Re: Un livre pour ceux qui souffrent.. (vie de Sainte Lidwine de Schiedam)
Publié : mar. 05 mai 2020 21:49
Ce mot bientôt fit en elle une immense révolution. A la lumière de ce simple mot, comme tout d'un coup, ses yeux s'étaient ouverts, la vérité s'était montrée, les créatures avaient disparu, Dieu reprenait toute sa place de souverain Maître. Il ne s'agissait plus de frère, de nièce, d'affliction au sujet des proches. C'était l'ancien amour, l'amour pur et divin qui se réveillait, et qui se réveillait d'autant plus puissant qu'il se sentait en face d'un péril. Mais disons-le aussi. Au lieu de cesser, les désolations de Lidwine ne firent que s'accroître. Sa douleur, purifiée par les reproches de son amour, semblait s'élargir d'autant. En voyant même combien la nature vivait encore en elle, elle en vint à craindre d'être abandonnée de Dieu; elle tomba dans ces horribles angoisses de l'âme qu'aucune souffrance du corps ne peut ni soulager, ni égaler, ni dépeindre. « Ah! C'est vrai, s'écriait-elle aussitôt qu'elle se sentait seule; mon Dieu ! Il n'est que trop vrai, je me suis trop humainement désolée ! Malheureuse que je suis ! J'ai offensé mon Jésus ! C'est par ma faute, c'est en me livrant à une coupable affliction que j'ai perdu mon Jésus, que je l'ai forcé à s'éloigner de moi ! Mon Dieu ! mon Dieu ! M'avez-vous donc délaissée ? Que vais-je devenir ?» Alors elle pleurait avec tous les déchirements de cette divine douleur, la plus poignante qui se puisse imaginer dans un cœur embrasé d'amour comme le sien. Pauvre crucifiée ! Touchante martyre ! Il fallait qu'elle connût toutes les larmes qui peuvent se verser ici-bas. Elle avait déjà tant pleuré en sa vie de tortures ! Et sur quoi n'avait-elle pas déjà versé de sanglantes larmes ? Elle avait tant pleuré comme le prophète-roi sur ses propres misères, comme Jérémie sur les péchés du peuple, comme Marthe sur la mort de ses frères, comme la Vierge Marie au pied de la croix sur l'ineffable agonie de l'Homme-Dieu ! Et voilà que maintenant, comme la pénitente et amoureuse Madeleine, elle pleure sur l'enlèvement de son sauveur Jésus, pouvant dire, disant comme elle : « Où donc est-il ? Où l'avez-vous caché ? Qui me le rendra, mon Jésus, le bien-aimé de mon âme, Celui sans lequel je me sens mourir ?»
Il est vrai, les consolations humaines ne lui manquaient pas. On venait en foule pour essayer de faire accepter quelque soulagement à cette incomparable douleur qui semblait s'agrandir encore, car on croyait qu'il ne s'agissait toujours que de la mort de Pétronille. ll venait des prêtres, des religieux, des personnes pieuses. On lui disait : « Mais pourquoi pleurez-vous ainsi, Lidwine ? Pourquoi vous consumez-vous dans un impuissant chagrin ? Est-ce que ce fleuve de larmes, est-ce que toutes ces désolations pourront faire sortir votre nièce du tombeau ? Où est votre résignation ? Ne vous souvenez-vous donc plus de ces paroles que tant de fois vous nous avez répétées : que nous devons recevoir de Dieu les afflictions comme nous en recevons les bienfaits ? » Mais toutes ces consolations, ne lui rendant pas Celui qu'elle pleurait, ne faisaient qu'aigrir sa douleur; c'était comme de l'huile jetée sur du feu sous prétexte de l'éteindre. « Ah! Si vous saviez, répondait-elle, ce que j'ai perdu ! Oui, oui, je me soumets, j'accepte de grand cœur toutes les séparations, tous les sacrifices qu'il a plu à Dieu de m'imposer. Que tous les malheurs du monde viennent encore fondre sur moi, j'adorerai la divine main qui m'aura frappée ; mais si vous pouviez savoir tout ce que j'ai perdu, non,vous ne trouveriez pas que j'ai tort de tant me lamenter. »
Une de ses femmes les plus fidèles eut enfin des soupçons. « Lidwine, lui dit-elle, il y a là, sous cette incompréhensible douleur, autre chose que le souvenir de votre nièce ; il se passe quelque mystère entre Dieu et votre âme, avouez-le-moi! » Elle fit tant d'instances, elle fut si pressante que Lidwine céda. « Eh bien ! soit, ma chère Catherine, sachez-le. Je pleure, parce que Dieu s'est éloigné de moi, parce que c'est par mes péchés que je l'y ai contraint. Comprenez-vous l'immensité de mon malheur ? Mes ravissements ont cessé, que dis-je ? la communion elle-même ne m'apporte plus de joies ! Il ne me reste plus de mon ancien état que le pouvoir de méditer sans trop de peine la vie et les douleurs de Jésus; encore, comme la communion, la méditation est-elle pour moi sans douceurs ! Onction, goût intérieur, j'ai tout perdu ! Il me semble que j'habite un autre monde, un monde aussi triste qu'était beau le monde où je vivais,un monde lointain, aride, où je ne trouve pour étancher ma soif que de l'absinthe et du fiel. Combien mon sort a changé ! Autrefois je voyais mon céleste Époux, je lui parlais, je l'entendais; aujourd'hui je suis réduite à le chercher sur le lit de la croix et je ne l'y trouve pas même ! N'est-ce pas, Catherine, que j'ai bien raison de pleurer ?» Et Catherine pleura elle-même avec elle. Comment ne l'eût-elle pas fait ? Celui que la vierge pleurait, n'était-ce pas Celui dont une absence de trois jours avait coûté tant de larmes à Joseph et à Marie ? N'était-ce pas Celui dont la gloire avait si bien ravi Pierre sur le Thabor qu'il ne voulait plus en descendre ? Celui que les peuples de la Judée suivaient jusque dans les déserts, oubliant même la faim, tant Il était beau ? Celui au nom de qui les martyrs souriaient dans leurs tortures, parce que c'était pour Lui qu'ils mouraient ?
Nous n'y prenons pas assez garde; cet accident, ce revers, cette maladie qui nous arrivent, ce simple mot qui nous est adressé, c'est Dieu qui vient nous avertir pour nous ramener à lui !