Dès lors, la suite de l'ouvrage ne nous surprend plus : l'Eglise ayant été infidèle à sa mission liturgique, les bons et
vrais chrétiens sont ceux-là seuls qui ont réagi contre la «momification» de la liturgie. Mais laissons parler l'oratorien :
«Après ce qu'on a dit, écrit-il, de la lente mais continuelle désintégration de la liturgie qui s'est produite pendant le Moyen
Age, nous ne serons pas surpris de constater que les origines d'un vrai mouvement liturgique doivent se trouver au XVIè
siècle» 1. Erasme et les premiers réformateurs sont les pères de ce mouvement.
Certes, le P. Bouyer reproche bien à ces derniers d'avoir quitté l'Eglise, mais pour ajouter aussitôt : «On peut dire que
dans ce domaine comme en beaucoup d'autres, la Réforme a échoué non pas parce qu'elle était trop audacieuse, bien
qu'on l'ait cru souvent, mais parce qu'elle ne critiquait pas suffisamment certaines de ses affirmations» 2. «Pour ces motifs,
écrit encore l'auteur, les origines d'une vraie renaissance liturgique ne doivent pas être recherchées dans la prétendue
Réforme, mais plutôt dans la réaction qui s'est produite contre elle, une réaction parvenue à critiquer à la fois la Réforme
elle-même et l'état de choses que la Réforme avait mis en question. Malheureusement, il n'en fut pas ainsi d'emblée.
La faiblesse de la Contre-Réforme gît dans sa longue incapacité à réaliser avec la critique de la Réforme la critique
de ses causes, et le résultat de cette incapacité fut le catholicisme baroque» 3. Quelle insulte pour le magnifique renouveau catholique issu du Concile de Trente !
Mais la «critique constructive» de l'oratorien ne s'arrête pas là ; viennent ensuite des pages et des pages de
louanges pour les théologiens anglicans de l'époque de Charles Stuart, les «Caroline Divines». C'est enfin une
description idyllique des travaux des réformateurs gallicans et jansénistes des XVIIè et XVIIIè siècles : les Letourneux,
Voisin et autres Jubé sont mis au pinacle, pendant que Dom Guéranger qui a osé les critiquer 4 est précipité au fond
de l'enfer.
Voilà résumé l'essentiel de la partie critique du livre du P. Bouyer. Nous laissons apprécier à notre lecteur jusqu'à quel
point l'oratorien de 1956 a perdu ce «sens catholique primordial» dont parlait Dom Rousseau en 1945. Quel chemin parcouru
en dix ans !
Vient ensuite la partie plus «constructive» que critique de l'ouvrage. Le P. Bouyer va, tout d'abord, y définir le concept
de tradition : «dès qu'on touche à la réforme de la liturgie, écrit-il, il faut avant tout garder présent à l'esprit le danger que
présente soit un faux traditionalisme, soit un modernisme inconsidéré» 5.
Soit, mais au lieu de prendre le parti du vrai traditionalisme, l'oratorien prend celui d'un modernisme «considéré» : il va
avancer prudemment dans le sillon tracé par le Cardinal Newman 6. La liturgie, comme tout le magistère de l'Eglise, sera
le reflet de la vérité catholique, mais cet enseignement n'aura de valeur que pour une époque donnée.
Nous n'exagérons pas les propositions du P. Bouyer :
«Comme on peut le voir dans les définitions du Concile de Trente, écrit-il, et dans les formules détaillées des diverses
bulles pontificales CANONISANT le Missel et le Bréviaire de Pie V, et finalement dans l'encyclique Mediator
Dei, en ce domaine de la liturgie, comme en tous les autres, l'autorité vivante du Saint-Siège lui-même et de tous les
évêques, à Trente et ailleurs, intervient précisément afin de CANONISER ce que l'on considère comme le plus parfait
INSTRUMENT capable, A NOTRE EPOQUE, de maintenir la tradition qui, à travers l'antiquité chrétienne, nous vient
des Apôtres eux-mêmes» 7. Une telle phrase est une déclaration de modernisme.
Déjà en 1907 S. Pie X avait écrit :
«Pour les modernistes, les formules religieuses constituent donc entre le croyant et sa foi une sorte d'entre-deux:
par rapport à sa foi, elles ne sont que des signes inadéquats de son objet, vulgairement des symboles ; par rapport au
croyant, elles ne sont que de purs INSTRUMENTS. D'où l'on peut déduire qu'elles ne contiennent point la VERITE
ABSOLUE : comme symboles, elles sont des images de la vérité, qui ont à s'adapter au sentiment religieux dans ses
rapports avec l'homme; comme instruments, des véhicules de vérité, qui ont réciproquement à s'accommoder à
l'homme dans ses rapports avec le sentiment religieux. Et comme l'absolu, qui est l'objet de ce sentiment, a des aspects
infinis, sous lesquels il peut successivement apparaître ; comme le croyant, d'autre part, peut passer successivement
sous des conditions fort dissemblables, il s'ensuit que les formules dogmatiques sont soumises à ces vicissitudes,
partant sujettes à mutation. (...) Le jour où cette adaptation viendrait à cesser, ce jour-là elles se videraient du
même coup de leur contenu primitif : il n'y aurait d'autre parti à prendre que de les changer» 8.
Ainsi donc pour le P. Bouyer, comme pour tous les modernistes qui occupent aujourd'hui l'Eglise, les définitions du
Concile de Trente et la liturgie qui en est issue ont «maintenu, à LEUR EPOQUE, la tradition qui, à travers l'antiquité
chrétienne, nous vient des Apôtres eux-mêmes». Mais presque quatre siècles se sont écoulés depuis le Concile de
Trente, les formules dogmatiques comme la liturgie ne sont plus adaptées à «l'Homme-Aujourd'hui», au chrétien adulte, et
il n'y a pas d'autre parti à prendre que de les changer». Dès lors, l'oratorien va s'attacher à découvrir «la forme permanente
de la liturgie», puis il indiquera «certains moyens par lesquels cette richesse permanente de la tradition chrétienne
peut être appliquée à la situation présente et à ses besoins».
A SUIVRE...
1. Louis Bouyer, loc. cit., p. 60.
2. Louis Bouyer, loc. cit., p. 61.
3. Louis Bouyer, loc. cit., pp. 62-63.
4. Institutions Liturgiques, le tome II dans son entier.
5. Louis Bouyer, loc. cit., p. 95.
6. Via Media, t. I, pp. 249-251.
7. Louis Bouyer, loc. cit., p. 97. Notre lecteur aura remarqué au passage l'expression «CANONISER» employée par le R.P. Bouyer. Mgr
Lefebvre l'a employée également dans son sermon du 29 juin 1976, mais lui donnant toute sa portée catholique : «S. Pie V, déclarait
Mgr Lefebvre, a affirmé solennellement dans sa Bulle : qu'à perpétuité, que jamais, qu'en aucun temps, on ne pourra infliger une censure
à un prêtre parce qu'il dira cette Messe. Pourquoi ? parce que cette Messe est CANONISEE, il l'a CANONISEE DEFINITIVEMENT.
Or, un Pape ne peut pas enlever une canonisation. Le Pape peut faire un nouveau rite, il ne peut enlever une canonisation», in
Eté chaud 1976, éd. S. Gabriel, Martigny, C.H., p. 12.
8. S. Pie X, Pascendi Dominici Gregis, du 8 septembre 1907. Cf. Denzinger-Banwart, N° 2079-2080.