XCVII, a. III, ad 3.
(à suivre...)
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