Mgr Ngo dinh Thuc - Autobiographie a écrit :
La Sainte Messe consiste, essentiellement, dans la consécration des Espèces. Les autres parties, sont à la rigueur ou en cas de nécessité absolue, omises ; c'est le cas des prêtres emprisonnés célébrant la Messe dans l'obscurité d'une cellule pour se communier et communier leurs codétenus.
Jésus consacra, à la dernière Cène, selon la coutume juive pour la Pâque. Actuellement, le prêtre consacre debout et incliné pour communier. Pourquoi, car on mange assis. Les Japonais mangent assis sur leurs talons ; les Hindous mangent assis à terre, la nourriture étendue sur des feuilles de bananier ; les Chinois et les Viets mangent avec les baguettes. On pourrait, logiquement, être surpris de ce que Paul VI condamne ceux qui célèbrent d'une autre façon, par exemple, en suivant la liturgie de Saint Pie V. Il aurait pu, avec cette logique condamner la Première Messe célébrée par Jésus …
Or, après Vatican II, on prône officiellement la diversité pour les incidents et l’unité seulement dans les choses essentielles. Des hiérarchies japonaises, indiennes sont encouragées dans l'adaptation de la Messe à leurs particularités nationales. Le "haro" est, uniquement sur la Messe de St-Pie V !
Je me suis étendu sur ce cas particulier à cause non seulement de l'injustice de la condamnation, mais surtout à cause de l'ineptie de la mesure, d'autant qu'on n'ose pas appliquer la même interdiction, non seulement aux liturgies orientales, mais aussi aux liturgies milanaises de St-Ambroise, à la liturgie dominicaine, mozarabique et lyonnaise... Peut-être, en faisant cette respectueuse observation, ai-je été poussé, instinctivement, par cette manie d’indépendance des Viets. Concluons cette parenthèse et étudions l’environnement qui décida de mon avenir.
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Re: Biographie Mgr Thuc ?
Dans le document intitulé Two bishops in every garage (dernière étude que publia l’abbé Cekada comme membre de la FSSPX peu de temps avant de la quitter, sous le pseudonyme de “Peregrinus”), nous trouvons ces réflexions concernant l’inculturation véhiculée ci-dessus par Mgr Thuc :
Abbé Cekada – Two bishops in every garage. (The Roman Catholic, Janvier 1983) a écrit : Mgr Ngô semble avoir des idées assez inhabituelles en matière liturgique et disciplinaire. Une partie de son autobiographie est apparue dans un récent numéro de The Seraph (“Misericordias Domini in Aeternum Cantabo : Autobiography of Archbishop Peter Martin Ngo-dinh-Thuc” The Seraph, vol. III, n° 3, (Nov., 1982), pp. 13-14.) et la page d’index indique qu’il s’agit d’un extrait « du français par l’évêque Vezelis ». Ngô dit que "parmi les intellectuels, nous admettons l’unité du dogme en matière de foi, mais avec la diversité dans les sphères qui ne touchent pas le dogme." En parlant de la situation dans l’Église avant Vatican II, il continue :Mgr Thuc a écrit :
Cela explique en quelque sorte ma désaffection pour les entreprises envahissantes du Vatican d’imposer des points de liturgie et de droit canonique - en un mot - réduisant la particularité de chaque civilisation à un dénominateur commun ... La diversité est l’ornement de l’univers. Pourquoi imposer une seule manière de célébrer la Sainte Messe, qui consiste uniquement en la consécration ? Et de l’imposer sous peine de suspension et même d’excommunication - n’est-ce pas un abus de pouvoir ?
Mgr Ngô semble avoir oublié que la raison pour laquelle l’Église insistait sur l’uniformité liturgique était qu’elle la considérait comme un reflet de l’unité doctrinale. En tout cas, il continue :Mgr Thuc a écrit :
Le Vatican invente des règlements afin d’étouffer toute particularité, qu’elle soit liturgique ou canonique, des Églises locales. Il veut l’uniformité partout sans penser que les particularités liturgiques des Églises orientales remontent à l’époque apostolique, et sans considérer que chaque peuple a ses caractéristiques aussi respectables que celles de Rome.
Les coutumes orientales qu’il énumère sont les coutumes sociales des cultures païennes asiatiques, et non celles des églises uniates de l’est. La raison pour laquelle l’Église a « inventé » des règlements, d’ailleurs, était de préserver la foi et d'« étouffer » l’erreur. Il observe que Notre Seigneur a célébré la Dernière Cène selon les coutumes juives de la Pâque, et continue :Mgr Thuc a écrit :
Actuellement, le prêtre consacre en étant debout et reçoit la Sainte Communion dans une position inclinée. Pourquoi devrait-il faire ça, puisque l’on mange en étant assis ? Les Japonais mangent assis sur leurs talons ; les Hindous mangent assis par terre et la nourriture est étalée sur une feuille de bananier. Les Chinois et les Vietnamiens mangent avec des baguettes. Il poursuit en avançant le curieux argument que, à la lumière de cela, Paul VI était illogique en condamnant ceux qui célèbrent la messe traditionnelle parce qu’il a condamné "ceux qui célèbrent d’une manière différente."
Ainsi, Mgr Ngô, le chef de cette "hiérarchie", considère que l’uniformité qui existait dans l’Eglise avant Vatican II en matière de droit canonique et de pratique liturgique est "envahissante" et indésirable. C’était un « abus de pouvoir ». Mgr Ngô, quant à lui, considère la diversité dans ces domaines comme « un ornement de l’univers ». Tout cela ressemble un peu aux documents de Vatican II.
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Re: Biographie Mgr Thuc ?
Mgr Ngo dinh Thuc - Autobiographie a écrit :
Le premier cercle de cet environnement est la Famille, une famille Viet, de race, de religion catholique à la manière vietnamienne qui consiste à se débrouiller sans attendre une aide problématique des autres. C'est ainsi que l’Église vietnamienne survécut quand la persécution des rois la priva des prêtres étrangers. Quelques-uns, réfugiés dans les forêts, soutenaient les chrétiens qui se considéraient, alors, comme privilégiés d'avoir pu approcher des sacrements une ou deux fois dans leur vie.
Les petites chrétientés (paroisses) vietnamiennes pointillaient le territoire Viet depuis la Porte d'Annam jusqu'à la Pointe de Caman. En voici l'organisation imaginée : pour survivre on choisit alors les chrétiens âgés, connaissant mieux que les autres les dogmes de la Foi, appelés Catéchistes par les missionnaires, qui formaient l'état-major de la paroisse. Leur chef contrôlait les actions du groupe responsable de la survie et le progrès de la chrétienté, l'un était chargé de l’enseignement des enfants dans la Foi et les préparaient à la Communion (quand elle pouvait se faire). Un autre s'occupait de la visite aux malades et leur préparation à la mort. Un autre préparait et dirigeait les chants, les prières, la lecture de l’Évangile et de l’Épître, dans les Messes sans prêtre, comme nous le faisons pour la Communion spirituelle.
Comment trouver l'argent nécessaire pour le culte, pour bâtir la petite chapelle en chaume, pour les voyages et l'accueil du missionnaire, pour nourrir les candidats au Sacerdoce - lesquels étaient choisis dans le Conseil de la Chrétienté - le séminaire étant constitué par une jonque sur laquelle habitait l'unique professeur : le missionnaire qui enseignait, de nuit, un peu de Latin, suffisamment pour réciter les formules de la Consécration et celles des Sacrements … le jour, les séminaristes se transformaient en pêcheurs pour nourrir la communauté.
Cette formation accomplie, on les expédiait à l’Étranger, soit au Siam, soit à Ponlo-Pinang, séminaire général des Missions Étrangères de Paris, pour y recevoir les Ordres. Voilà ce que fut la création des Prêtres séculiers indigènes dont les promoteurs furent les Viets, poussés par leur instinct d'indépendance, par leur manie de se débrouiller - far da sé - sans attendre une aide miraculeuse de l’Étranger.
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Re: Biographie Mgr Thuc ?
Mgr Ngo dinh Thuc - Autobiographie a écrit :
Ainsi, l'organisation de la paroisse vietnamienne par des laïques privés de prêtre était ce que Rome appela "Action Catholique", se glorifiant de l'avoir créée sous les Pontificats de Pie XI et Pie XII alors qu'elle était connue et pratiquée par l'apostolat des Gentils entouré, non seulement de prêtres, de diacres, d'évêques mais aussi de laïques, hommes et femmes, et cela 300 ans avant sa résurrection par les deux Papes Pie. Tout comme la création d'un clergé indigène.
Ces deux piliers de l’évangélisation, inventés par les Viets, sont un exemple de l’intelligence de ce peuple que le St-Siège a traité comme entité peu importante dans l’Église, Jusqu'à ne lui concéder une hiérarchie officielle et un cardinal qu'après avoir octroyé ces distinctions à d’autres pays qui, du point de vue Foi, nombre du clergé et des martyrs indigènes, étaient dépassés - de loin - par le Vietnam catholique. Mais je fus quelque peu étonné lorsque le bon Pape Jean XXIII me demanda, alors que comme doyen je lui présentais dix hiérarchies du Vietnam "Qu'est-ce que c'est ce Vietnam ?" Et Jean XXIII était le Vicaire de Celui qui déclarait, il y a 2000 ans "Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent." II ne faut donc pas être surpris de l’animosité de Paul VI contre notre famille et, particulièrement, contre ma personne allant jusqu'à m’imposer la démission de mon archevêché, avant l'âge fixé aux évêques pour leur retraite, et d'y nommer un de ses favoris enclin à la politique de "l'ouverture à l'Est". Lequel se vit, récemment, traiter comme persona non grata par ses anciens amis communistes quand il osa élever la voix contre les entraves mises par les communistes à l 'assistance de la Messe dominicale en imposant aux catholiques des corvées publiques, à l'heure de la Messe. Et, pour lui faire sentir leur rupture, les communistes ne lui permirent pas d'assister au Synode de 1977 avec les trois autres archevêques vietnamiens.
Un autre archevêque vietnamien a été condamné par les communistes, mon neveu, l'archevêque F.X. Nguyen-van-Thuan, coadjuteur de Saïgon. Il mène la vie d'un bagnard, dans un coin de la forêt du Sud, pour avoir aidé les réfugiés à s'installer au Sud alors qu'il avait été chargé du Secours Catholique par le St-Siège. Or, celui-ci proteste contre le Brésil mais se tait dans le cas de mon neveu…
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Re: Biographie Mgr Thuc ?
Mgr Ngo dinh Thuc - Autobiographie a écrit :
Nourri, dès ma naissance, dans cette atmosphère vietnamienne du catholicisme combatif, j'ai accepté sans rechigner d'adopter la prêtrise comme mon poste de combat en ce monde, n'importe quel poste, n'importe quelle mort. Je n'ai donc aucun droit à "rouspéter" si je suis, aujourd'hui, un archevêque, un ex-excommunié, autorisé à célébrer, chaque jour, la Sainte Messe mais "illogiquement" non autorisé à entendre les confessions des réfugiés vietnamiens incapables de se confesser en Français.
Voilà l'environnement racial et religieux. Et voici l'atmosphère familiale dont la Providence m'a entouré.
Je suis un Ngô. Ngô est un des noms de famille au Vietnam. Je crois ne pas me tromper en affirmant que le nombre des noms de famille Viet ne dépasse pas cent. Le nom qui compte le plus de descendants est Kguyên, dont le rameau le plus fourni est la famille royale. Celui qui en compte le moins est le mien. D'après la Légende, les Ngô sont les descendants de la première famille royale autochtone du Vietnam indépendant. Ceci explique, peut-être un peu notre patriotisme et notre attachement à notre terroir.
En dehors de la Légende de notre extraction royale, aucun autre Ngô n’a percé dans l'histoire du Vietnam jusqu'à l' apparition de notre famille, apparition brillante mais tragique.
Aucun Vietnamien n' oubliera jamais les noms de Ngô-dinh-Khâ, mon père qui souffrit mille morts pour n'avoir pas voté, avec les autres dignitaires de la Cour, la déchéance de l'empereur Thanh-Thaï, imposée illégalement par le représentant de la France en Annam (Vietnam central), le nom de notre aîné Ngô-dinh-Khôi, enseveli vivant avec son fils unique, pour avoir refusé d'être un ministre dans le premier ministère communiste, car il regardait comme incompatible : être catholique et fonctionnaire communiste. Plutôt mourir que se souiller. Enfin tous Vietnamiens connaissent et respectent les noms de Ngô-dinh-Diêm, père de la République du Vietnam, et celui de Ngô-dinh-Nhu et de Ngô-dinh-Cân, collaborateurs du président, tous les trois tués par la C.I.A.
Deux Ngô ont échappé à cette tuerie organisée par l'ambassadeur Cabot Lodge, un franc-maçon : mon frère Ngô-dinh-Luyên, alors ambassadeur à Londres, sorti de l’École Centrale des Ingénieurs, grâce à son éloignement du Vietnam, et moi-même, appelé à Rome pour participer au Concile de Vatican II . Luyên a 13 enfants et Nhu, 4.
J'espère que malgré le dépaysement, puisque vivant en Europe, ils n’oublieront pas la tradition de notre famille : se dévouer totalement au service de Dieu et de la Patrie.
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Re: Biographie Mgr Thuc ?
Mgr Ngo dinh Thuc - Autobiographie a écrit :
J'ouvre ici une courte parenthèse : que signifie ce mot "dinh" en sandwich entre Ngô et le nom personnel comme Diêm, Thuc ? Ce mot désigne la branche de la famille car il y a des Ngô-dûc, des Ngô sans "sandwich" comme le roi Ngô-Guyân.
Mon Père, Ngô-dinh-Khâ, dont l'enfance et la carrière ont été déjà racontées dans "Doce me", mérite le souvenir comme l'homme qui, le premier, a travaillé à introduire l'étude du Français au Vietnam Central. Il l'a fait par patriotisme. A cette époque, les Français, pratiquement, gouvernaient l'Annam. Or, selon les conventions entre la France victorieuse et les empereurs du Vietnam vaincus, l'Annam devait "jouir" du statut du Protectorat et non pas subir celui de Colonie, sort de la riche Cochinchine où les habitants étaient "sujets" et non pas "citoyens" français. Mais l'Annam, pratiquement, était gouverné par le Résident de France qui imposait, comme ministres du roi, leurs domestiques qui parlaient un "sabir" français appris quand ils servaient dans la cuisine de leurs patrons. Mon père, alors, conçut le projet d'enseigner "le vrai Français" d'abord aux lettrés vietnamiens et, ensuite, aux jeunes vietnamiens de souche royale. C'est alors qu'il fonda le Collège national au Vietnam : Quốc Học. Une aventure un peu folâtre : les pères "nobles", à sa demande, lui donnaient seulement les enfants de leurs concubines et il lui fallait "payer" ces élèves ... Ceux-ci devinrent, plus tard, ministres …
Ainsi, les fils des concubines de dernière classe des rejetons royaux furent les "intellectuels de culture française" comme docteurs en médecine, dentistes, avocats, hauts fonctionnaires. Ce fut grâce à ces hommes, instruits par mon père, que mes frères, l'aîné Ngô-dinh-Khôi et le futur premier Président de la République du Sud-Vietnam furent protégés et gravirent les échelons du mandarinat avec facilité.
Mon père fut choisi pour être précepteur du Jeune roi Thânh-Thâi et, plus tard, ministre de la Maison Impériale. Ces honneurs causèrent de terribles épreuves à mon père lorsque le Résident général de France au Centre-Vietnam, Monsieur Levêque, dépassant les attributions contenues dans le Traité franco-vietnamien, décida de détrôner Thânh-Thâi, sous prétexte de folie, car ce jeune roi, intelligent et actif, ne pouvait se contenter du seul privilège de nommer des génies tutélaires pour les villages, eut l'idée de "militariser" ses nombreuses concubines en leur enseignant les marches militaires et en les faisant manœuvrer avec des fusils en bois. Tout ceci se passait dans la Cité Interdite, donc loin des yeux du vulgaire.
Le Résident Levêque fit réunir illégalement les mandarins de la Cour et leur ordonna de voter, unanimement, pour la déposition du Souverain. Ces mandarins obéirent servilement, à l'exception de mon père. Condamné à la dégradation de tous ses titres mandarinaux, mon père fut mis en prison et le Roi fut exilé à Madagascar. Le peuple vietnamien, devant cet abus de pouvoir et la lâcheté de la Cour, proclama que le seul opposant à la déposition du Roi était Ngô-dinh-Khâ. Le bannissement de mon père ne fut levé qu'à la majorité de l'empereur Duy-tân, un des fils de Thânh-Thâi qui restitua à mon père ses titres et ses droits à la pension de retraite.
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Re: Biographie Mgr Thuc ?
Mgr Ngo dinh Thuc - Autobiographie a écrit :
Ici, Je crois devoir relater comment le Résident de France choisit le nouveau Roi. Il fit aligner les nombreux rejetons mâles de Thânh-Thâi, leur enjoignit de faire une course à pied, promettant une récompense au vainqueur. Et celui qui arriva le dernier fut choisi comme Roi par le Résident qui estimait qu'il était le moins intelligent. En quoi il se trompait lourdement, car ce garçon était le futur Duy-tân, ennemi acharné de la France qui faillit chasser les Français à l'aide des "volontaires" destinés à aller combattre en France. Or, ce complot faillit grâce à mon frère Ngô-dinh-Khôi.
Relâché de la prison, mon père, après une longue maladie, dut penser à trouver le riz quotidien pour sa nombreuse famille, six garçons et trois filles. Mandarin d'une rigide honnêteté, la maladie engloutit ses pauvres épargnes. Il décida donc d'exploiter quelques arpents qu'il possédait dans le village d'Ancûn, non loin de Hué. Je vois encore mon père, accompagné d'un de ses fils ou d'une de ses filles, se rendre à pieds chaussés d'une paire de sabots en bois fabriqués par lui-même, faire les six kilomètres menant à ses rizières, y surveiller le repiquage du riz, l'arrosage à l'aide d'une noria à pédales, puis la moisson. Quand il était fatigué, notre père s'arrêtait en chemin sous l’ombrage d'un taillis de bambous et, là, tout en fumant une cigarette qu'il roulait lui-même, il nous racontait des histoires intéressantes, tirées de la Bible ou des livres de prix donnés par les Frères des Écoles Chrétiennes. Car mon père était un conteur-né et c'était grâce à ce don qu'il gagnait de quoi fumer quand il était séminariste à Anninh et que ses camarades lui demandaient de raconter ou d'inventer une histoire. Il exigeait alors, en récompense, quelques cigarettes et charmait l’auditoire par les récits sortis de son imagination.
Nous vivions pauvrement mais décemment. Je ne sais comment notre père réussit à nous donner une maison à un étage, chose rare en ces temps au Vietnam, entourée d'un grand jardin. Mon père, qui souffrait de rhumatisme aigu causé par le climat humide de Hué, avait ajouté au rez-de-chaussée un étage, pas très haut, et nous y faisait coucher, pour nous protéger de l'humidité, sur une natte étendue sur le plancher même. C'est ainsi que tous les garçons de la famille poussaient drus.
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Re: Biographie Mgr Thuc ?
Mgr Ngo dinh Thuc - Autobiographie a écrit :
Le programme des jours de la semaine était toujours le même. Le matin, réveil à six heures au son de la cloche de la cathédrale de Phu-cam notre paroisse. Garçons et filles se précipitaient à la cuisine pour faire leurs ablutions puis prenaient l'habit Jong jusqu'aux genoux (notre habit de cérémonie) et suivaient notre père à la Sainte Messe, tous agenouillés à ses côtés notre père assistait à la Messe les yeux fermés, les mains jointes mais promptes à secouer les garçons s'ils se montraient distraits. Il approchait quotidiennement de la Sainte Table, accompagné de ceux de ses enfants ayant fait leur Première communion. Il ne manqua presque jamais la Messe quotidienne, même les jours de tempête et il nous inspira une dévotion profonde envers ce renouvellement du Sacrifice de la Croix en nous racontant, souvent, une histoire qui me semble être l'une des légendes dorées que voici : Un seigneur avait deux pages dont l'un était son favori. L'autre commit quelque faute que ce seigneur décréta encourir la mort. Cependant, il imagina le faire mourir d'une manière clandestine. Dans ce dessein, il fit venir auprès de lui un homme dévoué à ses intérêts, qui possédait un four à chaux et lui ordonna d'y jeter, le lendemain le page qui irait lui porter une missive, dès le matin. Et, le lendemain, il appela le page condamné, lui donna un pli avec ordre d'aller le remettre au chaufournier. Le page se hâta d'aller faire sa commission mais, à mi-chemin, il entendit sonner la Messe dans la chapelle qui se trouvait sur son chemin et, se rappelant de la recommandation de ses parents de ne jamais manquer la Messe, il entra et assista dévotement au Saint-Sacrifice. Or, le seigneur, impatient de savoir si l’assassin avait exécuté son ordre, manda son page favori s'en enquérir et lorsque le bourreau vit venir le messager, il s’empara de lui et le jeta dans le four.
Après la Messe, nous rentrions pour le petit déjeuner préparé par notre mère : un bol de riz assaisonné de sel, puis, sac au dos, nous partions pour l'école. Le repas de midi était plus substantiel mais simple ! du riz à la place du pain, un potage ordinairement fait avec du poisson, la viande étant réservée pour dimanches et jours de fête, des légumes, de temps à autre un fruit comme dessert, fruit fourni par le jardin : ananas, prunes, caramboles. Le souper consistait en un seul plat, mais si la qualité et le nombre des mets faisaient souvent défaut, la quantité ne manquait jamais. Ma mère, une excellente cuisinière, faisait des merveilles pour nous nourrir et changer les menus. Mon père était rigide sur ce point : il fallait manger, indifféremment, tout ce qui était servi. Mon frère Diêm, qui ne pouvait souffrir le poisson, était forcé de le manger comme les autres, malgré les vomissements qui le secouaient. Cette allergie au poisson, surtout au poisson salé, fut la cause de son abandon du noviciat des Frères des Écoles chrétiennes, à son grand regret, car le Frère-directeur du Noviciat déclara qu'il n'avait pas la vocation religieuse puisqu'il ne pouvait, s'astreindre à la table commune. Le soir, à 8 heures, après le souper, filles et garçons, agenouillés, nous récitions les prières du soir puis, étendus sur notre plancher, nous nous endormions bercés par les Pater et les Ave Maria récités par notre papa et notre maman…
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Re: Biographie Mgr Thuc ?
Mgr Ngo dinh Thuc - Autobiographie a écrit :
Si notre père était toute droiture ; une barre d'acier, notre mère était toute douceur, toute flexibilité, mais sans jamais la moindre concession au mal. Elle était la charité personnifiée, la modestie chrétienne même. Elle n'était pas, comme l'on dit, prêchi-prêcha, mais ses vertus étaient les plus convaincants discours sur la bonté du Christianisme. Notre famille eut nombre de domestiques, tous se sont convertis et sont restés de bons chrétiens.
Ma mère appartenait à une famille de petite bourgeoisie, originaire du Quang-ngâi, au-delà de Tourane, vers le Sud. Issue d'une nombreuse famille, deux garçons et trois filles, c'est elle qui tint le rôle de maîtresse de maison du vivant même de notre bonne aïeule et ce rôle lui fut dévolu à cause de son intelligence et surtout de sa douceur. Ses frères et sœurs la chérissaient. Le Père Allys, curé de notre paroisse de Phû-cam, la connaissait et quand mon père, veuf d'une première union, demanda à ce Père de lui indiquer une épouse, ce fut notre mère qui fut proposée par le curé. Son savoir-faire fit d'elle une digne épouse d'un ministre de la Cour, la mère du premier Président de la République du Sud-Vietnam.
Les vertus chrétiennes de nos parents furent le seul héritage laissé à nous, héritage infiniment plus précieux que titres de noblesse et valeurs pécuniaires car il nous procure la possession du Ciel "hæredes Dei et cohæredes Christi".
Les dernières années de notre mère furent visitées par une maladie qui lui laissa sa perspicacité d'esprit mais lui enleva le mouvement de ses membres inférieurs. Obligée, durant une dizaine d'années, à végéter sur un lit, elle eut tout le loisir de se préparer à la mort.
J'étais, à cette époque, devenu l’Évêque de Hué, donc l’évêque de ma mère. J'eus le privilège de lui donner la Sainte-communion tous les matins, vers 7 heures. Elle mourut à Saïgon, dans la demeure de ma sœur, mère de l'Archevêque-coadjuteur de Saïgon. Ma mère ne connut pas l'assassinat de mes frères. Elle partit vers le Ciel, un matin après avoir fait, comme d'ordinaire, la Sainte-Communion, d'une hémorragie du cerveau, âgée de plus de 96 ans. Ses funérailles attirèrent des foules de sympathisants.
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Re: Biographie Mgr Thuc ?
Mgr Ngo dinh Thuc - Autobiographie a écrit :
Avec mes frères et sœurs, nous vivions dans cette atmosphère de "Nazareth", c'est-à-dire de "Foi", dans une médiocrité "aurea". L’aîné était Ngô-dinh-Khôi qui devint plus tard gouverneur de la très importante province de Quảng-nam, limitrophe de Danang que les Français appelaient Tourane. Province de révolutionnaires et de grands lettrés ; le premier ministre de la République Socialo-communiste du Nord : Phamvân Dòng est originaire du Quảng-nam comme l'était le grand poète patriote.
Mon aîné était séparé de moi par ma soeur Ngô-thi-Giao et deux garçons morts en bas-âge : Tr'ae et Quynh, ce qui explique le peu de relations entre nous, surtout qu'adolescent j'avais de très rares rencontres avec mon aîné, étant séminariste et, plus tard, étudiant à Rome tandis que mon aîné parcourait les divers échelons du mandarinat depuis le neuvième degré jusqu'au premier comme Gouverneur de Province. Cette course aux honneurs s'effectuait hors de Hué, car la Tradition interdisait à un mandarin d'être administrateur de sa province natale.
Après mon retour au Vietnam et mon ordination sacerdotale, nos relations devinrent plus fréquentes. Je commençais à estimer mon aîné qui, d'après la coutume vietnamienne est devenu notre second père, s'occupant de notre mère et de ses sœurs et petits frères. Physiquement, c'était un très bel homme, élancé ; il était respecté et considéré comme un prince. Marié à une fille du duc de Phuôc-môn, président du Conseil des Ministres perdant de longues années, l’homme politique le plus marquant sous le règne des derniers empereurs d'Annam, mon frère gravit les échelons du mandarinat par son propre mérite et, favorisé par les mandarins, anciens élèves de mon père, sans rien devoir à son beau-père qui se gardait bien de le protéger car Nguyên-hûn-Baî, duc de Phûoc-môn, ancien élève de mon père et protégé par lui au début de sa carrière, ne s'occupait que de lui-même. C'est pour cela qu'il s'éteignit solitaire, assisté de moi, son filleul, et conduit par moi au tombeau, moi qui n'avais jamais reçu de mon parrain la moindre sapèque.
La carrière mandarinale de mon aîné s'acheva par une disgrâce. Le gouverneur-général d'alors, Monsieur Pasquier - si je ne me trompe pas - a été fâché contre le Gouverneur du Quângnam qui ne se présentait pas à la station proche du chef-lieu pour lui présenter ses respects (mon frère n'avait pas été averti du passage du train du Gouverneur-général). Il se retira dignement, sans récrimination, dans notre village de Phûcam, à deux pas de notre maison de famille. Il termina sa carrière comme un "chrétien", enseveli "vivant avec son fils unique" pour avoir refusé de collaborer avec les communistes athées qui lui avaient offert une place dans le Conseil des Ministres.
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