Chapitre IV Le tribunal de Caïphe
Voix des Prophètes
Il boira de l’eau du torrent le long du chemin et c’est pour cela qu’il élèvera la tête ( Ps. CIX, 8)
Ils ont parlé contre moi avec une langue trompeuse; ils m’ont attaqué de tous côtés par leurs discours remplis de haine, et ils m’ont fait la guerre (Ps. CVIII,5)
Des témoins d’iniquité se sont levés contre moi ; mais l’iniquité s’est menti à elle–même. (Ps. XXVI, 12)
Ils ont aiguisé leur langue comme un dard, afin de frapper le Juste dans l’obscurité; ils ont fouillé sa vie avec soin. Tous leurs efforts ont été stériles. Les plaies qu’ils lui ont faites ressemblent aux piqûres causées par des flèches d’enfants; leurs langues se sont tournées contre eux-mêmes {PS. LXII,4,5,8,9}. )
J’ai abandonné mon corps à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai point détourné mon visage des insultes et des crachats. (Is, L.6)
La horde criminelle approchait triomphante des murs de Jérusalem, traînant, harcelant, poussant l’adorable Captif qui trébuchait et tombait à chaque pas. Au passage du Cédron, il y eut, de la part de ces valets de Satan, un redoublement de fureur. Comme Jésus, embarrassé dans ses liens, n’avançait que péniblement, ils le frappèrent de leurs bâtons et du plat de leurs sabres ; puis, par un mouvement cruellement calculé, ils le renversèrent dans les eaux bourbeuses du torrent. Quand il se fut relevé, le visage, les mains et les vêtements souillé de boue, ce fut une explosion féroce de rires grossiers, d’infâmes plaisanteries et d’épouvantables blasphèmes.
Quatre jours seulement s’étaient écoulés, depuis que les airs avaient retenti des cris de reconnaissance et des acclamations enthousiastes de tout un peuple, accouru en ce même lieu à la rencontre de son divin Roi ! Elles étaient à peines flétries, les branches arrachées aux palmiers de Gethsémani, aux saules du torrent, aux myrtes de Sion, pour orner la marche triomphale du Rédempteur béni ! Triste retour des sentiments de l’homme envers son Dieu ! Lamentable mobilité des passions populaires ! Cependant, c’était toujours le Roi des rois, qui rentrait à Jérusalem. Ses mains enchaînées étaient toujours aussi puissantes, et l’ingratitude prodigieuse dont il souffrait n’avait fait qu’attendrir son cœur sur notre incommensurable misère.
Il traverse les rues encore silencieuse de la Cité, et arrive chez Anne, beau-père de Caïphe, le grand-prêtre de cette année. La maison du vieillard était contiguë à celle de son gendre, avec une cour commune. Comme il brûlait de haine pour Jésus, et que, du reste, c’était un homme habile, pervers et plein de ruse, on lui avait confié le soin d’instruire sommairement la cause du divin Accusé, et de chercher à surprendre un aveu qui pût le perdre.
Anne interrogea donc le sauveur touchant ses disciples et sa doctrine. Jésus répondit avec une noble simplicité : « J’ai parlé publiquement au monde. J’ai enseigné dans les synagogues et dans le Temple où tous les Juifs s’assemblent, et je n’ai rien dit en secret. Pourquoi m’interrogez-vous ? Interrogez ceux qui m’ont entendu. Ceux-là savent ce que j’ai dit.»
Sur cette réponse, un des valets donna un soufflet à Jésus : « Est-ce ainsi, dit-il, que tu réponds au grand-prêtre ? » « Si j’ai mal parlé, montrez en quoi. Mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous ? »
« O mon Dieu ! s’écrie saint Éphrem, comment l’univers entier ne s’est-il pas abîmé dans les ténèbres, quand il vous a vu souffrir un tel outrage ?
Le Créateur qui tira l’homme d’un peu de poussière, reçoit un soufflet de la main qu’il forma! Valet infâme, ignoble tissu de perversité, sois maudit ! Tu remplis les Cieux de stupeur ; tu seras la honte de l’enfer lui-même ! Et Caïn, le fratricide, et Judas, le traître, croiront se souiller en pressant ta main sacrilège dans leurs sanglantes mains ! »
Cependant Jésus ne manifeste aucune irritation ; et, s’il demande raison d’un tel outrage, c’est avec une calme dignité et une douceur inaltérable. Éternelle leçon pour notre orgueil, qui ne peut, sans éclater, souffrir une parole blessante, un geste de mépris, la plus légère contradiction.
Anne ne fit qu’applaudir à cette brutalité. Mais, se sentant incapable, malgré son astuce, de rien obtenir, et peut-être troublé de la sagesse supérieure qui inspirait les réponses de l’auguste Prisonnier, il donna l’ordre de le conduire chez son gendre, où les juges du grand tribunal venaient d’être convoqués.
Caïphe, qui présidait ces solennelles assises, fit d’abord déposer les témoins. On en avait recruté un grand nombre, à prix d’argent, et tous avaient la volonté bien arrêtée de perdre Jésus. Mais, n’ayant pas eu le loisir de s’entendre, leurs dépositions mensongères ne concordaient point entre elles. C’était une série de contradictions flagrantes qui ajoutaient encore à l’embarras des juges. Deux nouveaux accusateurs paraissent à la barre de l’inique tribunal. Le premier dépose en ces termes : « Nous l’avons entendu dire : Je puis renverser le temple de Dieu et le reconstruire en trois jours. » Le second parle ainsi : « Il a dit : Je renverserai ce temple bâti par la main des hommes, et, en trois jours, j’en élèverai un autre qui ne sera pas fait de la main des hommes.»
Ici même leurs calomnies ne s’accordaient point. Alors le grand-prêtre, irrité de ne pas trouver motif à condamnation, et voulant en finir, se lève au milieu de l’assemblée et dit à Jésus : « Ne répondras-tu rien à ces accusations ? »
Mais Jésus continuait de se taire. A quoi bon réfuter des témoignages qui s’anéantissaient les uns les autres ? A quoi bon faire entendre la vérité à des âmes qui ne voulaient que le mensonge ? A quoi bon se défendre, puisque la justice de son Père, d’accord ici avec l’injustice des hommes, avait définitivement résolu sa mort ; puisque lui-même, réalisant une prophétie inconsciente de Caïphe, allait s’offrir en holocauste pour le salut de tous ses frères ?
De plus en plus furieux de ce silence, qui pesait sur la conscience des juges et des témoins, comme une accusation et un remords, Caïphe n’hésite plus à poser au Sauveur la grave question, la question capitale de sa mystérieuse origine, et de la mission qu’il s’attribuait. Élevant la voix, il lui dit avec une solennité toute religieuse : « Je t’adjure, au nom du Dieu vivant, de nous dire si tu es le Christ , le Fils de Dieu ! »
Jésus ne pouvait plus se taire . la sommation juridique et formelle qui lui est faite, au nom de son Père, demandait une réponse nette et positive :
« Oui, dit-il, je le suis ! »
C’en est assez. Dans le transport d’une feinte indignation, le grand-prêtre déchire ses vêtements et s’exclame : « Il a blasphémé ! Qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Vous avez entendu le blasphème. Que vous en semble ? » Et tous de répondre : « Il doit mourir »
Pas un seul dans cette assemblée, autrefois la plus vénérable du monde, n’ose se déclarer en faveur de l’Innocent ! Tous se rendent lâchement complices de la haine et du crime de Caïphe ! Malgré l’absence de toute enquête, malgré la contradiction des témoignages, malgré la sainteté de vie de l’Accusé, sans même discuter sa haute et franche déclaration, que confirment l’accomplissement des prophéties, la multitude de ses miracles et la sublimité de sa doctrine, tous le condamnent à mort !
Oui, ô le plus aimant des Pères, il faut que vous mouriez pour nous rendre la vie; il faut que votre sang coule sur nos âmes pour les purifier de leurs souillures. Mais, avant de consommer votre sacrifice, vous connaîtrez les extrémités de l’ingratitude et de la haine de vos enfants; vous boirez à longs traits le calice des opprobres; vous descendrez jusqu’au fond de l’abîme de notre méchanceté !
A peine la sentence de mort est-elle rendue que les valets du grand-prêtre, semblables à des bêtes furieuses, se jettent sur l’auguste Condamné, comme sur une proie longuement convoitée. Ils l’entraînent dans le cachot souterrain où il devait passer le reste de la nuit, et là, ils assouvissent en toute liberté leur rage stupide. Les uns lui crachent au visage, d’autres le renversent et le frappent en le raillant ; puis ils lui bandent les yeux, le soufflettent et le meurtrissent à coups de poings : « Prophétise-nous, ô Christ, - lui disent-ils,- qui t’a frappé ? » Et, jusqu’au matin, les heures s’écoulent dans cette orgie de cruautés et de blasphèmes.
Je tombe à vos genoux, ô puissant Fils de Dieu, souffleté, raillé, conspué, battu par vos indignes créatures. Je vous adore, souffrant en silence les outrages sans nom dont elles vous accablent. Hélas ! votre martyre, ô sainte Victime, se prolonge à travers les âges, et les générations passent l’une après l’autre devant vous, jetant à votre face sacrée les crachats de l’indifférence, les railleries du dédain et le défi du blasphème. Vous continuez de vous taire, ô Dieu patient, et les impies disent que vous êtes mort. Mais le jour approche, où le Fils de l’Homme viendra sur les nues, environné de puissance, de terreur et de majesté. Alors, vous répondrez à l’insolente question de vos bourreaux, vous devinerez ceux qui vous ont frappé. Pas de nuit si ténébreuse, pas de voile si épais qui les dérobe à la foudroyante lumière de votre regard. Doux Seigneur Jésus, frappez donc à votre tour ; mais frappez des coups d’infinie miséricorde, pour n’être pas réduit à frapper, au dernier jour, dans la rigueur de votre infinie justice ! Amen.