Re: LE MOUVEMENT LITURGIQUE - Abbé Didier BONNETERRE
Publié : mer. 26 août 2020 11:49
La Compagnie de Jésus ne restait pas en arrière du clergé diocésain : depuis déjà plusieurs années, le R.P. Doncoeur était l'âme d'un vaste mouvement de scoutisme catholique. Notre lecteur se souvient qu'en Allemagne le «Mouvement liturgique» était véhiculé par les mouvements de jeunesse. Le Père Doncoeur multiplia justement, dans l'entre-deux-guerres,
les voyages Outre-Rhin. Dès 1923, «il comprit à Rothenfels que la cause du «Mouvement liturgique» était désormais
liée à celle d'un «mouvement de jeunesse» 1. Dès lors, pour l'aumônier scout, la liturgie deviendra avant tout une
pédagogie, une manière incomparable d'éduquer la jeunesse ; l'aspect culturel et théocentrique s'estompera de plus en
plus...
Mais laissons parler Mlle Baud :
«Les jeux peuvent être aussi une excellente préparation au culte, qui lui-même n'apparaît pas aux petits très différent
d'un jeu. Que ceci ne nous scandalise point. Le mot jeu n'est pas dans la langue enfantine, et particulièrement en
terre scoute, synonyme de divertissement. Le jeu est une action, passionnante dans la mesure même où elle est
vraie. Or le culte officiel est éminemment vrai. L'enfant le sent. Il se trouve à l'aise dans cette atmosphère de vérité. Il
savoure cette action grave, où tout participe, les âmes et les corps, cette action collective et ordonnée comme un de
ces grands sports modernes où la jeunesse moderne trouve sa discipline et parfois sa mystique. Mais le petit coeur fidèle,
lui, sent bien que le culte est plus noble que le sport. Le culte est le Grand Jeu, le Jeu sacré, qui se joue pour le
Chef des chefs. (...) Dans les troupes, la messe est généralement dialoguée par toute l'assistance. Certaines ont
même l'offrande. Les cadets que le Père Doncoeur entraîne chaque été sac au dos sur les routes de France ont aussi
la messe dialoguée. Groupés autour de l'autel, ils répondent aux prières liturgiques, font à l'offertoire l'offrande des
hosties qui seront consacrées pour eux... » 2.
Le Père Duployé avouera plus tard du Père Doncoeur : «Sans la route des scouts de France qui lui fournit un terrain
d'expérimentation approprié à son génie, il n'eût pas été le créateur liturgique qu'il a été» 3. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que nous rencontrions nombre d'aumôniers scouts dans les «retraites» de Dom Beauduin.
Nous ne sommes pas surpris non plus d'y côtoyer des dominicains qui ont parjuré leur serment anti-moderniste.
Ils y font bon ménage avec les jésuites. Une grande fraternité les unissait, depuis qu'ils s'étaient groupés, en 1927, autour
du nouveau prophète Jacques Maritain, contre ceux que le grand Dom Besse, lui, vrai apôtre du «renouveau liturgique», appelait «les catholiques de droite» 4. Les Pères Congar et Chenu ont récemment révélé l'état de pourrissement avancé de l'ordre dominicain et en particulier du Saulchoir dans les années 1930-1940 5.
Citons M. Paul Raynal qui résume bien l'évolution de l'Ordre :
«Après la crise de 1926, écrit-il, les éléments traditionnels, au sein de l'ordre, se sont trouvés réduits au silence, et,
un homme de grand talent, le Père Chenu, a pu s'emparer librement des esprits des jeunes frères pour leur instiller
son virus progressiste : de cette façon, aux environs de l'année 1935, se trouve prêt tout un milieu humain où vont se
recruter les équipes nécessaires aux entreprises de détournement. La principale de ces entreprises, qui servira de racine
aux autres, est la création des Editions du Cerf à Juvisy par le Père Bernadot ; là devait naître l'hebdomadaire
progressiste «Sept», et son successeur «Temps Présent» 6.
Les Editions du Cerf sont fondées en 1932, leur organe est «La vie intellectuelle». «Sept» date de 1934 ; sa tendance
nettement marxiste entraîne sa disparition en août 1937, mais «il renaît de ses cendres» sous le nom de
«Temps présent». Toutes ces révolutions intellectuelles n'étaient pas sans répercussion dans le domaine de la liturgie :
«Avant-guerre, le Père Maydieu O.P. célébrait à Notre-Dame, pour «Les amis de Sept», une messe nouveau style,
pour laquelle le prêtre faisait face au peuple, et qui était animée en français. Le Père Duployé suivait cela avec une lucidité
passionnée» 7.
A SUIVRE...
1 Les origines du C.P.L. 1943-1949, par le R.P. Duployé, Salvator 1968, p. 338.
2 Liturgia, ouvrage collectif rédigé sous la direction de l'abbé Aigrain. Bloud et Gay 1930, pp. 1000-1001.
3 Les origines du C.P.L., loc. cit. (p. 338).
4 En effet, collaborèrent à Pourquoi Rome a parlé, Spes 1927: les jésuites : Doncoeur et Lallement, les dominicains : Bernadot et Lajeume,
sans oublier l'abbé Maquart et l'inévitable J. Maritain.
5 Une vie pour la vérité, Y. Congar interrogé par J. Puyo. Centurion, 1975. Un théologien en liberté, le P. Chenu interrogé par J. Duquesne,
Centurion 1975.
Le R.P. Barbara en a fait un excellent compte rendu dans Deux modernistes témoins de leur temps, in Forts dans la foi, n° 53.
6 Liturgie et qualité dans la défense de la Tradition catholique, par P. Raynal, p. 22.
7 Un théologien en liberté, pp. 92-93.