DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE

Mercè
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§4.

S’il est certain qu’Enoch viendra.





Pour commencer par l’Ecriture, au lieu de tous les textes que nous avons sur la venue d’Elie, nous n’en trouvons qu’un seul sur celle d’Enoch, c’est au chapitre 44 de l’Ecclésiastique v. 16: « Enoch a plu à Dieu, et il a été transféré dans le paradis pour donner la pénitence aux nations. »

Si la traduction grecque de l’Ecclésiastique, qui nous tient lieu d’original, était aussi claire et aussi décidée que l’est la Vulgate que je viens de traduire, elle ne nous laisserait aucun doute sur la venue d’Enoch. Mais nous lisons dans le Grec : « Enoch a été transféré, exemple de pénitence pour « les générations. »

Il est sans difficulté que ce texte qui est vague à présent, ne l’était pas dans le temps que l’écrivain sacré composait son ouvrage, ni même dans le temps que le petit-fils traduisait en grec l’ouvrage chaldaïque de son aïeul. Ainsi nous avons à chercher quelle était sa pensée.

« C’est par la foi qu’Enoch fut enlevé de dessus la terre pour être exempté de la mort et il ne parut plus, parce que le Seigneur l’avait transféré. » (Hebr. 11,5).

Saint Paul commence à nous faire entrevoir la venue future d’Enoch, en nous assurant qu’il n’est point mort.

Le savant Drusius, le même qui se plaint amèrement dans son commentaire sur l’Apocalypse de ce que dans son siècle on néglige le sens littéral des Ecritures, ne trouve rien dans ce passage de saint Paul, qui nous oblige à croire qu’Enoch n’est point mort.

« Je dirai une autre fois, nous dit-il, ce que je pense de cette translation... Quoi qu’il en soit, si Enoch est mort, il n’est point mort à la manière des autres hommes. C’est pourquoi nous lisons dans l’Apôtre Hebr. 11, 5 : « C’est par la foi qu’Enoch a été transféré de telle sorte qu’il n’a point éprouvé la mort. Car quelquefois on dit qu’une chose ne se fait point quand elle arrive d’une manière extraordinaire. »

Le texte hébreu de la Genèse ne dit pas clairement qu’Enoch n’est point mort. On l’accorde à Drusius. Mais ce commentateur est le seul au monde qui ait jugé que saint Paul nous a voulu dire qu’Enoch n’est point mort d’une mort ordinaire. Drusius nous citera-t-il un seul exemple de l’Ecriture, où être exempté de la mort, ce soit ne point mourir d’une mort ordinaire ? Procope de Gaze nous a enseigné sur le 5e chapitre de la Genèse « qu’encore que les prophètes Elie et Enoch ne soient points morts à la manière des autres hommes, cependant ils ont dépouillé la mortalité d’une manière qui ne nous est point connue. » On a lieu de croire que Drusius a voulu suivre cette pensée de Procope; mais il ne l’a suivie qu’à contre-sens. Dépouiller la mortalité n’est point mourir. Procope a seulement voulu dire que quoiqu’Enoch et Elie ne soient point morts de la manière que meurent tous les hommes, il ne faut pas croire qu’ils soient toujours dans un état mortel ou de mortalité, comme y sont tous les hommes avant qu’ils meurent, mais qu’ils ont dépouillé la mortalité d’une manière qui nous est inconnue, comme les hommes la dépouillent en mourant d’une manière qui nous est connue.

Enoch n’étant donc point mort et ayant eu la même destinée qu’Elie dans les premiers temps du monde, n’est-il pas vraisemblable qu’il aura aussi la même destinée dans les derniers ?

Je dis qu’il y a plus que la vraisemblance, et je le dis fondé sur le texte de l’Ecclésiastique. Ce texte se peut traduire en deux manières : ou bien il a été transféré après avoir été un modèle de pénitence ; ou bien afin d’être un modèle de pénitence.

La première manière n’a rien dans les livres saints qui la soutienne. Genes. 5, 22, il est dit dans le texte hébreu qu’Enoch plut à Dieu après avoir engendré Mathusalem, ce qui donne lieu de penser qu’il n’avait pas plu à Dieu auparavant, et qu’ainsi il a fait pénitence pendant les 300 ans qui ont suivi la naissance de Mathusalem. Mais cette pénitence ne peut guère être celle dont l’Ecclésiastique nous apprend qu’Enoch est un modèle, puisqu’elle n’est pas racontée dans l’Ecriture et qu’il est même douteux si Enoch n’avait point aussi plu à Dieu dans les 65 ans qu’il a vécu avant que d’engendrer Mathusalem. Nul endroit de l’Ancien ni du Nouveau Testament qui nous parle d’une pénitence qu’Enoch ait faite sur la terre, et dont il ait été l’exemple et le modèle. Ce premier sens n’est donc bon qu’à rejeter ; d’autant plus que nous en aurons bientôt un autre qui sera autorisé dans l’Ecriture.

La seconde manière, afin d’être un modèle de pénitence, a été diversement interprétée par les auteurs tant catholiques que protestants. Jansénius de Gand, après lui Grotius et bien avant tous les deux l’abbé Rupert ont jugé que l’Ecclésiastique a voulu nous apprendre qu’Enoch ayant été transféré, cet enlèvement miraculeux a fait comprendre aux hommes que Dieu prend soin de ceux qui le servent, et qu’ainsi Enoch, enlevé de ce monde, a été pour les hommes qui l’ont suivi un avertissement de faire pénitence.

Mais pourquoi n’était-ce pas plutôt un avertissement de songer à plaire à Dieu, comme le caractère d’Enoch est d’avoir plu à Dieu, et de s’exercer dans toute autre vertu, aussi bien que dans la pénitence. Ne tirons point par les cheveux les passages de l’Ecriture. Il n’y a rien dans l’Ecriture qui nous apprenne que tel ait été le dessein de Dieu, en enlevant Enoch, ni que le ravissement d’Enoch y ait répondu.

Le dessein de Dieu en tirant Enoch de ce monde a été que la malice du siècle ne prît rien sur son innocence. Il n’y en a point d’autre dans l’Ecriture, et à consulter l’événement, nous ne voyons point dans l’histoire sacrée que le ravissement d’Enoch ait eu l’effet de porter les hommes à la pénitence. L’Ecclésiastique lui-même ne nous laisse point croire qu’il ait eu sur cela aucune révélation particulière. Nous ne voyons rien dans les éloges qu’il a faits des grands hommes d’Israël, dont les livres saints que nous avons ne lui aient donné la matière. C’est la même Ecriture que nous avons qui lui a servi de thème. Cet écrivain sacré n’a donc point pensé à une pénitence que les hommes aient faite après l’enlèvement d’Enoch.

Afin d’être un modèle de pénitence, n’a un sens raisonnable qu’en suivant la Vulgate qui nous dit en latin, pour donner la pénitence. Or, prenons garde que la Yulgate ne dit pas afin qu’il donnât, comme si cet exemple de pénitence avait déjà été donné, quand l’Ecclésiastique tenait la plume pour nous le dire. La Yulgate porte, ut det (afin qu’il donne), ce qui porte
nécessairement nos pensées dans l’avenir. Les générations qui suivent nous rejettent encore dans l’avenir. Ces générations marquées indéfiniment, ne désignent pas les temps qui ont suivi de près Enoch; elles signifient en général les siècles futurs, et dans ces siècles une époque dont Dieu s’est réservé la connaissance. Il n’y a donc point à douter que la Vulgate n’ait traduit fidèlement le texte grec, en nous représentant comme future cette prédication de la pénitence que l’auteur sacré nous promet par le ministère d’Enoch. Et indépendamment de cette fidélité, le texte latin est respectable par lui-même. Car, outre qu’il est très-ancien, il se trouve conforme aux pères des premiers siècles qui lisaient comme nous lisons aujourd’hui, et qui lisaient même ces deux mots, dans le Paradis, qui sont dans la Vulgate et qu’on ne lit pas dans les Septante.

Comparez maintenant le texte de l’Ecclésiastique au texte de l’Apocalypse : vous trouverez le caractère des deux témoins conforme à celui d’Enoch. Dans l’Ecclésiastique, Enoch doit être un modèle et un prédicateur de la pénitence. Dans l’Apocalypse les deux témoins seront couverts de sacs et souffriront le martyre. L’Apocalypse nous confirme donc ce que la tradition apprenait aux Juifs de la mission future du prophète Enoch.

A l’Ecriture et à la tradition des Juifs, joignez les pères de l’Eglise ; vous les voyez presque tous arrêtés à croire qu’Enoch est un des témoins de l’Apocalypse. Les pères qui attestent le retour d’Enoch sont saint Irénée, Tertullien, saint Hippolyte, saint Ephrem, saint Ambroise, saint Augustin, S. Prosper, André de Crète, Cosme d’Alexandrie, Arétas, saint Grégoire le Grand, Augustin d’Irlande, Bède, saint Jean Damascène, Ambroise Autpert, Alcuin, Haymon d’Alberstat, Raban Maur, Pierre Damien, saint Bruno d’Asti, Richard de Saint-Victor, Hervé, le disciple de saint Anselme, Hugues de Saint-Cher, saint Thomas, Thomas de Jorz, de Lyre et Gerson. Voilà des témoignages dans tous les siècles hors dans le dixième.

Si vous demandez pourquoi saint Justin, Origène et quelques autres n’ont point parlé de l’avènement d’Enoch aussi bien que de celui d’Elie, consultez leurs témoignages, et vous verrez que l’avènement d’Enoch ne venait point à leur sujet. Saint Justin avait à répondre à un Juif qui mettait en avant la venue d’Elie et non point celle d’Enoch. La plupart des autres pères expliquaient ou Malachie ou les Evangiles qui font mention d’Elie et non point d’Enoch. Saint Ambroise et saint Augustin ne parlent que de l’avènement d’Elie, lorsqu’ils expliquent les textes de l’Evangile ; mais ils parlent de celui d’Enoch ailleurs et aussitôt que l’occasion s’en présente. Ainsi le silence de quelques pères ne tire point ici à conséquence. Or, tous ces témoignages touchant la venue d’Enoch ne sont contestés avec quelque apparence que par saint Hilaire et par saint Victorin qui avouent tous les deux que la venue d’Enoch était célèbre de leur temps. Je ne vois donc pas sur quel prétexte on pourrait traiter ce sentiment de point douteux et problématique. Il faut que la tradition de la venue d’Enoch ait été bien répandue dans l’Eglise pour qu’elle se soit soutenue dans tous les siècles, pour qu’elle ait même déterminé les pères à faire de l’avènement d’Enoch une attribution à un des deux témoins de l’Apocalypse.

Le texte de l’Ecclésiastique n’est point frappant à ne le voir que du premier coup d’œil ; mais en est-il moins positif? Il me semble qu’un esprit raisonnable et qui sait accorder à la vérité tout le consentement qu’elle exige, ne doit pas attendre qu’on l’accable de preuves. Le consentement doit porter aussitôt que les doutes qui l’arrêtaient ne sont plus des doutes. Le doute n’a lieu qu’en attendant la preuve et que parce qu'on ne doit point croire à la légère. Or, ce n’est point croire à la légère que de croire étant déterminé, 1° par un texte de l’Ecriture qui étant bien pris signifie absolument qu’Enoch reviendra sur la terre pour donner au monde un exemple de pénitence ; 2° par une tradition ancienne de la synagogue que l’auteur sacré a exprimée dans son livre ; 3° par une tradition de l’Eglise qui a les deux premiers caractères de la tradition de la venue d’Elie. Car tous les pères qui ont attesté l’avènement d’Enoch l’ont attesté positivement et unanimement.

Un auteur moderne a prétendu qu’Enoch ne reviendra point dans le monde en même temps qu’Elie ; et la première raison qu’il nous en donne c’est que l’opinion qui joint Elie à Enoch n’a aucun fondement dans les livres saints. (De l'avènement d’Elie, 1734).

Je voudrais que l’auteur eût ajouté, ni dans la tradition de l’Eglise. Car peut-il établir sa proposition à la faveur du silence ou de l’obscurité des livres saints, si la tradition de l’Eglise n’est pas pour lui.

Pour avoir lieu de penser que les livres saints associent la la venue d’Enoch à celle d’Elie, il nous suffit qu’ils aient associé : 1° leurs destinées en nous apprenant que tous les deux ne sont point morts ; 2° leurs caractères en nous les représentant comme des modèles et des prédicateurs de la pénitence. Les livres saints attribuent formellement ce caractère à Enoch, et celui à qui nous parlons ne doute pas que l’Apocalypse ne puisse attribuer ce même caractère à Elie. C’en est assez pour être du moins aussi fondé à unir ensemble ces deux célèbres missionnaires, que l’auteur a cru l’être à les séparer.

La seconde raison qu’il nous donne, c’est qu’Enoch doit donner la sagesse aux nations, et que ce n’est pas ainsi que la mission d’Elie est caractérisée dans l’Ecriture.

Il y a deux choses à remarquer dans cette seconde raison savoir, une méprise et un défaut d’attention. La méprise est que ce savant auteur nous avertit qu’il y a dans les Septante la sagesse, et que cependant il y a la pénitence et non point la sagesse. Le défaut d’attention est d’insister sur les nations, et l’auteur insiste parce qu’il croit qu’Elie convertira seulement les Juifs ; d’où il conclut que celui qui convertira les nations ne doit point travailler en même temps qu’Elie. Mais sans demander à cet auteur si Enoch ne pourrait point travailler en même temps, mais ailleurs qu’Elie, en convertissant les nations, pourquoi lui, qui vient de citer les Septante, n’a-t-il point remarqué que les nations ne s’y trouvent point, non plus que la sagesse ? Il y a dans les Septante générations ; mais en s’en rapportant même à la Vulgate, les nations dans l’Ecriture marquent souvent le monde ou les hommes en général, et par conséquent n’excluent point toujours les Juifs.





(à suivre...)
Mercè
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§5.

Ce qu’on doit penser du retour de Jérémie, de saint Jean l’Evangéliste et de Moïse.




Ceux qui ont pensé dans les premiers siècles que Jérémie viendrait à la fin du monde, se fondaient sur ce que la mort de Jérémie n’est point rapportée dans l’Ecriture; sur ce que Dieu dit à Jérémie qu’il l’établit prophète pour toutes les nations, ce que Jérémie n’a point été pendant sa vie.

Ambroise Autpert, dont nous avons rapporté le témoignage, a répondu que Jérémie a prophétisé contre plusieurs nations, et que si la mort de ce prophète n’est point marquée dans l’Ecriture, son enlèvement ne l’est pas non plus. D’ailleurs on voit assez que le silence de l’Ecriture sur la mort d’un homme ne nous prouve pas que cet homme n’est point mort. C’était une tradition dans l’ancienne Eglise que Jérémie a été lapidé en Egypte. Ce sentiment du retour de Jérémie a eu peu de sectateurs. Je n’en vois des traces que dans saint Victorin et dans saint Hilaire. Suarez nous apprend que saint Hilaire a trouvé ce sentiment très-répandu dans l’Eglise : Quam opinionem plurimorum extitisse affirmat Hilarius. Néanmoins saint Hilaire dit seulement : Quanquam vel de Enoch, vel de Jeremia plurimorum variae extiterint opiniones. Le grand nombre se répand dans saint Hilaire tant sur Enoch que sur Jérémie. Or, le retour d’Enoch ayant été fort célèbre avant saint Hilaire, il est clair que de ce grand nombre, plurimorum, il n’en reste que la moindre partie pour le retour de Jérémie.

Le sentiment du retour de saint Jean l’Evangéliste n’était ni plus célèbre ni mieux fondé que celui du retour de Jérémie. On disait Jésus-Christ fait entendre à saint Jean qu’il demeurera jusqu’à son avènement; qu’il lui a été dit dans l’île de Pathmos qu’il devait prophétiser encore aux nations et à des peuples divers, et on appuyait cela d’une histoire ancienne qui rapportait que saint Jean s’étant mis tout vivant dans le tombeau comme pour y mourir, ses disciples ne le trouvèrent plus dès le lendemain.

On voit déjà ce qu’il faut répondre : la mort de saint Jean est constante. Polycrate, Tertullien, le concile d’Ephèse avec toute l’antiquité nous apprennent que le tombeau de saint Jean était en grande vénération dans toute l’Asie, ce qui suppose que le corps de saint Jean y reposait. Saint Jean lui-même dément ce conte qu’on a fait dans l’antiquité, car il nous apprend que Jésus ne dit point qu’il ne mourrait pas, mais seulement que pour arrêter la curiosité de saint Pierre qui allait trop loin, lui dit : Que vous importe, etc.; saint Jean a prophétisé à des peuples divers. Il l’a fait dans son Apocalypse.

On y ajoutait encore que saint Jean devait boire le calice du Sauveur, et que cependant il n’a jamais été martyrisé. Mais saint Jean a bu ce calice dans la chaudière bouillante où il a été jeté, et en est sorti martyr de Jésus-Christ. D’ailleurs, le calice n’est pas seulement une mort violente ; ce sont les persécutions, les traverses, l’exil, etc.

Le retour de Moïse a été traité diversement par les théologiens ou commentateurs des derniers siècles. Je vais d’abord examiner ce que nous en dit l’auteur contre lequel j’ai déjà dit quelques mots en parlant du retour d’Enoch.

« C’était un dogme de foi dans le IVe siècle selon saint Hilaire, que Moïse était destiné à venir un jour avec Elie. »

Je soupçonne que l’auteur n’a pas bien exprimé sa pensée ; mais s’il veut dire que saint Hilaire a attesté que la venue future de Moïse avec Elie était un dogme de foi dans son siècle, c’est ce que saint Hilaire n’a point dit. Ce père n’a rendu aucun témoignage de foi de son siècle, quand il avoue que beaucoup d’autres ne sont pas de son sentiment. Or, c’est ce qu’avoue saint Hilaire. Ce père appuie son sentiment sur l’Evangile, comme avant lui saint Justin établissait le sentiment des Millénaires sur les prophètes. Dira-t-on pour cela que c’était un dogme de foi dans le second siècle, selon saint Justin, qu’on passerait mille ans sur la terre avec Jésus-Christ.

« D’où il suit que ce père veut qu’on considère le corps de Moïse dans son tombeau comme n’y étant qu’en dépôt, et non tel que tous les autres morts, comme prêt à en sortir. »

Notre auteur suppose que selon saint Hilaire, Moïse cessa de vivre après la transfiguration, que son corps se recoucha dans le tombeau, mais toujours sain et robuste, il nous l’a dit quelques pages plus haut. J’en appelle à ceux qui feront attention à ces paroles de saint Hilaire : Moyses potuerit jam videri. Il n’est pas étonnant, dit saint Hilaire, que Moïse ait pu paraître dès lors. Cette expression, paraître dès lors, signifie dans saint Hilaire ressusciter dès lors. Car saint Hilaire a cru certainement que Moïse était déjà mort une fois, et qu’il a paru plein de vie sur le Thabor. Mais saint Hilaire aurait-il dit ressusciter dès lors, s’il avait cru que Moïse fût rentré dans le sépulcre après la transfiguration? Si cela était, Moïse, selon saint Hilaire, serait un homme destiné à mourir trois fois, savoir la première fois, lorsque Dieu lui ordonna de mourir, la seconde, lorsqu’il se remit dans le sépulcre en quittant le Mont Thabor, la troisième, quand l'Antéchrist le fera mourir. Saint Hilaire a cru la première et la troisième de ces trois morts de Moïse. Notre auteur joint les deux premières ensemble et les appelle un ravissement. Je demande si l’Ecriture appelle jamais la mort un ravissement.
Mais il est à propos d’examiner quel usage le même auteur a fait du passage de saint Hilaire que j’ai rapporté. Le voici en latin : « Et quanquam ultra Evangelicam veritatem non necesse sit opinari, tamen si quis conditionem mortis et sépulturae et sepulchri Moysi diligenter attenderit et secretarum scripturarum, secundum Apostoli auctoritatem, cognitionem adeptus sit, intelliget ita omnia esse tractata, ut Moyses potuerit jam videri. »

Sur ce passage voici la réflexion de l’auteur. « L’Apôtre auquel saint Hilaire nous renvoie ne peut être que l’apôtre saint Jude, le seul qui parle du corps de Moïse, et qui en lui appliquant ce que dit Zacharie.... d’un des deux oliviers, c’est-à-dire de Jésus grand prêtre, le regarde comme la figure d’un autre olivier, qui est Moïse, selon lui. C’est là le secret qu’il semble que saint Hilaire nous dit de chercher dans les divines Ecritures sur l’autorité de saint Jude. »

Il n'y a que de pures imaginations dans tout ce discours. Premièrement, l’apôtre auquel saint Hilaire nous renvoie n'est point l'apôtre saint Jude. Ces trois mots, secundum Apostoli auctoritatem, que notre auteur a traduits pour les faire cadrer à son sens, selon l’autorité apostolique, ne marquent point un apôtre quelconque. Un peu de latin suffit pour l'apprendre ; saint Hilaire, usant du mot Apostolus tout seul, entend toujours l’apôtre, et cet apôtre est saint Paul. Apostoli autoritas, apostolica autoritas, signifient toujours dans saint Hilaire l’autorité de saint Paul. On trouve même plus d’une fois dans saint Hilaire Apostolica fides, que notre auteur traduirait peut-être la foi apostolique, mais qui signifie la foi de l’apôtre, comme en cet endroit, Evangelicam veritatem ne marque pas une vérité évangélique en général, mais la vérité de tel endroit de l’Evangile, c’est-à-dire de l’histoire de la transfiguration.

Secondement, l'auteur n’entend pas mieux ce que c’est le secret des Ecritures dont parle saint Hilaire. Il voudrait que ce secret fût une figure que saint Jude a vue dans le prophète Zacharie ; et que saint Jude ait jugé que le grand prêtre Jésus dont parle le prophète Zacharie, était la figure de Moïse destiné à reparaître dans le monde.

Le livre que saint Jude a suivi était un livre chaldaïque intitulé Enlèvement de Moïse, c’est-à-dire mort de Moïse. C’est dans ce livre que saint Jude avait lu ces paroles de saint Michel : Que Dieu te réprimande ou te punisse ; paroles qui, selon cet apôtre, ont été prononcées contre Satan, lorsque ce malin esprit prétendait disposer à son gré du corps de Moïse.

Ces mêmes paroles se trouvent aussi dans le prophète Zacharie. Mais elles n’y sont point attribuées à saint Michel. C’est le Seigneur qui les prononce contre Satan. Et dixit Dominus ad Satan, etc. Quelquefois dans l’Ecriture, le Seigneur signifie un ange de la part du Seigneur. Mais du moins ne signifie-t-il pas un tel ange, quand cet ange n’est point nommé.

De plus cette imprécation du Seigneur contre Satan qui est dans Zacharie n a point été faite à l’occasion des entreprises du démon sur le corps de Moïse. Elle fut adressée à Satan lorsque Satan voulait s’opposer au rétablissement du culte de Dieu, sous le pontificat du grand-prêtre Jésus. Ce livre que suivait saint Jude a été cité par plusieurs pères de l’Eglise, et il en est parlé dans les actes du concile de Nicée. Il n’a point été admis au canon des Ecritures; ce qui n’empêche pas que l’histoire n’en fût véritable. Mais il y a bien de l’apparence qu’on y avait mêlé des fables dans les premiers siècles de l’Eglise (1).

Le secret des Ecritures auquel saint Hilaire nous renvoie est un secret caché, selon lui, dans le livre même du Deutéronome où est rapportée la mort de Moïse. Saint Hilaire s’est plaint ailleurs des esprits forts de son siècle, qui étaient blessés des circonstances de cette mort, telle qu’elle est rapportée; et il veut ici qu’on examine avec soin de quelle manière y est traitée la mort de Moïse : Intelliget ita omnia esse tractata, etc. Il veut qu’on entre dans ce secret des Ecriture, et il s’autorise de l’apôtre, secundum Apostoli auctoritatem parce que saint Paul est entré lui-même dans ce secret en dictant ses Epîtres, parce qu’il ordonne à Timothée son disciple, d’y entrer, et qu’il reproche même aux Hébreux de n’être encore que des enfants à qui il est besoin d’expliquer ces secrets.

Premièrement, on ne peut guère douter que Moïse n'ait été présent en corps et en âme à la Transfiguration de Jésus-Christ, sur le mont Thabor. L’Evangile nous apprenant que Moïse et Elie parurent aux deux côtés de Jésus, ne nous a point certainement voulu dire que Jésus avait à un de ses côtés un homme véritable et à l’autre un fantôme. L’Evangile met Elie et Moïse dans les mêmes manières d’être. Moïse parlait à Jésus aussi bien qu’Elie de ce que Jésus devait accomplir à Jérusalem. Ce n'était donc pas un simulacre qui parlait, mais Moïse lui-même. Telle est l’idée que les anciens pères ont eue de l’apparition de Moïse sur le mont Thabor. On peut s’en assurer dans saint Irénée, dans Tertullien, dans Origène, dans saint Jérôme et dans saint Hilaire à l’endroit même que j’ai cité. Le corps fantastique de Moïse n’a point paru sur le Thabor avant l’origine de la scolastique. C’est sur l’apparition de Moïse tout entier que Tertullien explique ce que Dieu dit à Moïse : Vous ne me verrez que par derrière. Cette parabole de Dieu à Moïse, qui semble si singulière dans nos versions de la Bible, a un grand sens dans le texte original. Car le mot hébreu ne signifie pas seulement ce qui est derrière moi, il veut dire encore ce qui est après moi. Ainsi Tertullien entend que Moïse a vu sur le mont Thabor ce que Dieu lui avait promis autrefois, c’est-à-dire la gloire du Fils de l’homme qui devait paraître bien longtemps après celle du mont Sina. Le même Tertullien, après Origène et saint Irénée, assure encore qu’alors Dieu tint à Moïse cette parole qu’il lui avait donnée : «Je vous parlerai bouche à bouche et non plus en énigmes et en figures. »

Le plus grand nombre des théologiens n’ont point goûté cette venue de Moïse que l’auteur de qui je viens de parler nous a donnée comme un point de foi, et l’ont même tout-à-fait rejetée. Un petit nombre ne l’ont pas trouvée hors de toute vraisemblance, et j’avoue que je me rangerais volontiers dans le milieu où se sont mis ces derniers.
Premièrement, on ne peut guère douter que Moïse n'ait été présent en corps et en âme à la Transfiguration de Jésus-Christ, sur le mont Thabor. L’Evangile nous apprenant que Moïse et Elie parurent aux deux côtés de Jésus, ne nous a point certainement voulu dire que Jésus avait à un de ses côtés un homme véritable et à l’autre un fantôme. L’Evangile met Elie et Moïse dans les mêmes manières d’être. Moïse parlait à Jésus aussi bien qu’Elie de ce que Jésus devait accomplir à Jérusalem. Ce n'était donc pas un simulacre qui parlait, mais Moïse lui-même. Telle est l’idée que les anciens pères ont eue de l’apparition de Moïse sur le mont Thabor. On peut s’en assurer dans saint Irénée, dans Tertullien, dans Origène, dans saint Jérôme et dans saint Hilaire à l’endroit même que j’ai cité. Le corps fantastique de Moïse n’a point paru sur le Thabor avant l’origine de la scolastique. C’est sur l’apparition de Moïse tout entier que Tertullien explique ce que Dieu dit à Moïse : Vous ne me verrez que par derrière. Cette parabole de Dieu à Moïse, qui semble si singulière dans nos versions de la Bible, a un grand sens dans le texte original. Car le mot hébreu ne signifie pas seulement ce qui est derrière moi, il veut dire encore ce qui est après moi. Ainsi Tertullien entend que Moïse a vu sur le mont Thabor ce que Dieu lui avait promis autrefois, c’est-à-dire la gloire du Fils de l’homme qui devait paraître bien longtemps après celle du mont Sina. Le même Tertullien, après Origène et saint Irénée, assure encore qu’alors Dieu tint à Moïse cette parole qu’il lui avait donnée : «Je vous parlerai bouche à bouche et non plus en énigmes et en figures. »

Secondement, Moïse ayant paru vivant sur le Thabor, nous est-il permis de le condamner sans preuves à mourir une seconde fois? Nous n’avons point d’exemples de ces doubles morts, si ce n’est dans ceux qui ont été ressuscités par miracle. Ceux qui sortirent de leurs tombeaux après la résurrection de Jésus-Christ ne sont point morts une seconde fois, si nous en croyons l’auteur des questions aux orthodoxes. Cet auteur ne craint point d’assurer, comme nous l’avons vu, que tous ceux qui ressuscitèrent après la résurrection, sont à présent avec Elie et Enoch, et qu’ils seront renouvelés sans mourir.

Or, si Moïse est vivant, il n’y a plus de difficulté qu’il ne puisse un jour reparaître dans le monde.

Mais peut-on dire : saint Hilaire dont vous admettez ici le sentiment, ne veut reconnaître que deux témoins de la fin du monde, et vous, vous en admettez trois.

Peut-être y en aura-t-il bien davantage. Que savons-nous si tous ceux dont nous parlait tout à l’heure l’auteur des questions aux orthodoxes ne seront pas du nombre des ouvriers des dernières missions du monde ? De pareils témoins de la résurrection du Sauveur sont tout à fait propres à persuader au monde qu'il faut adorer un Dieu ressuscité, et qu’il viendra bientôt ouvrir tous les tombeaux et faire paraître tout l’univers ressuscité devant son trône.

A l’égard de saint Hilaire, je ne crois pas qu’il se soit fixé absolument au nombre de deux témoins. Mais saint Hilaire veut qu’on admette pour missionnaires de la fin du monde les deux témoins de la Transfiguration. Il n’y en aura point d’autres selon ce père, préférablement à Moyse et à Elie. C’est ce que nous peut marquer ce langage de saint Hilaire, non alios venturos existimare, quam qui...Car en latin non alios quam se prend aisément pour non alios potius quam. Je remarque encore que saint Hilaire n’a point réfuté ceux qui ne sont point de son sentiment, ce qu’il aurait dû faire, s’il n’avait absolument point voulu que d’autres que Moyse et Elie pussent reparaître un jour dans le monde.

La difficulté est plus grande du côté des témoins de l’Apocalypse et de la tradition qui n’a reconnu qu’Enoch et Elie pour témoins, et qui a certainement fixé au nombre des deux missionnaires de la fin du monde le même nombre de deux qui est attaché aux témoins dans l’Apocalypse.

Mais les deux témoins de l’Apocalypse seront témoins par le martyre, et en soutenant le monde contre la persécution de la Bête de l’Antéchrist. Si donc Moyse ne revient pas dans le temps de l’Antéchrist, s’il ne meurt pas une seconde fois, dès lors on laisse le sens de l’Apocalypse en son entier, et on laisse les pères dans la supposition où ils se sont mis à l’égard d’Elie et d’Enoch. Or, Moyse peut revenir avant les deux témoins ou après. Il peut revenir avant pour achever de faire entrer la plénitude des Gentils dont la conversion précédera les deux témoins, comme nous le dirons bientôt. Il peut revenir après pour relever ceux qui se seront laissé abattre par la mort des deux témoins et par la victoire de l’Antéchrist.






1. Ce livre n'est point le même que saint Jude cite plus bas sous le nom d'Enoch. Quelques auteurs ont confondu ces deux ouvrages, mais sait Athanase les distingue dans sa Synopse. Car rapportant quels sont les livres de l'Ancien Testament qu’on ne doit point compter pour canoniques il marque d'abord le livre d’Enoch et après quelques autres, il ajoute le livre intitulé Enlèvement de Moïse. C’est sous ce titre qu'il est cité par Origène, 1. 3, de principiis, c. 2, initio.






(à suivre...)
Mercè
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Message par Mercè »

§6.

Si l’on peut croire qu’Élie viendra bientôt.

Nous voici maintenant aux abus que l’on fait de la certitude de l’avènement d’Élie. J’ai promis de laisser les convulsionnaires pour ce qu’ils sont; et en effet ce ne sont pas eux qui nous ont annoncé les premiers qu’Élie doit venir bientôt. On a commencé à insinuer ce sentiment dans un mémoire in-4° l’an 1724 (Mémoire sur le retour des Juifs et sur l’avènement d'Élie). On l’a proposé plus à découvert dans un autre ouvrage plus étendu et plus raisonné l’an 1733 (Babylone spirituelle). Enfin la proximité de l’avènement d’Élie a paru si frappante au même auteur qui nous a donné comme de foi la venue de Moyse, qu’il n’a pas craint de faire part au public de l’étonne­ment où il est qu’on n’attende Élie que pour les derniers temps du monde. Nous allons commencer par examiner son étonnement et les preuve qu’il nous en donne.

L’auteur. « Mais ce qu’il n’est pas aisé de concevoir c’est qu’on ait pu se laisser aller à regarder l’avènement d’Élie comme contigu au jugement dernier. C’est une erreur pres­que universelle depuis plusieurs siècles, etc... Il suffisait, ce me semble, de faire un peu d’attention à ce qu’on croyait déjà de la mission d’Élie pour en conclure que ce prophète doit pour ainsi dire retarder la colère du Seigneur, bien loin d’en annoncer la proximité. » (De l'avènement d'Élie.)

Réponse. Cette erreur touchant le temps de l’avènement d’Élie est effectivement très-ancienne, comme s’en plaint notre auteur. Car nous avons vu saint Justin avouer cette même erreur à Tryphon juif. Nous savons, dit-il, que cela arrivera quand le Seigneur viendra des cieux dans sa gloire. Cette erreur a duré 16 siècles, comme nous l’avons vu encore. Cette erreur a surpris saint Augustin même, que notre auteur a eu soin de citer. Car ce grand homme a été assez simple pour se persuader que Malachie annonçant la venue d’Élie, annonçait en même temps le jugement dernier : quodammodo compulsas est novissimum prænunciare judicium. (De civ. Dei, 1. 20; c. 28.) Cette erreur est tellement difficile à déraciner qu’elle a surpris la plume de notre au­teur. Car Élie selon lui doit préparer l’avènement du Messie. Il a été corrigé dans l’Errata préposé à l' Avènement ce qui n’a pas empêché l’auteur de nous dire encore deux pages après qu’Élie doit faire les fonctions de précurseur,

L’auteur. « Méditons un peu sur ce que les livres saints nous annoncent du temps auquel Élie viendra... Ce ne sera pas sans doute pour annoncer le souverain juge comme tout prêt à paraître, qu’Élie viendra, s’il doit venir, au contraire, pour détourner la vengeance. Or, c’est là précisément une des fins de la mission de ce prophète. Vous, dit l’Ecclésiastique, qui avez été destiné pour adoucir la colère du Seigneur. La colère aura donc passé, le juge ne viendra donc point; du moins ne viendra-t-il point sitôt, ou pour mieux dire, de longtemps. Dieu se met-il tous les jours en colère, dit David. »

Réponse. Voilà un raisonnement tout à fait victorieux. La colère aura donc passé, le juge ne viendra donc point, du moins sitôt, ou pour mieux dire, de longtemps. Comme si le juge n’était juge et ne venait ou bien tôt ou bien tard que parce qu’il est en colère. Dans le verset du psaume que l’auteur cite on lit dans les anciens textes et selon la version de saint Jérôme, Dieu ne se met pas en colère tous les jours.

L’auteur. « C’est ce qui nous est marqué sous d’autres expressions dans le prophète Malachie. « Je vous enverrai, dit le Seigneur, le prophète Élie avant que le grand et épouvantable jour du Seigneur arrive. » Ce ne sera donc point immédiatement avant, ni pour ce grand et terrible jour, mais aupa­ravant. »

Réponse. L’auteur prouve assez bien qu’Élie ne viendra point immédiatement, c’est-à-dire un clin-d’œil avant le jugement dernier. Mais il devait mettre dans la conséquence : Donc ce ne sera pas dans un temps proche du jugement dernier, et prouver ensuite que la prophétie ne nous met pas dans cette proximité. Car ce n’est pas d’immédiatement qu’il s’agit, mais d’une proximité prise dans un sens moral.
Le mot avant n’est jamais dans l’Écriture pour ne marquer qu’un temps éloigné. C’est une règle générale qui a lieu dans toutes les propositions soit affirmatives, soit négatives dans l’Écriture. Jamais avant n’exclut la proximité. De plus le mot avant étant joint dans l’Écriture avec le mot envoyer, marque toujours un temps proche. Ce n’est donc pas seulement un ordre de temps que nous marque le prophète. Les Juifs savaient bien que si Élie revenait dans le monde, ce serait avant et non après le jugement dernier. Mais le prophète nous annonce une suite prochaine.

L’auteur. «Et que viendra faire Élie ? Nous l’avons déjà appris, adoucir la colère du Seigneur. Cette colère sera donc bien allumée ? Sera-t-il donc à craindre en ces tristes temps qu’il ne vienne ? C’est ce qu’il nous déclare tout de suite dans son prophète: « Je vous enverrai, dit-il, Élie de peur que je ne vienne juger le monde, de peur que mon grand et épouvantable jour n’arrive alors. » A ne consulter que la malice et la corruption de la terre et la justice de celui qui doit la punir, etc. Le juge n’aurait qu’à paraître dans les nues, et le temps se terminera à Élie. Ce prophète descendra lui-même du lieu où il a été enlevé, et il se mettra entre le Seigneur et la terre, et fera finir l’anathème. Il adoucira la colère, et le juge ne viendra point, quoique naturellement pour ainsi dire il dût venir. »

Réponse. Tel est le résultat des méditations de l’auteur. Élie descendra lui-même et non plus apparemment par ses précurseurs qui l’annoncent; le juge ne viendra point, quoique naturellement, pour ainsi dire, il dût venir.
Le prophète Malachie emploie le mot avant pour nous marquer le temps de l’arrivée d’Élie. Il dit, avant le grand et terrible jour. Mais voilà qu’on nous apprend qu'avant signifie de peur que ; de peur que, dit l’auteur, mon grand et épouvantable jour n’arrive alors. Mais nous citera-t-on un seul exemple des livres saints où le mot avant signifie ce qu’on exprime de peur que dans notre langue ? L’auteur ne se contente pas de corrompre le sens du mot avant ; il affaiblit encore le sens du mot de peur que. Cette particule marque souvent dans l’Écriture un effet conditionnel, mais jamais elle n’a le sens flottant et incertain que l’auteur y attache et qu’il exprime ainsi : Sera-t-il donc à craindre ? Cette parole de Dieu à nos premiers pères, de peur que vous ne mouriez, ne signifie pas, car il est à craindre que vous ne mouriez (si vous mangez de ce fruit), elle signifie : Il est arrêté que vous mourrez si etc...


Pour connaître en deux mots toute la fausseté de ce nouveau commentaire de Malachie, il n’est besoin que de rappro­cher ensemble les deux prophéties de Malachie touchant les deux précurseurs. Dans la première Malachie dit : J’enverrai mon ange devant vous tous ; dans la seconde : J'enverrai Élie avant le grand et terrible jour. C’est le même mot hébreu dans les deux endroits. Dans le dernier on veut que le prophète nous dise, j’enverrai Élie de peur que mon grand et épouvantable jour n’arrive alors. Le prophète voudra donc dire aussi dans le premier: J’enverrai mon ange, c’est-à-dire Jean- Baptiste, de peur que le Messie ne vienne alors.

Telles sont les preuves qu’on nous a données qu’Élie viendra bientôt, et bien longtemps avant la fin du monde. Nous allons maintenant produire les preuves que nous croyons pouvoir donner du contraire. Ensuite nous répondrons aux difficultés.
Nous ne pouvons croire qu’Élie viendra bientôt, si nous ne croyons en même temps que la fin du monde viendra bientôt. Je le prouve.

Le prophète Malachie nous apprenant qu’Élie sera envoyé avant le grand et terrible jour, use d’une expression qui ne marque pas seulement un temps qui précède, mais un temps qui est proche. J’en ai marqué la preuve il n’y a qu’un moment ; on peut la vérifier sur des concordances de la Bible, il n’importe en quelle langue ; car la preuve que j’en ai donnée sur le mot avant que, se peut tirer de tous les anciens textes de l’Écriture : et ce qui nous confirme dans le sens grammatical que nous avons trouvé dans le mot avant que, c’est que Jésus-Christ compare ensemble les deux ministères, d’Élie et de Jean-Baptiste en qualité de précurseurs. Jean a précédé de bien près le premier avènement. Élie doit donc précéder le second dans une proximité, si non tout à fait semblable, parce que le ministère d’Élie demande plus de temps que celui de Jean-Baptiste, au moins dans une proximité qui ne laisse à Élie que le temps à peu près d’accomplir son mi­nistère.

Le livre de l’Apocalypse nous fixe à la même idée. Dans le 10e chapitre, l’Ange annonce que le mystère de Dieu va être consommé, comme Dieu l’a promis par les prophètes ses serviteurs. Il lève la main vers le ciel en disant : Il n’y aura plus de temps. Il le jure par Celui qui vit dans les siècles des siècles, et qui a créé le ciel et la terre, c’est-à-dire par Celui qui, demeurant éternel et immuable, va changer la face de la terre et des cieux. C’est sous la conjoncture de ce serment redoutable que paraissent les deux témoins.

S. Paul lie ensemble l’Antéchrist et la fin du monde, et selon tous les pères, l’Antéchrist combattra contre Élie. C’est l’Antéchrist, selon eux, qui est la Bête qui s’élève de l’abîme pour faire périr les deux témoins, et c’est bientôt après qu’il doit périr lui-même du souffle de la bouche du grand juge prêt à juger le monde.

On dira peut-être que la tradition n’est point absolument unanime et constante sur l’attribution de la venue d’Élie à un des témoins de l’Apocalypse. Je le veux. Mais la tradition est constante sur la venue même d’Élie. Je parle à des hommes qui n’en doutent pas. Or, tous les pères ont dit non seulement qu’Élie viendra, mais aussi qu’Élie doit être précurseur. Et les pères ont vu cette qualité de précurseur, non plus dans l’Apocalypse, mais dans Malachie et dans l’Évangile.
Vous recevez la tradition de la venue d’Élie. Pouvez-vous vous défendre d’en recevoir la proximité au jugement dernier? L’un n’est jamais sans l’autre dans la tradition ; l’un n'est même qu’à cause de l’autre. Élie ne doit venir, selon tous les pères que parce qu’il doit être précurseur, non point précurseur d’un avènement dans les âmes, comme on nous l'a dit, mais précurseur du juge. Est-ce être précurseur que de précéder de si longtemps que le monde ait tout le temps d’oublier qu’il y a eu un précurseur? Je ne crains point de le dire. C’est se jouer des Écritures que d’y voir qu’Élie sera précurseur du jugement dernier, et que cependant il reculera bien loin cet événement et qu’il s’écoulera bien des siècles entre la mission d’Élie et ce jugement.

Voilà donc l’Écriture et la tradition qui lient ensemble la venue d’Élie et les derniers temps du monde. Ces deux grands événements y sont tellement annexés à la même époque que je ne vois pas comment on les peut séparer. Ainsi pour savoir à peu près quand viendra Élie, nous voilà réduits à chercher quand viendra la fin du monde.

Mais n’est ce pas un folie que de chercher l’époque précise de la fin du monde ? Ce jour arrivera, dit saint Paul, comme un voleur. Néanmoins Jésus-Christ nous apprend lui-même qu’il y aura des signes avant coureurs du jugement dernier. « Quand vous voyez que les branches du figuier sont tendres et qu’il pousse ses feuilles, vous connaissez que l’été est proche. De même quand vous verrez toutes ces choses, sachez que le Fils de l’homme est proche et à la porte. » Ce discours du Sauveur enferme une supposition et un avertissement. Jésus-Christ suppose qu’on pourra connaître la proximité de la venue du Fils de l’homme, comme on peut connaître que l’été approche quand on voit naître les feuilles, et en même temps il nous avertit de nous rendre attentifs aux signes qui arriveront, parce que les derniers temps seront périlleux, et qu’il faudra se mettre en garde contre tous les germes de la séduction avant qu’elle soit venue à sa maturité. Ainsi nous ne pou­vons connaître le moment précis du jugement dernier, et en effet il serait inutile aux hommes des derniers temps de le connaître. Mais nous pouvons connaître quel sera le dernier état du monde, et, sur la comparaison de cet état avec le nôtre, juger si nous sommes ou bien loin ou bien près.

Il y a comme deux ou trois points donnés dans les pères de l’Église. Les uns ont fixé la durée du monde à six mille ans, suivant les six jours de la création ; d’autres y ont ajouté cinq cents ans ; quelques-uns ont porté la durée du monde jusqu’à sept mille ans. On ne peut compter sur aucun de ces trois points, à moins qu’on n’ait approfondi les raisons que chacun a eues de s’y arrêter, ce qui est très-difficile. Car les raisons des pères sont tirées de certaines révélations obscures et symboliques de la durée du monde; révélations qui peuvent être en effet dans l’Écriture, comme les pères les y ont vues; mais révélations qui n’ont point encore été assez développées pour que l’on puisse arriver à quelque chose de certain.

Mais fixons-nous, si vous voulez, à quelqu’un de ces trois points donnés, par exemple à celui de six mille ans, qui nous touche de plus près. Comment compterons-nous ces six mille ans? Rien n’est plus incertain que la chronologie des premiers temps du monde. Pour les compter nous n’avons que la seule Écriture. Mais tous les savants conviennent aujourd’hui que les livres saints n’ont point été faits pour nous rendre bons chronologistes. Cela paraît dans la manière dont l’Écriture a compté les années des patriarches. Tantôt l’Écriture arrondit les nombres, tantôt elle compte des années qui ne sont que des années commencées. L’Écriture même n’est point seule dans ce dernier usage, et c’est la méthode constante du canon de Ptolomée, le plus excellent ouvrage de l’ancienne chronologie. Ainsi les six mille ans du monde ni tout autre nombre donné ne peut être la boussole qui nous doit conduire. Il faut revenir aux signes que Jésus-Christ nous a donnés de la proximité des derniers temps.

Entre ces signes j'en choisis deux sur lesquels tout le monde est d’accord. Le premier est la prédication générale de l’Évangile dans tout le monde; le second est la défection générale. Je dis défection générale et non pas défection totale; on sait bien que la foi ne manquera jamais sur la terre. L’Église est indéfectible. Mais comme cette Église ne consiste pas dans le grand ni dans le petit nombre des vrais fidèles, la foi y est tantôt plus répandue et tantôt plus rare; elle sera certainement rare vers la fin des siècles, puisque Jésus-Christ lui-même nous en a marqué son étonnement. On parle ici d’une défection de la foi intérieure qui forme l’état des justes et qui mérite la vie éternelle. Car c’est celle-là dont Jésus-Christ nous a prédit la rareté en disant: Putas inveniet fidem in Ainsi, pour ne point faire les malheurs des derniers temps plus grands que ne les fait l’Évangile, on doit supposer toujours que l’Église subsistera comme elle est, ayant des pasteurs, une doctrine publique, des sacrements, mais qu’en même temps la charité sera généralement refroidie : Refrigescet caritas multarum ; généralement, dis-je et non pas totalement. Il s’agit d’une généralité indéfinie, mais néanmoins plus grande que jamais, puisque Jésus-Christ se plaint qu’alors la foi sera plus rare que jamais.

Le premier signe est la prédication générale de l’Évangile ; prédication, dis-je, et non pas seulement renommée de l’Évangile dans tout le monde. Les termes grec et latin sont équivoques, mais l’Écriture a eu soin de nous les interpréter. Car, premièrement, cette renommée de l’Évangile dans tout le monde ne peut contenter les prophètes. Toutes les nations que Dieu a créées, tout peuple, toute langue adorera le Seigneur Dieu, etc. Secondement, saint Paul nous a expliqué lui-même la pensée du Sauveur : « Comment entendront-ils si on ne leur prêche pas ? Et comment leur prêchera-t-on si des prédicateurs ne sont envoyés (Rom. 10, v. 14,15). Saint Paul suppose, comme on voit, que des prédicateurs seront envoyés par tout où Jésus-Christ a dit que l’Évangile sera prêché, c’est-à- dire dans tout le monde. Troisièmement, les pères ont trouvé dans cette prédiction de Jésus-Christ un caractère qui distingue la religion dont il est fondateur, de toutes les autres religions du monde. Ce caractère est que l’Évangile aura été répandu dans tout le monde avant la fin des siècles. Mais si ce n’est que par la renommée que l’Évangile doit être répandu dans tout le monde, quel avantage aura-t-il sur toutes les religions qui ont régné longtemps sur la terre ? Le culte de Jupiter n’était pas moins connu dans tout le monde ancien que le vrai culte dans le nouveau ; et dans le nouveau même la religion musulmane n’a pas moins étendu sa renommée que la religion chrétienne.

Ce premier signe des derniers temps du monde n’a pas encore eu son accomplissement ; car combien n’y a-t-il pas de pays où le nom de Jésus-Christ n’a pas encore pénétré ? Nous sommes assurés autant qu’on peut l’être que la plus grande partie du nouveau monde n’a jamais été chrétienne. Nul monument qui nous apprenne qu’on y ait pénétré depuis la naissance du Sauveur, si ce n’est dans ces derniers siècles, et l’on n’y a trouvé que je sache aucun vestige du christianisme. Les terres Australes qui sont d’une très vaste étendue sont habi­tées, on en a des preuves, et il y en a .encore où les peuples de l’Asie et de l’Europe n’ont jamais pénétré. On attend aujourd’hui qu’on en fasse la découverte.

Remarquons que ce n’est point assez que l’Évangile soit simplement prêché dans tous ces vastes pays. Il faut que la semence de la parole y prenne racine et y fructifie ; car il faut que la prédiction du Sauveur s’accomplisse : « Je vous assure que dans tout le monde, partout où l’Évangile sera prêché, on publiera aussi en mémoire d’elle ce qu’elle vient de faire. » (Matt. 26,13). Cette prédiction ne peut être accomplie si dans tout le monde il n’y a eu des peuples qui aient regardé cette action de Marie avec les yeux de la foi. Il faut encore que l’Évangile soit un témoignage contre ceux qui ne croiront pas, et cela dans tout le monde, in testimonium omnibus gentibus. (Math. 24, v. 14). Il faut donc que la vérité y ait été publiée suffisamment pour condamner les incrédules, c’est-à-dire qu’il faut qu’il y ait eu chez tous les peuples du monde un culte réglé, des temples, du moins des autels, des pasteurs, des bre­bis attachées à ces pasteurs.

Le second signe des derniers temps du monde, qui est la défection générale, celle que nous venons de caractériser d’après l’Évangile, et que saint Paul appelle discessio, ne peut arriver qu’après le premier, c’est-à-dire qu’après la prédication générale de l’Évangile. Car premièrement saint Paul paraît le placer presqu’immédiatement avant le jour du Sei­gneur ; « Le jour du Seigneur n’arrivera point que la défection ne soit arrivée, et que l’homme de péché n’ait été révélé.» Cet homine de péché est l’Antéchrist. L’Antéchrist est placé au dernier période du monde. Il n’y a point sur cela deux sentiments dans l’antiquité, et j’aurai lieu de le prouver bien­tôt. Or, cette défection est dénommée dans saint Paul comme une révolution qui est suivie de l’Antéchrist. L’apôtre met tous les deux ensemble comme ne devant faire tous les deux qu’une même catastrophe. Ajoutez que l’apôtre parlant à des hommes qui croient toujours au jour du Seigneur, il est naturel qu’il leur annonce pour les rassurer un dernier événement qui doit précéder ce jour et après lequel il faudra l’attendre.

Secondement, Jésus-Christ place lui-même la défection générale peu de temps avant la venue du Fils de l’homme. « Pensez-vous que le Fils de l’homme étant près de venir trouvera de la foi sur la terre ? » Jésus-Christ ne dirait pas étant près de venir (1), si entre la défection de la foi dont il se plaint et sa venue, il devait y avoir un renouvellement dans le monde par une prédication générale de l’Évangile, et d'ailleurs cette prédication générale demande bien du temps. Le temps de la prédication générale ne doit donc pas être placé après la défection, avec la venue prochaine du Fils de l’homme.

Cette défection contre laquelle Jésus-Christ nous a mis en garde, a commencé dès les premiers temps de l’Église. Elle a fait des progrès étonnants sous le règne et l’invasion des barbares, qui ont aboli le nom chrétien en très-peu d’années, dans plusieurs grandes provinces de l’empire romain. Elle s’étend tous les jours par l’hérésie et par le schisme, qui depuis deux cents ans ont démembré près de la moitié du christianisme, sans compter ce qui l’était déjà auparavant. Elle porte même sa contagion dans l’Église catholique, infectant sinon la foi, du moins les mœurs. Les scandales se multiplient à vue d’œil, et défigurent de plus en plus la beauté de l’Église. Néanmoins, comme il y a déjà plusieurs siècles que les chrétiens sont ce qu’ils sont aujourd’hui, et que d’ailleurs la foi n’a pas encore été prêchée dans tout le monde, on ne peut point dire que l’affaiblissement de la foi qui règne aujourd’hui, est le même que Jésus-Christ a prédit pour les derniers temps du monde. Car Jésus-Christ n’a point regardé cet affaiblissement comme étant le même que celui qui a formé en tout temps, le grand nombre des réprouvés. Il l’a regardé comme un affaiblissement plus grand que jamais, et il l’a affecté à la venue prochaine du Fils de l’homme.

Or, ces deux signes avant-coureurs des derniers temps du monde que nous venons de développer d’après l’Évangile, ces deux signes qui ne sont encore arrivés, ni l’un ni l’autre, et qui demandent bien du temps pour s’accomplir, paraissent devoir précéder la venue d’Élie
Le premier signe qui est la prédication générale de l’Évangile dans tout le monde la précédera certainement. « Je veux bien, mes frères, vous découvrir ce secret. L’aveuglement est arrivé à une partie des Israélites, jusqu’à ce que la multitude des nations soit entrée. » Il faut, selon l’apôtre, que la nation des Juifs attende que la plénitude des Gentils soit entrée dans l’Église. Mais elle n’entrera que par la prédication générale de l’Évangile. Les Juifs ne seront donc convertis qu’après cette prédication générale. Or c’est Élie qui doit convertir les Juifs. Élie ne viendra qu’après que l’Évangile aura été généralement prêché dans le monde.

On ne peut, ce me semble, éluder ce raisonnement qu’en nous contestant le sens que nous donnons au mot plénitude. Grotius a prétendu que cette plénitude est entrée par les voyages de saint Paul qui ont été fréquents et en grand nom­bre, depuis qu’il a écrit sa lettre aux Romains, et que cette plé­nitude signifie seulement une grande multitude de Gentils en comparaison des Juifs qui n’ont point voulu recevoir l’Évangile.

Grotius n’ignorait pas que le mot plénitude est un mot des langues originales de l’Écriture; mais il s’est mis peu en peine d’en faire l’application au texte de l’apôtre. On ne trouvera jamais dans les anciens textes que le mot plénitude signifie seulement un grand nombre comparé à un autre nombre. La plénitude n’y est jamais un terme de pure comparaison ; elle marque toujours ou une totalité ou du moins une universalité. Ainsi la plénitude des Gentils signifie ou bien absolument tous les Gentils ou du moins l’universalité des Gentils. Tout le monde accorde à Grotius qu’il ne s’agit pas dans saint Paul de tous les Gentils absolument, comme si tous et chacun des Gentils devaient entrer dans l’Église. Il y aura toujours et partout des incrédules. Mais la plénitude s’entend de l’universalité. Or, l’universalité des Gentils avait-elle déjà cru après les voyages de saint Paul ?

L’apôtre nous a expliqué lui-même au v. 12, ce qu’il entend par la plénitude au v. 25. Si leur petit nombre fait la richesse des Gentils, combien leur plénitude la fera-t-elle davantage. Cette plénitude d’Israël est tout Israël dans saint Paul. Ce n’est pas seulement un plus grand nombre que ceux qui ont cru d'abord. La plénitude des Gentils est donc aussi tous les Gentils, c’est-à-dire l’universalité des Gentils; et le terme de l’apôtre ré­pond parfaitement à celui de Jésus-Christ dans tout le monde. C’est-à-dire que l’apôtre en nous apprenant que tout Israël ne sera sauvé qu’après que la plénitude des Gentils sera entrée, nous apprend en même temps qu’Élie apôtre des Juifs ne viendra dans le monde qu’après la prédication générale de l’Évangile.

Mais Élie ne doit-il convertir que des Juifs, et n’avons-nous point dit nous-mêmes qu’il doit aussi convertir des Gentils? Or, peut-il convertir des Gentils sans venir avant leur conver­sion, ou ce qui est la même chose, avant la prédication géné­rale de l’Évangile ?
Il ne nous est point permis de donner plus d’étendue à la mission d’Élie que l’Écriture et la tradition ne lui en donnent. La prophétie de Malachie a borné la mission d'Élie à procurer un retour du monde à la foi: l’Ecclésiastique, à rétablir les tribus de Jacob : l’Évangile à rétablir toutes choses. C’est dans tous ces textes un retour et un rétablissement que la prophétie des livres saints attribue à Élie. Ce ne sont donc point des hommes qui n’auront jamais cru à l’Évangile, qu’Élie fera revenir à l’Évangile ; ce ne sont donc pas des nations qui n’auront jamais été établies dans la foi, qu’Élie viendra y ré­tablir.

Telle est l’idée que nous avons donnée de la mission d’Élie en expliquant les pères et les enfants de la prophétie. Élie doit convertir les pères, c’est-à-dire les Juifs, qui ont déjà cru les premiers; il doit aussi convertir les enfants, c’est-à-dire les Gentils qui ont cru les derniers. En venant, Élie convertit des prédécesseurs et des successeurs dans la foi. C’est ce que nous avons entendu par les enfants et les pères. Mais des peuples qui n’ont jamais entendu parler de l’Évangile, sont-ils des pères et des enfants dans la foi ? Ils ne sont ni pères dans leurs ancêtres, ni enfants dans leur postérité. Ils sont infidèles seulement des deux côtés. Mais ils ne sont pères et enfants ni de l’un ni de l’autre.

La tradition n’a jamais démenti cette idée que nous avons eue sur la prophétie de Malachie. Elle a, au contraire, supposé presque toujours qu’Élie viendra rétablir et confirmer les églises, ou confirmer les fidèles dans la foi, rétablir toutes choses, faire revenir les Juifs; elle a toujours paru se renfermer dans les termes de l’Écriture qui sont clairs. Elle n’a jamais regardé Élie comme devant convertir à la foi des hommes qui n’auront jamais été pères ni enfants dans la foi.

Ainsi l’Écriture et la tradition se joignent ensemble pour nous apprendre qu’Élie ne sera point prédicateur de la foi dans des endroits du monde, où la foi n’a jamais pénétré; qu’ainsi on n’a aucune raison de l’introduire dans le monde avant la prédication de l’Évangile dans tout le monde, afin de la procurer.

La défection générale qui est le second signe et qui ne doit arriver, comme nous l’avons dit, qu’après la prédication générale, doit aussi arriver avant la venue d’Élie. Et voici, ce me semble, comment on le peut prouver.

Premièrement, le temps d’Élie est le temps du grand Antéchrist de la fin du monde. C’est ce qu’avouent tous ceux qui ont écrit sur cette matière, et je le prouverai bientôt contre le nouveau système. Or, saint Paul a placé la défection avant la venue de l’Antéchrist : Nisi venerit discessio primum, et revelatus fuerit homo peccati. Avant que l’homme de péché soit révélé, c’est-à-dire connu dans le monde, la défection sera déjà venue. Il faut donc qu’Élie contemporain de l’Antéchrist vienne après la défection consommée, et que le ministère d’Élie soit précisément de la faire cesser dans le monde. Et en effet, durant la défection le monde sera tel que l’Antéchrist le pourrait souhaiter, s’il est déjà dans le monde. Le monde ne sera point digne encore de ses artifices ni de ses fureurs. Il est donc naturel de supposer que le temps où l’Antéchrist viendra se déchaîner contre le monde, sera précisément le temps où les grands missionnaires de la fin des siècles auront fait un renouvellement de foi sur la terre, et auront préparé les fidèles à la persécution de l’Antéchrist.

Secondement, telle a été l’idée de presque tous les pères de l’Église. Élie, selon eux, prépare le monde à la dernière persécution. Mais le monde y serait-il préparé, si après la prédication d’Élie arrivait encore cette apostasie dont parle l’apôtre ? Cette apostasie ne peut donc arriver après la venue d’Élie, et on ne peut plus la mettre qu’auparavant.

Troisièmement, le prophète Malachie a placé la venue d’Élie avant le grand et terrible jour, et n’a rien laissé entre deux. Mais la prophétie aurait-elle son accomplissement si entre la venue d’Élie et le grand et terrible jour il y avait encore une défection générale ? Il y a plus encore. Car Malachie nous a représenté les travaux d’Élie, non point seulement comme des travaux stériles, mais comme des travaux qui auront leur effet. Il n’a point dit qu’Élie exhortera les pères et les enfants à se réunir, il a annoncé positivement qu’il les réunira et qu’ils seront solidement réunis, afin d’être solidement préparés au grand et terrible jour. Mais que deviendrai cette solidité, si les pères et les enfants étaient près de se désunir bientôt après la mission d’Élie?

Quatrièmement, saint Paul se joint encore à Malachie. Car, selon lui, d’abord la plénitude entre; ensuite les Juifs ont leur entrée ; en dernier lieu cette plénitude qui est devenue comme un sauvageon, est de nouveau entée sur le greffe, et la conversion des Gentils devient comme une résurrection d’entre les morts. Les Gentils avaient donc dégénéré avant que les Juifs entrassent, et par conséquent avant la venue d’Élie qui les fait entrer.

Enfin, telle est l’idée qui se présente d’elle-même sur l’explication que nous avons donnée de la prophétie. Nous avons vu que la mission d’Élie doit opérer une double réunion dans la foi, et qu’ainsi elle suppose une double désunion, savoir la désunion des Juifs, qui dure depuis les premiers temps de la foi des Gentils, et la désunion des Gentils qui s’est consommée avant qu’Élie vienne. Cette idée est assurément la même qui est dans l’apôtre. Car l’apôtre nous apprenant que les Juifs des derniers temps seront réunis à la foi des Gentils, et ensuite les Gentils à la foi des Juifs, suppose que la double désunion sera déjà arrivée, l’une depuis longtemps et l’autre depuis peu. Toute la différence qui se trouve entre l’apôtre et le prophète, c’est que l’un ne parle que de l’œuvre, et que l’autre nomme et l’œuvre et l’ouvrier.

Ceux qui placent la défection immédiatement avant la fin du monde, paraissent confondre la défection annoncée par saint Paul avec la tribulation des derniers temps, que Jésus- Christ a représentée au chapitre 54 de saint Matthieu. Mais Jésus-Christ a distingué lui-même ces deux choses. Car il a parlé de toutes les deux. D’abord il nous représente la défection comme un refroidissement de charité : Refrigescet caritas multorum. Ensuite venant au temps de la dernière persécution, ce n’est plus un refroidissement qu’il annonce, mais une tribulation et une horrible épouvante qui viendra fondre sur l’Église : Erit tunc tribulatio magna. Et pour nous ôter la pensée que cette tribulation doive causer une séduction générale, le Sauveur ajoute aussitôt que ces jours seront abrégés. Ils ne le seront en effet qu’afin que la persécution n’ait pas le temps de faire périr les âmes. Voilà des caractères différents des deux côtés, mais les temps le sont aussi. Car saint Paul a placé la défection avant la manifestation de l’Antéchrist, discessio primum ; au lieu que Jésus-Christ place la tribulation à la fin de la persécution de l’Antéchrist et au dernier période du monde. Car au v. 21 Jésus-Christ annonce une grande tribulation. Au v. 22 cette tribulation est abrégée à cause des élus. Au v. 24 les faux christs sont représentés avec tout l’appareil trompeur de la séduction et des miracles. Au v. 29, aussitôt après la tribulation de ces jours-là le soleil s’obscurcit etc. Tout ceci est donc représenté comme la dernière révolution du monde, puisqu’aussitôt après le soleil pâlit, et que la nature ébranlée commence à montrer aux hommes que sa ruine est prochaine. Il est donc prouvé, ce me semble, que le temps de la tribulation n’est pas le temps de la défection pendant laquelle Jésus-Christ se plaint que la foi sera rare sur la terre. Il y aura plus de foi que jamais dans le temps de la dernière tribulation, puisqu’alors Enoch et Élie auront converti le monde et que ce monde sera digne que Jésus-Christ l’abrège.

La conséquence de toutes ces réflexions est que l’Écriture et la tradition nous obligent de placer la venue d’Élie après la prédication générale de l’Évangile, après la défection générale qui suivra la prédication générale, et avant la venue de l’Antéchrist.

Élie vient dans le monde. Il commence par convertir les Juifs qui se rassemblent à ses côtés et qui excitent la jalousie des Gentils dégénérés. Élie profite des dispositions favorables des Gentils ; il rétablit les Églises de ces enfants infidèles. Il fait aussi du monde entier un monde de vrais adorateurs. Alors vient l’homme de péché armé de toute la fureur de Satan, et revêtu de tous ses pouvoirs. Élie et Enoch revêtus eux- mêmes des pouvoirs du Tout-Puissant, résistent à l'Antéchrist, ils dévoilent sa malice, ils préservent le monde ébranlé de la séduction générale. L’Antéchrist n’a de pouvoir que sur ceux qui périssent. Le monde suffisamment raffermi par tout l’éclat de la grande mission des derniers temps, voit ensuite périr ses missionnaires sous les efforts de l’Antéchrist. L’Antéchrist périt bientôt lui-même, etc.

Mais voici la grande et presque l’unique difficulté.

Si Élie ne vient que dans les derniers temps du monde, comment pourra-t-il en si peu de temps accomplir la grande œuvre qui lui est préparée ? N’est-ce pas une absurdité de vouloir qu’un homme change et renouvelle toute la face du monde dans des bornes de temps si étroites ? N’en est-ce pas un autre que pendant un espace si court, les Juifs soient en état de représenter ce grand personnage qu’on voit dans l’apôtre ; personnage si grand et si brillant qu’il sera capable d’exciter la jalousie des Gentils répandus dans tout le monde? Or, si tout cela est inconcevable, pourquoi ne se point mettre au large? Pourquoi ne point supposer qu’Élie viendra plusieurs siècles avant la fin du monde? Dans ce cas Élie n’aurait rien à démêler avec le grand Antéchrist de la fin du monde. Mais les livres saints nous font connaître plus d’un Antéchrist. N’est-il donc mieux pas de supposer, puisqu’Élie doit périr des mains d’un Antéchrist, que ce sera un autre Antéchrist lequel pourra être le précurseur du premier.

Voilà ce qu’ont dit depuis quelques années ceux qui attendent Élie et le retour des Juifs pour le temps où nous sommes, et il leur tarde beaucoup que cela n’arrive. (Mémoire sur le retour des Juifs, etc. 1724.)
D’abord ils se font un point si capital du retour des Juifs que ce n’est point assez qu’on leur accorde ce qu’aucun catholique ne leur conteste. Il faut encore leur accorder que les Juifs feront dans l’Église un personnage égal à celui des Gentils. Et, si les Juifs, malgré leur attente, tardent encore à se convertir, ils étendront volontiers la durée du monde d’autant de siècles qu’il y en a déjà eu pour les Gentils.

Mais sur quoi est fondée cette comparaison qu’on fait des deux peuples quant à l’égalité des personnages? Si c’est qu’on veuille égaler à peu près le nombre des élus chez les Juifs et chez les Gentils, les Juifs ne sont pas la cinquantième, ni la centième, ni apparemment la millième partie des autres peuples qui ont cru ou croiront à l’Évangile. Ainsi, en supposant que le nombre des élus sera dans chaque siècle en raison réciproque chez les Juifs et chez les Gentils, il faudra pour égaler à peu près le nombre total des élus chez les deux peuples, augmenter la durée du retour des Juifs, cinquante fois, cent fois, mille fois au delà du nombre des siècles qui auront été accor­dés aux Gentils plus ou moins selon la ferveur des Juifs. Or, à quoi mènent ces répartitions? A rien de solide, on le voit bien. Il n’y a ici rien de solide que ce qui est fondé sur l’Écriture. C’est à l’Écriture seule de nous mettre la main sur l’avenir. Mais nul auteur sacré ne nous apprend rien de semblable. Si ce sont des figures qui nous l’apprennent, il faudrait auparavant établir ces figures sur de bons principes et en tirer de bonnes conséquences.

Saint Paul a détruit ces nouveautés d’un seul mot, lorsqu’il nous dit que les Juifs n’entreront qu’après la plénitude des Gentils. Il n’en faut point davantage pour nous apprendre que les Juifs qui ne font qu’un seul peuple, ne seront point égalés aux Gentils qui composent tout le reste de l’univers. Un peuple que Dieu abandonne dès le temps même de sa première infidélité au Messie ; un peuple qui doit attendre pour entrer que toute la foule des Gentils qui n’entre qu’à mesure et qu’en petit nombre, et qui est mille fois plus nombreuse que lui, soit entrée, n’est pas un peuple dont Dieu égale le salut au salut des Gentils. Dieu rappelle ce peuple vers la fin du monde parce qu’il le doit à lui-même, et qu’il est fidèle dans ses promesses. C’est tout ce que les livres saints nous apprennent de la destinée future du peuple juif.

Ceux qui s’attendent que le retour des Juifs arrivera bientôt, ont été obligés d’avancer le retour d’Élie parce qu’ils supposent, comme nous, que c’est Élie qui convertira les Juifs. C’est de là qu’est venue cette nouvelle hypothèse d’un ante- christ qui combattra contre Élie et qui ne sera pas le grand antéchrist de la fin du monde. Je m’étonne que les mêmes n’aient aussi avancé le retour d’Enoch. Car toute l’antiquité a cru que ces deux grands missionnaires travailleront dans le même temps et sous la conjoncture du même antéchrist. Mais pour nous prouver l’hypothèse d’un nouvel antéchrist ennemi d’Élie et différent de celui de la fin du monde, ce n’est point assez de nous dire que l’Écriture nous apprend qu’il y a plus d’un antéchrist. Il faut encore nous prouver qu’il y en aura plusieurs qui agiront à découvert, qui auront la force en main, et persécuteront l’Église en tyrans et en maîtres du monde. C’est sous cette idée qu’est représentée la Bête qui s’élève de l’abîme et qui fait la guerre aux deux témoins. Mais trouvera-t-on un antéchrist de ce caractère, si ce n’est l’antéchrist de la fin du monde ? Les antéchrists dont nous parlent saint Jean et saint Paul sont des antéchrists cachés, sans force, sans empire, ni puissance dans l’univers. Tous leurs efforts se réduisent à des trames secrètes, à des mystères d’iniquité. Qui est l’antéchrist, dit saint Jean. C’est celui qui nie le Père et le Fils. Voilà à quoi se terminent tous les efforts de ces antéchrists ; à séduire et non pas à violenter. De plus, saint Paul ne nous parle que d’un seul homme de péché, que d’un seul fils de la perdition, que d’un seul impie qui est toujours le même et que Dieu tuera du souffle de sa bouche.

Tous ces noms de l’antéchrist sont accompagnés de l’article () dans le grec. Il y a même une fois dans le latin le pronom personnel ille (ille iniquus). Ce pronom rend tout ceci propre et attaché à un seul homme. Quelle est encore la marque qui distingue ce seul homme de tous les autres? C’est qu’il se montre à découvert; revelabitur ille iniquus, et un peu plus haut, nisi revelatus fuerit homo peccati. Cet homme qui est distingué de tous les autres parce qu’il lève le masque et agit en maître, étant donc le seul dont nous parle saint Paul, et qui doive agir à découvert, et celui qui doit combattre contre Élie devant agir à découvert selon toute l’antiquité, il n’y a plus ce me semble de prétexte légitime pour imaginer un autre antéchrist de même espèce dans des siècles antérieurs aux derniers temps du monde.
Mais il faut répondre à la difficulté. On ne conçoit pas, dites-vous, comment Élie ne venant qu’à la fin du monde aura tout le temps qui paraît nécessaire pour accomplir son ministère.
Cette difficulté peut bien venir de ce qu’on voit dans le livre de l’Apocalypse ce qui n’y est apparemment point. Il est dit au chapitre 11 que les deux témoins prophétiseront 1260 jours couverts de sacs. De là on conclut que les deux témoins ne seront témoins que 1260 jours. Or, comment concevoir qu’Élie, s’il est un des deux témoins, accomplisse son ministère en si peu de temps ?

Je réponds que cet endroit de l’Apocalypse peut avoir deux sens ; premièrement, celui qu’on lui donne dans la difficulté, savoir que les deux témoins ne seront sur la terre que 1260 jours ; secondement, que les deux témoins seront couverts de sacs 1260 jours. Dans le premier sens, les 1260 jours marquent toute la durée du ministère des deux témoins ; dans le second, ils marquent seulement la durée de la pénitence qui doit terminer le ministère.

On ne peut nier que le texte de l’Apocalypse ne puisse recevoir le second sens aussi bien que le premier. Mettons-les tous les deux en équilibre. Je demande s’il convient de préférer celui des deux qui nous oblige ou à ne plus rien entendre à la mission d’Élie, ou à renverser les idées que nous donnent l’Écriture et les pères du temps et des circonstances de la venue d’Élie ? Il est assurément plus sage de choisir le second sens si ce second sens est clair, et s’il ne nous met pas dans la nécessité de remuer les anciennes bornes. Mais je vais plus loin, et j’espère montrer que le second sens est le seul raisonnable, le seul fondé sur le texte de l’Apocalypse.

Premièrement, le but de saint Jean dans l’Apocalypse est de représenter les combats de l’Église, et le chapitre 11 est principalement occupé à dépeindre la persécution des derniers temps. Je le suppose avec toute l’antiquité et avec ceux à qui je parle. Or, il est évident que les 1260 jours sont d’abord destinés à marquer la durée de la persécution. Car saint Jean a commencé par nous dire que les Gentils fouleront la ville sainte (fouler, c’est persécuter) fouleront, dis-je, la ville sainte pendant 42 mois, et c’est à la suite de ces 42 mois que saint Jean ajoute, les témoins se couvriront de sacs pendant 1260 jours. 42 mois font 1260 jours. Les 42 mois qui précèdent sont destinés à marquer le temps que la ville sainte est foulée ou persécutée. Les 1260 jours qui suivent sont destinés à marquer la même durée, c’est-à-dire à marquer que les deux témoins se couvriront de sacs pendant tout le même temps la ville sainte sera persécutée. C’est tout ce que nous enseigne l’Apocalypse, et c’est assurément y ajouter que de nous dire que ces nombres de l’Apocalypse sont destinés à nombrer les jours du ministère des deux témoins. Ces nombres, à consulter le génie de la langue sainte dont saint Jean suivait les usages, sont destinés à nous dire en substance ce que Jésus-Christ avait dit que ces jours seront abrégés. Le nombre de 1260 jours et celui de 42 mois faisant trois ans et demi et trois ans et demi étant la moitié d’une semaine d'années, cette moitié marque l’abrégement des jours que Jésus-Christ avait promis.
Il marque que Dieu ôtera à l’Antéchrist la moitié du temps complet qui est représenté par le nombre sept doublé de trois et demi, que Dieu, dis-je, ôtera à l’Antéchrist, la moitié du temps que ce persécuteur avait destiné à tourmenter l’Église. Cette manière de compter les temps et les abrégements des temps était familière aux Juifs.

Secondement, aux v. 5 et 6 les deux témoins sont représentés comme faisant des prodiges et consumant leurs ennemis par le feu. Mais au v. 7, la Bête qui monte de l’abîme leur fait la guerre, commence à les vaincre, et ils vont périr. Voilà deux formes que prend le ministère des deux témoins. D’abord c’est un ministère tout puissant et glorieux, ensuite c’est un ministère d’humiliation et de pénitence, et au bout la mort. Dans quel temps les témoins se couvriront-ils de sacs ? Est-ce quand ils sont tout couverts de gloire et que personne ne leur peut nuire, ou bien quand ils sont près de succomber? Tout nous persuade qu’ils ne se couvrent de sacs que dans la dernière de ces deux conjonctures; qu’ainsi les sacs ne sont mis que quand la Bête, sortant de l’abîme, leur vient déclarer la guerre. Mais alors leur témoignage est déjà fini selon saint Jean ; et cum finierint testimonium, bestia quae maudit, etc. La durée du témoignage n’est donc pas la même que la durée de la pénitence des témoins.

Troisièmement, de quel titre saint Jean qualifie-t-il le ministère des deux témoins ? Il aurait dû appeler ce ministère une prophétie, puisqu’il vient de dire : Ils prophétiseront. Je dis qu’il l’aurait dû, si dans ces mots ils prophétiseront 1260 jours, il avait eu dessein de marquer en gros la qualité et la durée du ministère. Mais il ne le nomme pas une prophétie, il le nomme un témoignage : Après qu'ils auront achevé leur témoignage. Ce n’était donc pas tout le fonds et toute la durée du ministère qu’il avait en vue quand il disait : Ils prophéti­seront 1260 jours. Mais il voulait nous apprendre qu’alors et pendant les 42 mois énoncés plus haut, leur ministère prendra une forme nouvelle, que ce ne sera plus un ministère éclatant et glorieux, mais un ministère d’humiliation et de pénitence.

Il en est de même des titres personnels des deux prophètes. Dans l’Écriture, comme dans tous les autres livres, les choses sont toujours dénommées par les attributs qui font leurs principaux caractères. Or saint Jean ne nomme point prophètes les deux témoins ; il les nomme témoins, comme il a nommé leur emploi témoignage. La prophétie ou prédication de la pénitence n’est donc pas le caractère principal de leur ministère. Et par conséquent la durée du témoignage n’est pas la même que celle de la prophétie, puisque la durée est seulement affectée à la prophétie et nullement au témoignage. La durée de 1260 jours n’appartient donc point au témoignage pris dans son entier, mais seulement au témoignage en tant qu’il est changé en une prophétie ou publication générale de la pénitence. Car c’est ce qui signifie prophétie en cet endroit, comme dans le prophète Jonas.

Enfin si nous prenons garde au 3e verset, nous y verrons que les deux témoins sont déjà reconnus comme témoins avant qu’ils prophétisent couverts de sacs : « Je donnerai à mes deux témoins et ils prophétiseront 1260 jours couverts de sacs. » Mais ils n’étaient pas encore témoins avant que de reparaître dans le monde ; ils ne peuvent donc être reconnus et supposés témoins que parce qu’ils ont déjà accompli de leur témoignage avant qu’ils se couvrent de sacs. Voilà donc leur ministère déjà déclaré avant le temps de leur prophétie pour la pénitence, et par conséquent nous ne devons plus limiter la durée de leur ministère au court espace et au temps abrégé pendant lequel ils prophétisent couverts de sacs.

Ainsi nous voilà moins à l’étroit que nous n’étions. Élie, un des deux témoins, celui-là seul dont nous parlons, ne sera donc plus sur la terre seulement trois ans et demi. Ce temps, en effet, surtout si c’est à la lettre une durée de trois ans et demi, est un temps trop court et trop borné pour accomplir un ministère aussi grand et aussi vaste que celui d’Élie. Mais le temps du ministère d’Élie sera tel qu’il plaira à Dieu de le fixer. Ce temps, quelle qu’en puisse être la durée, sera suivi de près de l’avènement glorieux du Fils de l’homme, puisqu’Élie est précurseur de cet avènement ; mais ce temps durera-t-il la vie d’un homme et un siècle entier, Élie n’en sera pas moins un véritable précurseur. Un homme n’est pas seulement précurseur d’un autre dans le premier moment qu’il vient l’annoncer ; il l’est dans tout le temps qu'il continue à l’annoncer. Élie sera donc précurseur du second avènement depuis le temps où il paraîtra dans le monde jusqu’au dernier moment qui le rendra victime de l’Antéchrist. La qualité de ministre s’étend à toute la durée du ministère.

Supposons donc, si vous voulez, qu’Élie annonce le jugement dernier à peu près autant de temps que Noé a annoncé le déluge, c’est-à-dire, 100 à 120 ans, la durée d’un siècle un peu plus ou peu moins. Sera-t-il inconcevable qu’Élie puisse accomplir toute son œuvre, et faudra-t-il pour en développer toute l’étendue, mettre encore devant nous plusieurs siècles et nous assurer encore d’un nouvel antéchrist manifeste et tyran de l’univers pour le mettre en guerre avec Élie? Ces inventions nouvelles paraîtront de purs songes, si l’on considère avec quelle rapidité les apôtres ont rempli le monde de la connaissance de l’Évangile.

L’Évangile a fait d’abord des progrès étonnants dans le monde, parce que les apôtres ont profité d’environ trente ans de liberté qu’ils ont eus de la part des Romains avant la persécution de Néron et de quelques relâches qui l’ont suivie. Il n’en a point fallu davantage pour donner à l’Évangile cette étendue que l’Écriture nous fait connaître dans les écrits et dans les voyages des premiers apôtres du christianisme ; et pour que dans tous les endroits où l’Évangile était déjà connu, le sang des chrétiens ne fût plus désormais qu’une semence de martyrs. Cependant les apôtres ont essuyé bien des traverses de la part des Juifs.

Élie aura de même un temps de paix et de liberté. La grande persécution ne commence que lorsqu’il finit son ministère ; ce n’est qu’alors que Satan, outré de voir le monde renouvelé dans la foi, viendra pour la dernière fois déployer toute la puissance qui lui a été donnée pour tenter le monde. Élie trouvera des facilités étonnantes chez les Juifs que n’ont point eues les apôtres. Car les Juifs seront alors au terme de leur aveuglement, et ils n’auront plus qu’à suivre l’exemple de tout l’univers, étant désormais, comme remarque saint Chrysostôme, le seul peuple qui n’aura point cru en J.-C. Élie trouvera des Gentils qui ne seront plus chrétiens que de nom. Mais ces Gentils ne seront point des idolâtres dont il faille refondre toutes les idées. Il ne s’agira que de ressusciter une foi mourante et qui sera encore dans l’esprit, quoique bannie du fond des cœurs. Si les Mahométans qu’on peut mettre au nombre des enfants infidèles de la prophétie, parce que la religion chrétienne a été autrefois chez eux, si, dis-je, les Mahométans n’ont point encore été convertis par la prédication générale de l’Évangile, Élie les entreprendra ; son zèle et la qualité de son ministère ne nous permettent pas d’en douter. Mais des Mahométans sont moins difficiles à convertir que des idolâtres. Ils adorent le Dieu véritable, leur morale est saine en plusieurs de ses chefs. Ceux qui ont étudié un peu leur religion savent bien qu’elle n’est pas aussi grossière que la plupart des chrétiens se l’imaginent. Élie aura le don des miracles. Ce caractère de la mission d’Élie n’est point douteux pour ceux du moins à qui je parle. Élie aura des disciples, soit ceux dont nous a parlé l’auteur des réponses aux Questions des orthodoxes, soit ceux qu’il aura faits en ouvrant sa mission dans le monde, et ces disciples pourront parcourir toute la terre et y mettre l’unité selon ses vues. Les facilités des voyages sur mer et sur terre seront plus grandes qu’elles n’étaient du temps des apôtres.

Que savons-nous même si les deux témoins et tous ceux qui ont été ressuscités après J.-C. n’auront pas dans leurs corps cette agilité qui paraît avoir été donnée à Enoch et à Élie dans le temps de leur enlèvement ? Dans ce cas ils se transporteront d’une partie du monde à l’autre comme l’ont été Habacuc et saint Philippe, diacre ; ils traverseront les airs d’un vol rapide, et ne seront point obligés de ramper sur la terre. Toujours est-il bien certain que personne ne pourra nuire à Élie dans tout le temps qu’il sera témoin. Élie triomphera de tous les obstacles. Ni le fer, ni le feu, ni tout ce qu’un homme peut inventer pour nuire à un autre homme, n’aura de prise sur sa personne, jusqu’à ce qu’il finisse son témoignage. Le Sauveur avait promis cette prérogative à ses disciples, et la promesse s’est accomplie sur eux dans les premiers temps de l’Évangile. L’Apocalypse a renouvelé la promesse pour les derniers. Avec de telles prérogatives il n’est point difficile de concevoir comment Élie, aidé des ouvriers qu’il aura, quels qu’ils puissent être, aura tout le temps qui paraît nécessaire pour accomplir toute son œuvre, c’est-à-dire pour convertir d’abord les Juifs, et pour profiter aussi de l’émulation qu’il trouvera chez les Gentils.





1 C’est ce que signifie le mot grec, έλθων, qui n'est pas au présent comme veniens dans le latin, mais bien à l'aoriste ou futur.






(à suivre...)
Mercè
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Re: DISSERTATION CRITIQUE ET THEOLOGIQUE DU PERE HOUBIGANT DE L'ORATOIRE SUR LA VENUE D'ELIE

Message par Mercè »

§ 7.
Examen de ce qu’on appelle ordinairement la prophétie du cardinal de Cusa.


Le cardinal Nicolas de Brancas connu sous le nom de Cusa, lieu de sa naissance, était un homme sensé et modeste. Il était bien éloigné de se donner pour un prophète. Les auteurs du nouveau Moréri nous parlant de l’ouvrage de ce cardinal sur les derniers temps, nous apprennent que le cardinal de Cusa y paraît presque prophète. Il est arrivé à ces auteurs ce qui arrive encore aujourd’hui. Comme on a jugé à propos depuis quelques années de faire imprimer en français des morceaux détachés de l’ouvrage du cardinal, ceux qui n’ont lu que ces morceaux les ont pris pour une prophétie, parce que le cardinal de Cusa y raconte tout de suite ce qui doit arriver dans les derniers temps du monde. Mais ces récits anticipés des derniers événements du monde, ne sont que des conséquences des principes que le cardinal a établis, et qu’il a posés pour fondement de sa conjecture. Ceux qui n’avaient point lu les principes, ne voyant point que tout ce que le cardinal annonce pour les temps futurs, n’était qu’une suite naturelle des principes, ont pris tout cela pour une prophétie et le nom lui en reste encore. D’où, il est arrivé que le cardinal ayant placé la fin du monde à peu près au temps où nous sommes, quelques-uns se sont mis tout de suite à attendre Elie. C’est ce qui nous donne lieu d’examiner les principes de cet ouvrage.

Le premier et le grand principe du cardinal est que tout ce qui est arrivé à Jésus-Christ sur la terre doit arriver à son Eglise. « Jésus-Christ, dit-il, est venu au monde enfant, il a crû en âge et en sagesse, il est devenu homme fait, enseignant la vérité, et il a marché dans la vérité jusqu’au temps où il a été enlevé de ce monde, parce qu’il avait rendu témoignage à la vérité. En quittant le monde, il a laissé sur la terre une semence, qui est l’Eglise. Il est demeuré dans cette Eglise comme Adam demeura dans Eve, lorsqu’Eve eut été formée de sa chair et de ses os. Cette épouse qu’il a formée de lui-même, doit être un jour enlevée avec lui dans le ciel, et c’est dans cette vue qu’il entreprend de la nourrir et de l’élever dans la maison de son Père. Cette Eglise a donc eu une renaissance visible sur la terre; elle a crû en âge et en sagesse et elle accomplira les années de son pèlerinage. »

Pour connaître jusqu’où s’étendront les années de pèlerinage de l’Eglise, le cardinal de Cusa a supposé que le temps du Christ nous est représenté dans l’Ecriture sous deux idées: sous l’idée d’un sabbat ou révolution septennaire, et sous l’idée d’une année du Seigneur ou d’un jubilé, lequel jubilé se rencontre toujours après des révolutions septennaires ; puisque 7 fois 7 font 49, après lequel nombre vient la 50e année, qui est l’année du jubilé. Ensuite le cardinal avance en cette sorte : « Comme donc cinquante années communes répondent naturellement à un jubilé, ou à une année du Seigneur, il est facile de concevoir comment l’Eglise, qui est la copie du grand modèle, Jésus-Christ le vrai maître et le vrai Seigneur, peut expliquer ou présenter par cinquante années de sa durée l’année véritable du Seigneur qui nous a été annoncée comme un jubilé. Et l’on voit sans peine que l’Eglise, pendant le temps de son pèlerinage, doit présenter chaque révolution annuelle du Christ soleil de justice par autant de révolutions d’années jubilaires. »

C’est-à-dire que, selon notre cardinal, la durée du pèlerinage de l’Eglise est fixée à autant d’années jubilaires que Jésus-Christ a vécu d’années solaires, ou, ce qui est la même chose, à autant de cinquantaines d’années que Jésus-Christ a vécu d’années.

Le cardinal entrant dans le détail, continue ainsi :

« C’est suivant cette manière de raisonner que nous jugeons qu’il y aura plus de trente jubilés jusqu’à la résurrection de l’Eglise, et que nous, dans le temps que nous écrivons ceci, nous avons déjà passé plus de 27 jubilés, puisque depuis l’ascension de Jésus-Christ jusqu’à présent on compte 1452 ans (1). »

C’est ce qu’on voit en multipliant 50 par 29 ; on obtient 1450.

Le cardinal poursuit : « Or, c’est dans la 29e année de Jésus-Christ que Jean baptisait dans le désert et lavait les souillures des péchés, instruisant par la parole afin de préparer au Seigneur un peuple parfait. Aussi croyons-nous que bientôt s’élèveront dans l’Eglise des disciples du même esprit d’Elie qui animait Jean-Baptiste à rendre témoignage à la véritable lumière ; qu’Elie se manifestera en eux par la parole pour montrer au doigt Jésus-Christ la vraie vie et la vraie justice ; qu’ils laveront l’Eglise qui est le corps de Jésus-Christ, de telle sorte qu’on croira voir l’esprit de Dieu descendre sur elle comme sur Jésus-Christ sous l’apparence de la candeur et de la simplicité de la colombe. »

Si Luther avait lu cet endroit, il n’aurait pas manqué de se regarder comme annoncé par un prophète, lui et ses réformateurs. En effet, dans le cours du 30e jubilé qui a suivi de près le cardinal de Cusa, c’est-à-dire après l’an 1500 a paru l’hérésie de Luther, qui a prétendu laver les souillures de l’Eglise par la doctrine évangélique, mais qui a ravagé et ravage encore une partie de l’Europe.

« Néanmoins le nombre des fidèles continuera de s’augmenter, et à la lumière de la vraie doctrine, il s’étendra d’années en années jusqu’au 34e jubilé etc. Et il n’y aura plus pour lors d’endroit du monde où la foi et la connaissance de Jésus-Christ ne soit parvenue. »

Le 34e jubilé répond selon notre cardinal à la 34e année de la vie de Jésus-Christ. Ce 34e jubilé se rencontre au temps où nous sommes. Car 34 fois 50 font 1700. Mais le cardinal ne compte les jubilés que depuis la résurrection de Jésus-Christ, au lieu que nous comptons les années depuis sa naissance. Ainsi ajoutez 34 ans que Jésus-Christ a vécu, selon notre cardinal, il se trouve juste que le 34e jubilé se rencontre à l’année 1734 que nous finirons bientôt. Le cardinal a jugé que de notre temps la foi serait déjà prêchée dans tout le monde. Chacun sait ce qui en est.

« Tout chrétien peut, sur divers exposés qui se trouvent dans l’Evangile, prévoir ce qui doit arriver après nous dans l’Eglise. Et il n’y a point là de témérité. Car il suffit d'examiner ce que Jésus-Christ a fait ou ce qui lui a été fait depuis la 29e année de son âge, laquelle répond au temps où nous sommes jusqu’à sa résurrection glorieuse, et d’étendre ensuite chaque année du Seigneur en autant de jubilés pour l’Eglise. De cette manière on aura la consolation de voir que c’est dans le 34e jubilé depuis la résurrection du Sauveur, c’est-à-dire depuis l’année 1700 de la naissance du Seigneur jusqu’à l’année 1734 que Dieu nous prépare la résurrection de l’Eglise et une pleine victoire de l’Antéchrist. » Puisqu’ici le cardinal a été assez malheureux en conjectures, et l’erreur vient et du principe qu’il a suivi et de l’application qu’il en a faite, je ne m’amuse pas à détruire le principe, puisque le cardinal ne s’est point amusé à le prouver; mais le principe, fût-il vrai, a été mal appliqué: Car selon les derniers calculs des meilleurs chronologistes, Jésus-Christ est né 4 ans avant l’ère commune, et il avait non pas 29 ans lors de son baptême, mais 33 ans et plus. Voilà donc encore environ 4 ans qu’il faut ajouter à la vie de Jésus-Christ. Or, 4 ans font 4 jubilés, c’est-à-dire 4 fois 50 ans, ou 200 ans pour la durée de l’Eglise. Ainsi en appliquant le principe du cardinal sur la vraie chronologie, tout ce qu’il nous annonce pour le temps où nous sommes, est reculé de 200 ans.

Le cardinal de Cusa a encore deux principes qui lui servent comme de troupes auxiliaires.

Un de ces principes est que la durée du monde est partagée en quatre temps égaux, chacun de 34 jubilés, c’est-à-dire de 34 fois 50 ans, qui font 1700 ans ; qu’il y a depuis Adam jusqu’au déluge 34 jubilés (1700 ans) ; depuis le déluge jusqu’à Moïse, 34 jubilés (1700 ans) ; depuis Moïse jusqu’à Jésus-Christ, 34 jubilés (1700 ans). Ces 4 fois 1700 ans donnent au monde une durée de 6800 ans, en comptant le 4e temps depuis Jésus-Christ jusqu’à la fin du monde. C’est ainsi qu’on arrangeait les temps du vivant de notre cardinal. On mettait depuis le déluge jusqu’à Moïse 1700 ans. Mais nos derniers chronologistes qui suivent la supputation du texte hébreu qui est sans contredit la véritable, quoiqu’elle ait ses difficultés, n’y trouvent que 8 à 900 ans. Les sentiments ne sont partagés que sur 100 ou 150 ans.

Voici le troisième et dernier principe du cardinal, avec l’usage qu’il en fait.

Il a été pareillement révélé au prophète Daniel en quel temps devait arriver la malédiction dernière, après laquelle, selon ce prophète, le sanctuaire sera purifié, et toute vision accomplie. Car le nombre de 2300 jours lui a été fixé à compter depuis le temps que la parole de cette prophétie lui a été portée. Or, c’est dans la troisième année du règne de Balthazar, et dans la première année du règne de Cyrus que cette révélation lui a été faite ; et selon saint Jérôme, Africain et Josèphe, la lre année de Cyrus, 3e de Baltazar, a précédé le Christ d’environ 559 ans. Il est donc constant qu’en prenant les 2300 jours pour autant d’années, ainsi qu’il a été montré au prophète Ezéchiel, la résurrection de l’Eglise arrivera après l’année 1700 et avant l’année 1750. Ce qui s’accorde avec ce que nous avons dit ci-dessus.

Il y a, selon le cardinal, 2300 jours, c’est-à-dire 2300 ans depuis la prophétie de Daniel jusqu’à la fin du monde. Pour savoir combien il y a d’années depuis Jésus-Christ jusqu'à la fin du monde, il faut ôter des 2300 ans les années qui se sont écoulées depuis le temps de la prophétie jusqu'à Jésus-Christ.

Il s’en est écoulé selon le cardinal et selon les auteurs, 559. Otez donc 559 ans de 2300 ans, il reste 1741 ans depuis Jésus-Christ jusqu’à la fin du monde.

Cela veut dire que depuis 1734 où nous sommes, nous avons plus que 7 ans à attendre la fin du monde, et que dans l’espace de 7 ans les Juifs se convertiront dans le monde, que les Gentils se convertiront aussi, l’Evangile leur étant prêché ; que l’Antéchrist viendra; que l’Eglise triomphera de l’Antéchrist. Tout cela dans l’espace de 7 ans.

Système de l'Ecriture Sainte sur la durée du monde, etc., Paris, 1733. Un auteur qui donna l’année dernière un système de la durée du monde, a fait un usage bien différent de la même prophétie de Daniel. Cet auteur a essayé de prouver par plusieurs conjectures tirées des livres saints dont quelques-unes sont très-dignes d'attention, que le monde doit durer autant de temps depuis la résurrection de Jésus-Christ qu’il a duré depuis Jésus-Christ en remontant jusqu’au déluge, c’est-à-dire 2401 ans. L’auteur est sensé. Il ne prétend pas que l’on puisse calculer au juste les 2401 ans, soit depuis le déluge jusqu’à Jésus-Christ, soit depuis Jésus-Christ jusqu'à la fin du monde. Sa thèse est seulement que le même nombre d’années se trouvera dans les deux temps, quoique nous n’ayons pas des règles bien certaines pour les compter juste. Il tire toutes les preuves des symboles de l’Ecriture, et il ajuste ces symboles sur la meilleure chronologie. Une de ces preuves est tirée des 2300 jours de la prophétie de Daniel ; jours qu’il prend pour autant d’années, comme a fait le cardinal de Cusa. Daniel, selon lui, a marqué le nombre des années qui devaient s’écouler depuis la profanation qui fut faite du lieu saint par l’empereur Adrien, lorsque cet empereur fit bâtir un temple destiné à l’idolâtrie sur les ruines du temple de Jérusalem, jusqu’à la fin de la dernière profanation qui arrivera sous l’Antéchrist, c’est-à-dire jusqu’à la fin du monde. On peut voir dans l’auteur de quelle manière il prouve cette explication qu’il nous donne de la prophétie de Daniel. Mais cette explication se rencontre juste avec les autres preuves qu’il a déjà données que le monde durera 2401 ans depuis la résurrection de Jésus-Christ. Car Adrien a profané le lieu saint vers l’an 137. Cette année 137 se rencontre dans l’année 101 depuis l’accomplissement des semaines de Daniel. C’est l’année 101 depuis la mort de Jésus-Christ. Ajoutez à ces 101 ans les 2300 de la prophétie, vous trouverez en tout 2401 ans que doit durer le monde depuis la résurrection de Jésus-Christ jusqu’à la dernière résurrection du monde. Ceux qui auront médité et approuvé les preuves de cet auteur et qui voudront joindre nos conjectures aux siennes en pourront conclure, s’ils le veulent, que nous pouvons attendre Elie encore à peu près 600 ans.

On sera étonné peut-être de ne me voir pas éloigné du dernier système de la durée du monde, et apparemment plusieurs de mes lecteurs jugeront qu’il vaudrait mieux les combattre tous. Qui est-ce en effet qui prendra pour argent comptant de pareilles conjectures? Les hommes de notre siècle se laisseront ils persuader par des raisonnements qui ne peuvent être reconnus pour vrais et certains que dans les temps à venir ? Et comment d’ailleurs accorder avec l’Evangile des systèmes qui prétendent fixer l’époque de la venue du Fils de l’homme ?

En donnant des systèmes de la durée du monde, on ne prétend pas fixer le jour, ni l'année de la venue du Fils de l’homme ; mais on tâche d’approcher le plus qu’on peut d’un point fixe que Dieu seul connaît, mais dont J.-C. nous a avertis qu’on sentirait les approches. C’est ce que nous apprend la comparaison de l’Evangile que j’ai rapportée ci-dessus. La naissance des feuilles n’apprend pas fixement quel jour de l’année la saison de l’été doit commencer. Car les feuilles viennent aux arbres plus tôt ou plus tard selon bien des causes différentes, au lieu que l’été et les autres saisons ont un cours réglé qui n’attend pas la naissance, ni la chute des feuilles. Il est donc, ce me semble, conforme à l’esprit de l’Evangile de faire attention aux signes qui, selon J.-C. même, seront envoyés pour nous avertir que le monde est dans sa vieillesse et qu’il approche de son terme. Voilà déjà de quoi répondre à
ceux qui commencent toujours par mépriser les raisonnements qui ont l’avenir pour objet.

Il est vrai que les systèmes de la durée du monde vont plus loin, et qu’ils fixent à peu près un certain nombre d’années. Or n’est-il pas inutile de vouloir fixer les années du monde ?

Il est inutile de chercher la solution géométrique de la quadrature du cercle. Mais il n’a pas été inutile de chercher la méthode pour en approcher aussi près que l’on souhaite, parce que la quadrature entre dans plusieurs opérations de géométrie, d’astronomie, de navigation, etc. Il me semble qu’on peut dire la même chose des systèmes de la durée du monde.

Il est inutile que nous sachions l’heure et le moment de la venue du Fils de l’homme, et c’est pourquoi les livres saints ne nous en ont donné aucune démonstration physique et naturelle. Mais il n’est pas inutile et il sera même consolant pour nous de sentir les approches de ce dernier jour, comme nous l’apprend l’Evangile, et c’est parce que cela est avantageux et consolant pour nous que l’Ecriture ne nous a pas laissé absolument dépourvus de tout moyen de connaître à peu près la durée du monde. Les pères des premiers siècles ont tous supposé qu’il y en avait des pronostics dans l’Ecriture et que ces pronostics faisaient partie des figures de l’Ancien Testament. Personne n’a jamais traité cette supposition de folie ; personne n’a jamais blâmé les pères qui ont fixé par exemple la durée du monde à 6000 ans. Ce qui montre assez que de telles suppositions n’ont jamais été regardées comme opposées à l’Evangile.

Et en effet, l’Evangile n’a parlé que du jour et de l’heure de la venue du Fils de l’homme. Il a comparé ce jour et cette heure au moment précis où vient un voleur pendant la nuit. C’est assez nous dire que nous ne devons pas étendre l’incertitude du dernier jour à tous les temps qui le doivent précéder, et assurément nous ne le pourrions faire qu’en mettant le Sauveur en contradiction avec lui-même. Les pères de l’Eglise ont très-bien senti la valeur du terme de l’Evangile, et c’est parce qu’ils l’ont sentie qu’ils n’ont pas craint de nous dire ce qu’ils pensaient de la durée du monde. Nous passons légèrement sur ces choses quand nous les rencontrons dans les premiers pères de l’Eglise. Néanmoins ces pères lisaient l’Écriture avec les yeux des disciples des apôtres, et ces yeux pénétrants y découvraient beaucoup de choses qu’on n’y voit plus, quand on le lit avec des yeux qui ne font que de regarder. Ceci est un peu la honte de notre siècle. Nous sommes, en lisant l’Ecriture, comme un homme tout neuf en peinture est devant un beau tableau. J’avoue qu’il nous est très-permis de ne point pénétrer dans les secrets des prophéties et des figures. Mais est-il sensé de blâmer ceux qui trouvent dans ces tableaux des merveilles que nous ne sommes point en état d’y voir? Laissons-en le jugement à un petit nombre de connaisseurs. C’est assurément le parti le plus sage. Je n’ai point blâmé l’entreprise du cardinal de Cusa, comme lui-même n’a point blâmé ceux qui en avaient fait de pareilles avant lui. J’ai seulement blâmé le système, et je crois avoir montré que ce savant cardinal n’a pas rencontré les vrais pronostics de l’état de l’Eglise pour les siècles à venir. C’est, à mon avis, ce que chacun devrait faire : examiner de sang-froid les systèmes de la durée du monde et ne les blâmer qu’après en avoir senti le faux.




FIN











(1) Il y a dans le texte, cinquante. Mais ce nombre ne convenant pas à la supputation que va faire le cardinal, ni aux années de la vie de Jésus-Christ, il est évident qu’il faut lire trente. L’erreur vient du nombre cinquante qui est répété plusieurs fois dans ce qui précède.
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