Re: Biographies des dames Romaines
Publié : mar. 29 janv. 2019 22:29
(à suivre)Mais autant elle était dure pour elle-même, autant elle était tendre pour les sœurs quand elles étaient malades. Saint Jérôme renonce à peindre ses bontés pour elles, son assiduité, son attention, ses soins empressés et délicats. Elle les forçait alors à prendre du vin et de la viande, bien qu'elle n'eût jamais voulu le faire elle-même. Son lit, c'étaient des cilices étendus sur la terre nue, et elle ne voulut jamais, même quand elle était malade et que la fièvre la dévorait, d'autre couche pour prendre son repos ; « si on peut appeler repos », dit saint Jérôme, « des nuits passées presque tout entières à prier ». Et dans ces prières prolongées si longtemps, ses yeux laissaient échapper des fontaines de larmes, et ces larmes, au souvenir des plus légères fautes, coulaient si abondantes, qu'on l'eût crue coupable des plus grands péchés. Saint Jérôme essayait en vain de les arrêter. « Nous lui disions souvent », écrit-il : « Mais ménagez donc vos yeux et conservez-les pour lire les saintes Écritures ». — « Ah ! que dites-vous ? » répondait-elle; « il faut défigurer ce visage, que j'ai si souvent, contrairement à la loi de Dieu, couvert de fard et de céruse. Il faut mater ce corps que j'ai nourri dans les délices. Il faut noyer ces longs rires d'autrefois dans des pleurs éternels. Il faut remplacer les linges délicats et les robes de soie par le dur cilice. J'ai trop longtemps voulu plaire au monde ; je veux maintenant plaire à Dieu ».
Il y avait encore un autre point où Jérôme essayait inutilement de modérer l'ardeur de Paule, c'était dans les pieuses prodigalités de sa charité. Après la mort de cette sainte femme, il se le reprochait ; mais alors, devant les charges considérables et chaque jour croissantes des monastères, il croyait devoir tempérer le zèle de Paule par des conseils de prudence. Non pas que Paule en manquât réellement ; au contraire, elle avait, nous dit saint Jérôme, une industrie merveilleuse à multiplier ses aumônes par son habileté à les distribuer ; mais ses ressources étaient bornées et sa charité ne l'était pas : elle ne savait ce que c'était que de s'arrêter ou de refuser une demande. La voyant donc jeter sans compter les secours en vêtements, en nourriture, en argent, aux indigents non-seulement de Bethléem, mais de toute la contrée, ouvrir son hospice à tous les pèlerins sans exception, épuiser avec ses propres ressources, tout le patrimoine même d'Eustochie, Jérôme croyait devoir intervenir, et modérer ces aumônes immesurées. Et il essayait de le faire à l'aide des paroles de l'évangile ou des apôtres.
Paule écoutait ses paroles avec respect, et cependant elle trouvait toujours une réponse, réservée et courte, mais péremptoire, à ces difficultés. « Vous craignez », lui disait-elle, « que mes ressources ne s'épuisent. Non,non, j'aurai toujours assez de crédit ; et si je demande, moi, je trouverai facilement qui me donnera. Mais ces malheureux, si je leur manque, que deviendront-ils ? » Et aux textes cités par Jérôme, elle opposait avec douceur les belles paroles des Livres saints sur l'aumône : « Comme l'eau éteint le feu, ainsi l'aumône éteint le péché. – Faites l'aumône et ce feu de la charité purifiera tous vos péchés. –Faites-vous avec l'argent d'iniquité des amis qui vous recevront un jour dans les tabernacles éternels ». Elle se plaisait à redire ces paroles, qui lui paraissaient plus claires et plus décisives que les plus beaux raisonnements. Puis, s'élevant à la hauteur des plus grandes idées chrétiennes, elle parlait avec une foi si vive et de l'amour de Dieu qui regarde comme fait à Lui-même ce qu'on fait aux pauvres, et du bonheur de ressembler, par une pauvreté réelle et un dépouillement effectif, à Jésus Christ, que saint Jérôme n'avait plus le courage d'insister, et, vaincu par l'admiration, la laissait suivre à son gré ses inspirations héroïques.


