§6.
Si l’on peut croire qu’Élie viendra bientôt.
Nous voici maintenant aux abus que l’on fait de la certitude de l’avènement d’Élie. J’ai promis de laisser les convulsionnaires pour ce qu’ils sont; et en effet ce ne sont pas eux qui nous ont annoncé les premiers qu’Élie doit venir bientôt. On a commencé à insinuer ce sentiment dans un mémoire in-4° l’an 1724
(Mémoire sur le retour des Juifs et sur l’avènement d'Élie). On l’a proposé plus à découvert dans un autre ouvrage plus étendu et plus raisonné l’an 1733 (
Babylone spirituelle). Enfin la proximité de l’avènement d’Élie a paru si frappante au même auteur qui nous a donné comme de foi la venue de Moyse, qu’il n’a pas craint de faire part au public de l’étonnement où il est qu’on n’attende Élie que pour les derniers temps du monde. Nous allons commencer par examiner son étonnement et les preuve qu’il nous en donne.
L’auteur. « Mais ce qu’il n’est pas aisé de concevoir c’est qu’on ait pu se laisser aller à regarder l’avènement d’Élie comme contigu au jugement dernier. C’est une erreur presque universelle depuis plusieurs siècles, etc... Il suffisait, ce me semble, de faire un peu d’attention à ce qu’on croyait déjà de la mission d’Élie pour en conclure que ce prophète doit pour ainsi dire retarder la colère du Seigneur, bien loin d’en annoncer la proximité. » (
De l'avènement d'Élie.)
Réponse. Cette erreur touchant le temps de l’avènement d’Élie est effectivement très-ancienne, comme s’en plaint notre auteur. Car nous avons vu saint Justin avouer cette même erreur à Tryphon juif. Nous savons, dit-il, que cela arrivera quand le Seigneur viendra des cieux dans sa gloire. Cette erreur a duré 16 siècles, comme nous l’avons vu encore. Cette erreur a surpris saint Augustin même, que notre auteur a eu soin de citer. Car ce grand homme a été assez simple pour se persuader que Malachie annonçant la venue d’Élie, annonçait en même temps le jugement dernier :
quodammodo compulsas est novissimum prænunciare judicium. (
De civ. Dei, 1. 20; c. 28.) Cette erreur est tellement difficile à déraciner qu’elle a surpris la plume de notre auteur. Car Élie selon lui doit préparer l’avènement du Messie. Il a été corrigé dans l’Errata préposé à
l' Avènement ce qui n’a pas empêché l’auteur de nous dire encore deux pages après qu’Élie doit faire les fonctions de précurseur,
L’auteur. « Méditons un peu sur ce que les livres saints nous annoncent du temps auquel Élie viendra... Ce ne sera pas sans doute pour annoncer le souverain juge comme tout prêt à paraître, qu’Élie viendra, s’il doit venir, au contraire, pour détourner la vengeance. Or, c’est là précisément une des fins de la mission de ce prophète. Vous, dit l’Ecclésiastique, qui avez été destiné pour adoucir la colère du Seigneur. La colère aura donc passé, le juge ne viendra donc point; du moins ne viendra-t-il point sitôt, ou pour mieux dire, de longtemps. Dieu se met-il tous les jours en colère, dit David. »
Réponse. Voilà un raisonnement tout à fait victorieux. La colère aura donc passé, le juge ne viendra donc point, du moins sitôt, ou pour mieux dire, de longtemps. Comme si le juge n’était juge et ne venait ou bien tôt ou bien tard que parce qu’il est en colère. Dans le verset du psaume que l’auteur cite on lit dans les anciens textes et selon la version de saint Jérôme, Dieu ne se met pas en colère tous les jours.
L’auteur. « C’est ce qui nous est marqué sous d’autres expressions dans le prophète Malachie. « Je vous enverrai, dit le Seigneur, le prophète Élie avant que le grand et épouvantable jour du Seigneur arrive. » Ce ne sera donc point immédiatement avant, ni pour ce grand et terrible jour, mais auparavant. »
Réponse. L’auteur prouve assez bien qu’Élie ne viendra point immédiatement, c’est-à-dire un clin-d’œil avant le jugement dernier. Mais il devait mettre dans la conséquence : Donc ce ne sera pas dans un temps proche du jugement dernier, et prouver ensuite que la prophétie ne nous met pas dans cette proximité. Car ce n’est pas d’immédiatement qu’il s’agit, mais d’une proximité prise dans un sens moral.
Le mot
avant n’est jamais dans l’Écriture pour ne marquer qu’un temps éloigné. C’est une règle générale qui a lieu dans toutes les propositions soit affirmatives, soit négatives dans l’Écriture. Jamais
avant n’exclut la proximité. De plus le mot avant étant joint dans l’Écriture avec le mot
envoyer, marque toujours un temps proche. Ce n’est donc pas seulement un ordre de temps que nous marque le prophète. Les Juifs savaient bien que si Élie revenait dans le monde, ce serait avant et non après le jugement dernier. Mais le prophète nous annonce une suite prochaine.
L’auteur. «Et que viendra faire Élie ? Nous l’avons déjà appris, adoucir la colère du Seigneur. Cette colère sera donc bien allumée ? Sera-t-il donc à craindre en ces tristes temps qu’il ne vienne ? C’est ce qu’il nous déclare tout de suite dans son prophète: « Je vous enverrai, dit-il, Élie de peur que je ne vienne juger le monde, de peur que mon grand et épouvantable jour n’arrive alors. » A ne consulter que la malice et la corruption de la terre et la justice de celui qui doit la punir, etc. Le juge n’aurait qu’à paraître dans les nues, et le temps se terminera à Élie. Ce prophète descendra lui-même du lieu où il a été enlevé, et il se mettra entre le Seigneur et la terre, et fera finir l’anathème. Il adoucira la colère, et le juge ne viendra point, quoique naturellement pour ainsi dire il dût venir. »
Réponse. Tel est le résultat des méditations de l’auteur. Élie descendra lui-même et non plus apparemment par ses précurseurs qui l’annoncent; le juge ne viendra point, quoique naturellement, pour ainsi dire, il dût venir.
Le prophète Malachie emploie le mot
avant pour nous marquer le temps de l’arrivée d’Élie. Il dit, avant le grand et terrible jour. Mais voilà qu’on nous apprend qu'
avant signifie
de peur que ; de peur que, dit l’auteur, mon grand et épouvantable jour n’arrive alors. Mais nous citera-t-on un seul exemple des livres saints où le mot
avant signifie ce qu’on exprime
de peur que dans notre langue ? L’auteur ne se contente pas de corrompre le sens du mot
avant ; il affaiblit encore le sens du mot
de peur que. Cette particule marque souvent dans l’Écriture un effet conditionnel, mais jamais elle n’a le sens flottant et incertain que l’auteur y attache et qu’il exprime ainsi : Sera-t-il donc à craindre ? Cette parole de Dieu à nos premiers pères,
de peur que vous ne mouriez, ne signifie pas, car il est à craindre que vous ne mouriez (si vous mangez de ce fruit), elle signifie : Il est arrêté que vous mourrez si etc...
Pour connaître en deux mots toute la fausseté de ce nouveau commentaire de Malachie, il n’est besoin que de rapprocher ensemble les deux prophéties de Malachie touchant les deux précurseurs. Dans la première Malachie dit :
J’enverrai mon ange devant vous tous ; dans la seconde :
J'enverrai Élie avant le grand et terrible jour. C’est le même mot hébreu dans les deux endroits. Dans le dernier on veut que le prophète nous dise, j’enverrai Élie de peur que mon grand et épouvantable jour n’arrive alors. Le prophète voudra donc dire aussi dans le premier: J’enverrai mon ange, c’est-à-dire Jean- Baptiste, de peur que le Messie ne vienne alors.
Telles sont les preuves qu’on nous a données qu’Élie viendra bientôt, et bien longtemps avant la fin du monde. Nous allons maintenant produire les preuves que nous croyons pouvoir donner du contraire. Ensuite nous répondrons aux difficultés.
Nous ne pouvons croire qu’Élie viendra bientôt, si nous ne croyons en même temps que la fin du monde viendra bientôt. Je le prouve.
Le prophète Malachie nous apprenant qu’Élie sera envoyé avant le grand et terrible jour, use d’une expression qui ne marque pas seulement un temps qui précède, mais un temps qui est proche. J’en ai marqué la preuve il n’y a qu’un moment ; on peut la vérifier sur des concordances de la Bible, il n’importe en quelle langue ; car la preuve que j’en ai donnée sur le mot
avant que, se peut tirer de tous les anciens textes de l’Écriture : et ce qui nous confirme dans le sens grammatical que nous avons trouvé dans le mot
avant que, c’est que Jésus-Christ compare ensemble les deux ministères, d’Élie et de Jean-Baptiste en qualité de précurseurs. Jean a précédé de bien près le premier avènement. Élie doit donc précéder le second dans une proximité, si non tout à fait semblable, parce que le ministère d’Élie demande plus de temps que celui de Jean-Baptiste, au moins dans une proximité qui ne laisse à Élie que le temps à peu près d’accomplir son ministère.
Le livre de l’Apocalypse nous fixe à la même idée. Dans le 10e chapitre, l’Ange annonce que le mystère de Dieu va être consommé, comme Dieu l’a promis par les prophètes ses serviteurs. Il lève la main vers le ciel en disant :
Il n’y aura plus de temps. Il le jure par Celui qui vit dans les siècles des siècles, et qui a créé le ciel et la terre, c’est-à-dire par Celui qui, demeurant éternel et immuable, va changer la face de la terre et des cieux. C’est sous la conjoncture de ce serment redoutable que paraissent les deux témoins.
S. Paul lie ensemble l’Antéchrist et la fin du monde, et selon tous les pères, l’Antéchrist combattra contre Élie. C’est l’Antéchrist, selon eux, qui est la Bête qui s’élève de l’abîme pour faire périr les deux témoins, et c’est bientôt après qu’il doit périr lui-même du souffle de la bouche du grand juge prêt à juger le monde.
On dira peut-être que la tradition n’est point absolument unanime et constante sur l’attribution de la venue d’Élie à un des témoins de l’Apocalypse. Je le veux. Mais la tradition est constante sur la venue même d’Élie. Je parle à des hommes qui n’en doutent pas. Or, tous les pères ont dit non seulement qu’Élie viendra, mais aussi qu’Élie doit être précurseur. Et les pères ont vu cette qualité de précurseur, non plus dans l’Apocalypse, mais dans Malachie et dans l’Évangile.
Vous recevez la tradition de la venue d’Élie. Pouvez-vous vous défendre d’en recevoir la proximité au jugement dernier? L’un n’est jamais sans l’autre dans la tradition ; l’un n'est même qu’à cause de l’autre. Élie ne doit venir, selon tous les pères que parce qu’il doit être précurseur, non point précurseur d’un avènement dans les âmes, comme on nous l'a dit, mais précurseur du juge. Est-ce être précurseur que de précéder de si longtemps que le monde ait tout le temps d’oublier qu’il y a eu un précurseur? Je ne crains point de le dire. C’est se jouer des Écritures que d’y voir qu’Élie sera précurseur du jugement dernier, et que cependant il reculera bien loin cet événement et qu’il s’écoulera bien des siècles entre la mission d’Élie et ce jugement.
Voilà donc l’Écriture et la tradition qui lient ensemble la venue d’Élie et les derniers temps du monde. Ces deux grands événements y sont tellement annexés à la même époque que je ne vois pas comment on les peut séparer. Ainsi pour savoir à peu près quand viendra Élie, nous voilà réduits à chercher quand viendra la fin du monde.
Mais n’est ce pas un folie que de chercher l’époque précise de la fin du monde ? Ce jour arrivera, dit saint Paul, comme un voleur. Néanmoins Jésus-Christ nous apprend lui-même qu’il y aura des signes avant coureurs du jugement dernier. « Quand vous voyez que les branches du figuier sont tendres et qu’il pousse ses feuilles, vous connaissez que l’été est proche. De même quand vous verrez toutes ces choses, sachez que le Fils de l’homme est proche et à la porte. » Ce discours du Sauveur enferme une supposition et un avertissement. Jésus-Christ suppose qu’on pourra connaître la proximité de la venue du Fils de l’homme, comme on peut connaître que l’été approche quand on voit naître les feuilles, et en même temps il nous avertit de nous rendre attentifs aux signes qui arriveront, parce que les derniers temps seront périlleux, et qu’il faudra se mettre en garde contre tous les germes de la séduction avant qu’elle soit venue à sa maturité. Ainsi nous ne pouvons connaître le moment précis du jugement dernier, et en effet il serait inutile aux hommes des derniers temps de le connaître. Mais nous pouvons connaître quel sera le dernier état du monde, et, sur la comparaison de cet état avec le nôtre, juger si nous sommes ou bien loin ou bien près.
Il y a comme deux ou trois points donnés dans les pères de l’Église. Les uns ont fixé la durée du monde à six mille ans, suivant les six jours de la création ; d’autres y ont ajouté cinq cents ans ; quelques-uns ont porté la durée du monde jusqu’à sept mille ans. On ne peut compter sur aucun de ces trois points, à moins qu’on n’ait approfondi les raisons que chacun a eues de s’y arrêter, ce qui est très-difficile. Car les raisons des pères sont tirées de certaines révélations obscures et symboliques de la durée du monde; révélations qui peuvent être en effet dans l’Écriture, comme les pères les y ont vues; mais révélations qui n’ont point encore été assez développées pour que l’on puisse arriver à quelque chose de certain.
Mais fixons-nous, si vous voulez, à quelqu’un de ces trois points donnés, par exemple à celui de six mille ans, qui nous touche de plus près. Comment compterons-nous ces six mille ans? Rien n’est plus incertain que la chronologie des premiers temps du monde. Pour les compter nous n’avons que la seule Écriture. Mais tous les savants conviennent aujourd’hui que les livres saints n’ont point été faits pour nous rendre bons chronologistes. Cela paraît dans la manière dont l’Écriture a compté les années des patriarches. Tantôt l’Écriture arrondit les nombres, tantôt elle compte des années qui ne sont que des années commencées. L’Écriture même n’est point seule dans ce dernier usage, et c’est la méthode constante du canon de Ptolomée, le plus excellent ouvrage de l’ancienne chronologie. Ainsi les six mille ans du monde ni tout autre nombre donné ne peut être la boussole qui nous doit conduire. Il faut revenir aux signes que Jésus-Christ nous a donnés de la proximité des derniers temps.
Entre ces signes j'en choisis deux sur lesquels tout le monde est d’accord. Le premier est la prédication générale de l’Évangile dans tout le monde; le second est la défection générale. Je dis défection générale et non pas défection totale; on sait bien que la foi ne manquera jamais sur la terre. L’Église est indéfectible. Mais comme cette Église ne consiste pas dans le grand ni dans le petit nombre des vrais fidèles, la foi y est tantôt plus répandue et tantôt plus rare; elle sera certainement rare vers la fin des siècles, puisque Jésus-Christ lui-même nous en a marqué son étonnement. On parle ici d’une défection de la foi intérieure qui forme l’état des justes et qui mérite la vie éternelle. Car c’est celle-là dont Jésus-Christ nous a prédit la rareté en disant:
Putas inveniet fidem in Ainsi, pour ne point faire les malheurs des derniers temps plus grands que ne les fait l’Évangile, on doit supposer toujours que l’Église subsistera comme elle est, ayant des pasteurs, une doctrine publique, des sacrements, mais qu’en même temps la charité sera généralement refroidie :
Refrigescet caritas multarum ; généralement, dis-je et non pas totalement. Il s’agit d’une généralité indéfinie, mais néanmoins plus grande que jamais, puisque Jésus-Christ se plaint qu’alors la foi sera plus rare que jamais.
Le premier signe est la prédication générale de l’Évangile ; prédication, dis-je, et non pas seulement renommée de l’Évangile dans tout le monde. Les termes grec et latin sont équivoques, mais l’Écriture a eu soin de nous les interpréter. Car, premièrement, cette renommée de l’Évangile dans tout le monde ne peut contenter les prophètes. Toutes les nations que Dieu a créées, tout peuple, toute langue adorera le Seigneur Dieu, etc. Secondement, saint Paul nous a expliqué lui-même la pensée du Sauveur : « Comment entendront-ils si on ne leur prêche pas ? Et comment leur prêchera-t-on si des prédicateurs ne sont envoyés (Rom. 10, v. 14,15). Saint Paul suppose, comme on voit, que des prédicateurs seront envoyés par tout où Jésus-Christ a dit que l’Évangile sera prêché, c’est-à- dire dans tout le monde. Troisièmement, les pères ont trouvé dans cette prédiction de Jésus-Christ un caractère qui distingue la religion dont il est fondateur, de toutes les autres religions du monde. Ce caractère est que l’Évangile aura été répandu dans tout le monde avant la fin des siècles. Mais si ce n’est que par la renommée que l’Évangile doit être répandu dans tout le monde, quel avantage aura-t-il sur toutes les religions qui ont régné longtemps sur la terre ? Le culte de Jupiter n’était pas moins connu dans tout le monde ancien que le vrai culte dans le nouveau ; et dans le nouveau même la religion musulmane n’a pas moins étendu sa renommée que la religion chrétienne.
Ce premier signe des derniers temps du monde n’a pas encore eu son accomplissement ; car combien n’y a-t-il pas de pays où le nom de Jésus-Christ n’a pas encore pénétré ? Nous sommes assurés autant qu’on peut l’être que la plus grande partie du nouveau monde n’a jamais été chrétienne. Nul monument qui nous apprenne qu’on y ait pénétré depuis la naissance du Sauveur, si ce n’est dans ces derniers siècles, et l’on n’y a trouvé que je sache aucun vestige du christianisme. Les terres Australes qui sont d’une très vaste étendue sont habitées, on en a des preuves, et il y en a .encore où les peuples de l’Asie et de l’Europe n’ont jamais pénétré. On attend aujourd’hui qu’on en fasse la découverte.
Remarquons que ce n’est point assez que l’Évangile soit simplement prêché dans tous ces vastes pays. Il faut que la semence de la parole y prenne racine et y fructifie ; car il faut que la prédiction du Sauveur s’accomplisse : « Je vous assure que dans tout le monde, partout où l’Évangile sera prêché, on publiera aussi en mémoire d’elle ce qu’elle vient de faire. » (Matt. 26,13). Cette prédiction ne peut être accomplie si dans tout le monde il n’y a eu des peuples qui aient regardé cette action de Marie avec les yeux de la foi. Il faut encore que l’Évangile soit un témoignage contre ceux qui ne croiront pas, et cela dans tout le monde,
in testimonium omnibus gentibus. (Math. 24, v. 14). Il faut donc que la vérité y ait été publiée suffisamment pour condamner les incrédules, c’est-à-dire qu’il faut qu’il y ait eu chez tous les peuples du monde un culte réglé, des temples, du moins des autels, des pasteurs, des brebis attachées à ces pasteurs.
Le second signe des derniers temps du monde, qui est la défection générale, celle que nous venons de caractériser d’après l’Évangile, et que saint Paul appelle
discessio, ne peut arriver qu’après le premier, c’est-à-dire qu’après la prédication générale de l’Évangile. Car premièrement saint Paul paraît le placer presqu’immédiatement avant le jour du Seigneur ; « Le jour du Seigneur n’arrivera point que la défection ne soit arrivée, et que l’homme de péché n’ait été révélé.» Cet homine de péché est l’Antéchrist. L’Antéchrist est placé au dernier période du monde. Il n’y a point sur cela deux sentiments dans l’antiquité, et j’aurai lieu de le prouver bientôt. Or, cette défection est dénommée dans saint Paul comme une révolution qui est suivie de l’Antéchrist. L’apôtre met tous les deux ensemble comme ne devant faire tous les deux qu’une même catastrophe. Ajoutez que l’apôtre parlant à des hommes qui croient toujours au jour du Seigneur, il est naturel qu’il leur annonce pour les rassurer un dernier événement qui doit précéder ce jour et après lequel il faudra l’attendre.
Secondement, Jésus-Christ place lui-même la défection générale peu de temps avant la venue du Fils de l’homme. « Pensez-vous que le Fils de l’homme étant près de venir trouvera de la foi sur la terre ? » Jésus-Christ ne dirait pas étant près de venir (1), si entre la défection de la foi dont il se plaint et sa venue, il devait y avoir un renouvellement dans le monde par une prédication générale de l’Évangile, et d'ailleurs cette prédication générale demande bien du temps. Le temps de la prédication générale ne doit donc pas être placé après la défection, avec la venue prochaine du Fils de l’homme.
Cette défection contre laquelle Jésus-Christ nous a mis en garde, a commencé dès les premiers temps de l’Église. Elle a fait des progrès étonnants sous le règne et l’invasion des barbares, qui ont aboli le nom chrétien en très-peu d’années, dans plusieurs grandes provinces de l’empire romain. Elle s’étend tous les jours par l’hérésie et par le schisme, qui depuis deux cents ans ont démembré près de la moitié du christianisme, sans compter ce qui l’était déjà auparavant. Elle porte même sa contagion dans l’Église catholique, infectant sinon la foi, du moins les mœurs. Les scandales se multiplient à vue d’œil, et défigurent de plus en plus la beauté de l’Église. Néanmoins, comme il y a déjà plusieurs siècles que les chrétiens sont ce qu’ils sont aujourd’hui, et que d’ailleurs la foi n’a pas encore été prêchée dans tout le monde, on ne peut point dire que l’affaiblissement de la foi qui règne aujourd’hui, est le même que Jésus-Christ a prédit pour les derniers temps du monde. Car Jésus-Christ n’a point regardé cet affaiblissement comme étant le même que celui qui a formé en tout temps, le grand nombre des réprouvés. Il l’a regardé comme un affaiblissement plus grand que jamais, et il l’a affecté à la venue prochaine du Fils de l’homme.
Or, ces deux signes avant-coureurs des derniers temps du monde que nous venons de développer d’après l’Évangile, ces deux signes qui ne sont encore arrivés, ni l’un ni l’autre, et qui demandent bien du temps pour s’accomplir, paraissent devoir précéder la venue d’Élie
Le premier signe qui est la prédication générale de l’Évangile dans tout le monde la précédera certainement. « Je veux bien, mes frères, vous découvrir ce secret. L’aveuglement est arrivé à une partie des Israélites, jusqu’à ce que la multitude des nations soit entrée. » Il faut, selon l’apôtre, que la nation des Juifs attende que la plénitude des Gentils soit entrée dans l’Église. Mais elle n’entrera que par la prédication générale de l’Évangile. Les Juifs ne seront donc convertis qu’après cette prédication générale. Or c’est Élie qui doit convertir les Juifs. Élie ne viendra qu’après que l’Évangile aura été généralement prêché dans le monde.
On ne peut, ce me semble, éluder ce raisonnement qu’en nous contestant le sens que nous donnons au mot
plénitude. Grotius a prétendu que cette plénitude est entrée par les voyages de saint Paul qui ont été fréquents et en grand nombre, depuis qu’il a écrit sa lettre aux Romains, et que cette plénitude signifie seulement une grande multitude de Gentils en comparaison des Juifs qui n’ont point voulu recevoir l’Évangile.
Grotius n’ignorait pas que le mot
plénitude est un mot des langues originales de l’Écriture; mais il s’est mis peu en peine d’en faire l’application au texte de l’apôtre. On ne trouvera jamais dans les anciens textes que le mot
plénitude signifie seulement un grand nombre comparé à un autre nombre. La plénitude n’y est jamais un terme de pure comparaison ; elle marque toujours ou une totalité ou du moins une universalité. Ainsi la plénitude des Gentils signifie ou bien absolument tous les Gentils ou du moins l’universalité des Gentils. Tout le monde accorde à Grotius qu’il ne s’agit pas dans saint Paul de tous les Gentils absolument, comme si tous et chacun des Gentils devaient entrer dans l’Église. Il y aura toujours et partout des incrédules. Mais la plénitude s’entend de l’universalité. Or, l’universalité des Gentils avait-elle déjà cru après les voyages de saint Paul ?
L’apôtre nous a expliqué lui-même au v. 12, ce qu’il entend par la plénitude au v. 25. Si leur petit nombre fait la richesse des Gentils, combien leur plénitude la fera-t-elle davantage. Cette plénitude d’Israël est tout Israël dans saint Paul. Ce n’est pas seulement un plus grand nombre que ceux qui ont cru d'abord. La plénitude des Gentils est donc aussi tous les Gentils, c’est-à-dire l’universalité des Gentils; et le terme de l’apôtre répond parfaitement à celui de Jésus-Christ
dans tout le monde. C’est-à-dire que l’apôtre en nous apprenant que tout Israël ne sera sauvé qu’après que la plénitude des Gentils sera entrée, nous apprend en même temps qu’Élie apôtre des Juifs ne viendra dans le monde qu’après la prédication générale de l’Évangile.
Mais Élie ne doit-il convertir que des Juifs, et n’avons-nous point dit nous-mêmes qu’il doit aussi convertir des Gentils? Or, peut-il convertir des Gentils sans venir avant leur conversion, ou ce qui est la même chose, avant la prédication générale de l’Évangile ?
Il ne nous est point permis de donner plus d’étendue à la mission d’Élie que l’Écriture et la tradition ne lui en donnent. La prophétie de Malachie a borné la mission d'Élie à procurer un retour du monde à la foi: l’Ecclésiastique, à rétablir les tribus de Jacob : l’Évangile à rétablir toutes choses. C’est dans tous ces textes un retour et un rétablissement que la prophétie des livres saints attribue à Élie. Ce ne sont donc point des hommes qui n’auront jamais cru à l’Évangile, qu’Élie fera revenir à l’Évangile ; ce ne sont donc pas des nations qui n’auront jamais été établies dans la foi, qu’Élie viendra y rétablir.
Telle est l’idée que nous avons donnée de la mission d’Élie en expliquant les
pères et les
enfants de la prophétie. Élie doit convertir les pères, c’est-à-dire les Juifs, qui ont déjà cru les premiers; il doit aussi convertir les enfants, c’est-à-dire les Gentils qui ont cru les derniers. En venant, Élie convertit des prédécesseurs et des successeurs dans la foi. C’est ce que nous avons entendu par les enfants et les pères. Mais des peuples qui n’ont jamais entendu parler de l’Évangile, sont-ils des pères et des enfants dans la foi ? Ils ne sont ni pères dans leurs ancêtres, ni enfants dans leur postérité. Ils sont infidèles seulement des deux côtés. Mais ils ne sont pères et enfants ni de l’un ni de l’autre.
La tradition n’a jamais démenti cette idée que nous avons eue sur la prophétie de Malachie. Elle a, au contraire, supposé presque toujours qu’Élie viendra rétablir et confirmer les églises, ou confirmer les fidèles dans la foi, rétablir toutes choses, faire revenir les Juifs; elle a toujours paru se renfermer dans les termes de l’Écriture qui sont clairs. Elle n’a jamais regardé Élie comme devant convertir à la foi des hommes qui n’auront jamais été pères ni enfants dans la foi.
Ainsi l’Écriture et la tradition se joignent ensemble pour nous apprendre qu’Élie ne sera point prédicateur de la foi dans des endroits du monde, où la foi n’a jamais pénétré; qu’ainsi on n’a aucune raison de l’introduire dans le monde avant la prédication de l’Évangile dans tout le monde, afin de la procurer.
La défection générale qui est le second signe et qui ne doit arriver, comme nous l’avons dit, qu’après la prédication générale, doit aussi arriver avant la venue d’Élie. Et voici, ce me semble, comment on le peut prouver.
Premièrement, le temps d’Élie est le temps du grand Antéchrist de la fin du monde. C’est ce qu’avouent tous ceux qui ont écrit sur cette matière, et je le prouverai bientôt contre le nouveau système. Or, saint Paul a placé la défection avant la venue de l’Antéchrist :
Nisi venerit discessio primum, et revelatus fuerit homo peccati. Avant que l’homme de péché soit révélé, c’est-à-dire connu dans le monde, la défection sera déjà venue. Il faut donc qu’Élie contemporain de l’Antéchrist vienne après la défection consommée, et que le ministère d’Élie soit précisément de la faire cesser dans le monde. Et en effet, durant la défection le monde sera tel que l’Antéchrist le pourrait souhaiter, s’il est déjà dans le monde. Le monde ne sera point digne encore de ses artifices ni de ses fureurs. Il est donc naturel de supposer que le temps où l’Antéchrist viendra se déchaîner contre le monde, sera précisément le temps où les grands missionnaires de la fin des siècles auront fait un renouvellement de foi sur la terre, et auront préparé les fidèles à la persécution de l’Antéchrist.
Secondement, telle a été l’idée de presque tous les pères de l’Église. Élie, selon eux, prépare le monde à la dernière persécution. Mais le monde y serait-il préparé, si après la prédication d’Élie arrivait encore cette apostasie dont parle l’apôtre ? Cette apostasie ne peut donc arriver après la venue d’Élie, et on ne peut plus la mettre qu’auparavant.
Troisièmement, le prophète Malachie a placé la venue d’Élie avant le grand et terrible jour, et n’a rien laissé entre deux. Mais la prophétie aurait-elle son accomplissement si entre la venue d’Élie et le grand et terrible jour il y avait encore une défection générale ? Il y a plus encore. Car Malachie nous a représenté les travaux d’Élie, non point seulement comme des travaux stériles, mais comme des travaux qui auront leur effet. Il n’a point dit qu’Élie exhortera les pères et les enfants à se réunir, il a annoncé positivement qu’il les réunira et qu’ils seront solidement réunis, afin d’être solidement préparés au grand et terrible jour. Mais que deviendrai cette solidité, si les pères et les enfants étaient près de se désunir bientôt après la mission d’Élie?
Quatrièmement, saint Paul se joint encore à Malachie. Car, selon lui, d’abord la plénitude entre; ensuite les Juifs ont leur entrée ; en dernier lieu cette plénitude qui est devenue comme un sauvageon, est de nouveau entée sur le greffe, et la conversion des Gentils devient comme une résurrection d’entre les morts. Les Gentils avaient donc dégénéré avant que les Juifs entrassent, et par conséquent avant la venue d’Élie qui les fait entrer.
Enfin, telle est l’idée qui se présente d’elle-même sur l’explication que nous avons donnée de la prophétie. Nous avons vu que la mission d’Élie doit opérer une double réunion dans la foi, et qu’ainsi elle suppose une double désunion, savoir la désunion des Juifs, qui dure depuis les premiers temps de la foi des Gentils, et la désunion des Gentils qui s’est consommée avant qu’Élie vienne. Cette idée est assurément la même qui est dans l’apôtre. Car l’apôtre nous apprenant que les Juifs des derniers temps seront réunis à la foi des Gentils, et ensuite les Gentils à la foi des Juifs, suppose que la double désunion sera déjà arrivée, l’une depuis longtemps et l’autre depuis peu. Toute la différence qui se trouve entre l’apôtre et le prophète, c’est que l’un ne parle que de l’œuvre, et que l’autre nomme et l’œuvre et l’ouvrier.
Ceux qui placent la défection immédiatement avant la fin du monde, paraissent confondre la défection annoncée par saint Paul avec la tribulation des derniers temps, que Jésus- Christ a représentée au chapitre 54 de saint Matthieu. Mais Jésus-Christ a distingué lui-même ces deux choses. Car il a parlé de toutes les deux. D’abord il nous représente la défection comme un refroidissement de charité :
Refrigescet caritas multorum. Ensuite venant au temps de la dernière persécution, ce n’est plus un refroidissement qu’il annonce, mais une tribulation et une horrible épouvante qui viendra fondre sur l’Église :
Erit tunc tribulatio magna. Et pour nous ôter la pensée que cette tribulation doive causer une séduction générale, le Sauveur ajoute aussitôt que ces jours seront abrégés. Ils ne le seront en effet qu’afin que la persécution n’ait pas le temps de faire périr les âmes. Voilà des caractères différents des deux côtés, mais les temps le sont aussi. Car saint Paul a placé la défection avant la manifestation de l’Antéchrist,
discessio primum ; au lieu que Jésus-Christ place la tribulation à la fin de la persécution de l’Antéchrist et au dernier période du monde. Car au v. 21 Jésus-Christ annonce une grande tribulation. Au v. 22 cette tribulation est abrégée à cause des élus. Au v. 24 les faux christs sont représentés avec tout l’appareil trompeur de la séduction et des miracles. Au v. 29, aussitôt après la tribulation de ces jours-là le soleil s’obscurcit etc. Tout ceci est donc représenté comme la dernière révolution du monde, puisqu’aussitôt après le soleil pâlit, et que la nature ébranlée commence à montrer aux hommes que sa ruine est prochaine. Il est donc prouvé, ce me semble, que le temps de la tribulation n’est pas le temps de la défection pendant laquelle Jésus-Christ se plaint que la foi sera rare sur la terre. Il y aura plus de foi que jamais dans le temps de la dernière tribulation, puisqu’alors Enoch et Élie auront converti le monde et que ce monde sera digne que Jésus-Christ l’abrège.
La conséquence de toutes ces réflexions est que l’Écriture et la tradition nous obligent de placer la venue d’Élie après la prédication générale de l’Évangile, après la défection générale qui suivra la prédication générale, et avant la venue de l’Antéchrist.
Élie vient dans le monde. Il commence par convertir les Juifs qui se rassemblent à ses côtés et qui excitent la jalousie des Gentils dégénérés. Élie profite des dispositions favorables des Gentils ; il rétablit les Églises de ces enfants infidèles. Il fait aussi du monde entier un monde de vrais adorateurs. Alors vient l’homme de péché armé de toute la fureur de Satan, et revêtu de tous ses pouvoirs. Élie et Enoch revêtus eux- mêmes des pouvoirs du Tout-Puissant, résistent à l'Antéchrist, ils dévoilent sa malice, ils préservent le monde ébranlé de la séduction générale. L’Antéchrist n’a de pouvoir que sur ceux qui périssent. Le monde suffisamment raffermi par tout l’éclat de la grande mission des derniers temps, voit ensuite périr ses missionnaires sous les efforts de l’Antéchrist. L’Antéchrist périt bientôt lui-même, etc.
Mais voici la grande et presque l’unique difficulté.
Si Élie ne vient que dans les derniers temps du monde, comment pourra-t-il en si peu de temps accomplir la grande œuvre qui lui est préparée ? N’est-ce pas une absurdité de vouloir qu’un homme change et renouvelle toute la face du monde dans des bornes de temps si étroites ? N’en est-ce pas un autre que pendant un espace si court, les Juifs soient en état de représenter ce grand personnage qu’on voit dans l’apôtre ; personnage si grand et si brillant qu’il sera capable d’exciter la jalousie des Gentils répandus dans tout le monde? Or, si tout cela est inconcevable, pourquoi ne se point mettre au large? Pourquoi ne point supposer qu’Élie viendra plusieurs siècles avant la fin du monde? Dans ce cas Élie n’aurait rien à démêler avec le grand Antéchrist de la fin du monde. Mais les livres saints nous font connaître plus d’un Antéchrist. N’est-il donc mieux pas de supposer, puisqu’Élie doit périr des mains d’un Antéchrist, que ce sera un autre Antéchrist lequel pourra être le précurseur du premier.
Voilà ce qu’ont dit depuis quelques années ceux qui attendent Élie et le retour des Juifs pour le temps où nous sommes, et il leur tarde beaucoup que cela n’arrive. (
Mémoire sur le retour des Juifs, etc. 1724.)
D’abord ils se font un point si capital du retour des Juifs que ce n’est point assez qu’on leur accorde ce qu’aucun catholique ne leur conteste. Il faut encore leur accorder que les Juifs feront dans l’Église un personnage égal à celui des Gentils. Et, si les Juifs, malgré leur attente, tardent encore à se convertir, ils étendront volontiers la durée du monde d’autant de siècles qu’il y en a déjà eu pour les Gentils.
Mais sur quoi est fondée cette comparaison qu’on fait des deux peuples quant à l’égalité des personnages? Si c’est qu’on veuille égaler à peu près le nombre des élus chez les Juifs et chez les Gentils, les Juifs ne sont pas la cinquantième, ni la centième, ni apparemment la millième partie des autres peuples qui ont cru ou croiront à l’Évangile. Ainsi, en supposant que le nombre des élus sera dans chaque siècle en raison réciproque chez les Juifs et chez les Gentils, il faudra pour égaler à peu près le nombre total des élus chez les deux peuples, augmenter la durée du retour des Juifs, cinquante fois, cent fois, mille fois au delà du nombre des siècles qui auront été accordés aux Gentils plus ou moins selon la ferveur des Juifs. Or, à quoi mènent ces répartitions? A rien de solide, on le voit bien. Il n’y a ici rien de solide que ce qui est fondé sur l’Écriture. C’est à l’Écriture seule de nous mettre la main sur l’avenir. Mais nul auteur sacré ne nous apprend rien de semblable. Si ce sont des figures qui nous l’apprennent, il faudrait auparavant établir ces figures sur de bons principes et en tirer de bonnes conséquences.
Saint Paul a détruit ces nouveautés d’un seul mot, lorsqu’il nous dit que les Juifs n’entreront qu’après la plénitude des Gentils. Il n’en faut point davantage pour nous apprendre que les Juifs qui ne font qu’un seul peuple, ne seront point égalés aux Gentils qui composent tout le reste de l’univers. Un peuple que Dieu abandonne dès le temps même de sa première infidélité au Messie ; un peuple qui doit attendre pour entrer que toute la foule des Gentils qui n’entre qu’à mesure et qu’en petit nombre, et qui est mille fois plus nombreuse que lui, soit entrée, n’est pas un peuple dont Dieu égale le salut au salut des Gentils. Dieu rappelle ce peuple vers la fin du monde parce qu’il le doit à lui-même, et qu’il est fidèle dans ses promesses. C’est tout ce que les livres saints nous apprennent de la destinée future du peuple juif.
Ceux qui s’attendent que le retour des Juifs arrivera bientôt, ont été obligés d’avancer le retour d’Élie parce qu’ils supposent, comme nous, que c’est Élie qui convertira les Juifs. C’est de là qu’est venue cette nouvelle hypothèse d’un ante- christ qui combattra contre Élie et qui ne sera pas le grand antéchrist de la fin du monde. Je m’étonne que les mêmes n’aient aussi avancé le retour d’Enoch. Car toute l’antiquité a cru que ces deux grands missionnaires travailleront dans le même temps et sous la conjoncture du même antéchrist. Mais pour nous prouver l’hypothèse d’un nouvel antéchrist ennemi d’Élie et différent de celui de la fin du monde, ce n’est point assez de nous dire que l’Écriture nous apprend qu’il y a plus d’un antéchrist. Il faut encore nous prouver qu’il y en aura plusieurs qui agiront à découvert, qui auront la force en main, et persécuteront l’Église en tyrans et en maîtres du monde. C’est sous cette idée qu’est représentée la Bête qui s’élève de l’abîme et qui fait la guerre aux deux témoins. Mais trouvera-t-on un antéchrist de ce caractère, si ce n’est l’antéchrist de la fin du monde ? Les antéchrists dont nous parlent saint Jean et saint Paul sont des antéchrists cachés, sans force, sans empire, ni puissance dans l’univers. Tous leurs efforts se réduisent à des trames secrètes, à des mystères d’iniquité. Qui est l’antéchrist, dit saint Jean. C’est celui qui nie le Père et le Fils. Voilà à quoi se terminent tous les efforts de ces antéchrists ; à séduire et non pas à violenter. De plus, saint Paul ne nous parle que d’un seul homme de péché, que d’un seul fils de la perdition, que d’un seul impie qui est toujours le même et que Dieu tuera du souffle de sa bouche.
Tous ces noms de l’antéchrist sont accompagnés de l’article (
ὸ) dans le grec. Il y a même une fois dans le latin le pronom personnel
ille (
ille iniquus). Ce pronom rend tout ceci propre et attaché à un seul homme. Quelle est encore la marque qui distingue ce seul homme de tous les autres? C’est qu’il se montre à découvert;
revelabitur ille iniquus, et un peu plus haut,
nisi revelatus fuerit homo peccati. Cet homme qui est distingué de tous les autres parce qu’il lève le masque et agit en maître, étant donc le seul dont nous parle saint Paul, et qui doive agir à découvert, et celui qui doit combattre contre Élie devant agir à découvert selon toute l’antiquité, il n’y a plus ce me semble de prétexte légitime pour imaginer un autre antéchrist de même espèce dans des siècles antérieurs aux derniers temps du monde.
Mais il faut répondre à la difficulté. On ne conçoit pas, dites-vous, comment Élie ne venant qu’à la fin du monde aura tout le temps qui paraît nécessaire pour accomplir son ministère.
Cette difficulté peut bien venir de ce qu’on voit dans le livre de l’Apocalypse ce qui n’y est apparemment point. Il est dit au chapitre 11 que les deux témoins prophétiseront 1260 jours couverts de sacs. De là on conclut que les deux témoins ne seront témoins que 1260 jours. Or, comment concevoir qu’Élie, s’il est un des deux témoins, accomplisse son ministère en si peu de temps ?
Je réponds que cet endroit de l’Apocalypse peut avoir deux sens ; premièrement, celui qu’on lui donne dans la difficulté, savoir que les deux témoins ne seront sur la terre que 1260 jours ; secondement, que les deux témoins seront couverts de sacs 1260 jours. Dans le premier sens, les 1260 jours marquent toute la durée du ministère des deux témoins ; dans le second, ils marquent seulement la durée de la pénitence qui doit terminer le ministère.
On ne peut nier que le texte de l’Apocalypse ne puisse recevoir le second sens aussi bien que le premier. Mettons-les tous les deux en équilibre. Je demande s’il convient de préférer celui des deux qui nous oblige ou à ne plus rien entendre à la mission d’Élie, ou à renverser les idées que nous donnent l’Écriture et les pères du temps et des circonstances de la venue d’Élie ? Il est assurément plus sage de choisir le second sens si ce second sens est clair, et s’il ne nous met pas dans la nécessité de remuer les anciennes bornes. Mais je vais plus loin, et j’espère montrer que le second sens est le seul raisonnable, le seul fondé sur le texte de l’Apocalypse.
Premièrement, le but de saint Jean dans l’Apocalypse est de représenter les combats de l’Église, et le chapitre 11 est principalement occupé à dépeindre la persécution des derniers temps. Je le suppose avec toute l’antiquité et avec ceux à qui je parle. Or, il est évident que les 1260 jours sont d’abord destinés à marquer la durée de la persécution. Car saint Jean a commencé par nous dire que les Gentils fouleront la ville sainte (fouler, c’est persécuter) fouleront, dis-je, la ville sainte pendant 42 mois, et c’est à la suite de ces 42 mois que saint Jean ajoute, les témoins se couvriront de sacs pendant 1260 jours. 42 mois font 1260 jours. Les 42 mois qui précèdent sont destinés à marquer le temps que la ville sainte est foulée ou persécutée. Les 1260 jours qui suivent sont destinés à marquer la même durée, c’est-à-dire à marquer que les deux témoins se couvriront de sacs pendant tout le même temps la ville sainte sera persécutée. C’est tout ce que nous enseigne l’Apocalypse, et c’est assurément y ajouter que de nous dire que ces nombres de l’Apocalypse sont destinés à nombrer les jours du ministère des deux témoins. Ces nombres, à consulter le génie de la langue sainte dont saint Jean suivait les usages, sont destinés à nous dire en substance ce que Jésus-Christ avait dit que ces jours seront abrégés. Le nombre de 1260 jours et celui de 42 mois faisant trois ans et demi et trois ans et demi étant la moitié d’une semaine d'années, cette moitié marque l’abrégement des jours que Jésus-Christ avait promis.
Il marque que Dieu ôtera à l’Antéchrist la moitié du temps complet qui est représenté par le nombre sept doublé de trois et demi, que Dieu, dis-je, ôtera à l’Antéchrist, la moitié du temps que ce persécuteur avait destiné à tourmenter l’Église. Cette manière de compter les temps et les abrégements des temps était familière aux Juifs.
Secondement, aux v. 5 et 6 les deux témoins sont représentés comme faisant des prodiges et consumant leurs ennemis par le feu. Mais au v. 7, la Bête qui monte de l’abîme leur fait la guerre, commence à les vaincre, et ils vont périr. Voilà deux formes que prend le ministère des deux témoins. D’abord c’est un ministère tout puissant et glorieux, ensuite c’est un ministère d’humiliation et de pénitence, et au bout la mort. Dans quel temps les témoins se couvriront-ils de sacs ? Est-ce quand ils sont tout couverts de gloire et que personne ne leur peut nuire, ou bien quand ils sont près de succomber? Tout nous persuade qu’ils ne se couvrent de sacs que dans la dernière de ces deux conjonctures; qu’ainsi les sacs ne sont mis que quand la Bête, sortant de l’abîme, leur vient déclarer la guerre. Mais alors leur témoignage est déjà fini selon saint Jean ;
et cum finierint testimonium, bestia quae maudit, etc. La durée du témoignage n’est donc pas la même que la durée de la pénitence des témoins.
Troisièmement, de quel titre saint Jean qualifie-t-il le ministère des deux témoins ? Il aurait dû appeler ce ministère une prophétie, puisqu’il vient de dire :
Ils prophétiseront. Je dis qu’il l’aurait dû, si dans ces mots ils prophétiseront 1260 jours, il avait eu dessein de marquer en gros la qualité et la durée du ministère. Mais il ne le nomme pas une prophétie, il le nomme un témoignage :
Après qu'ils auront achevé leur témoignage. Ce n’était donc pas tout le fonds et toute la durée du ministère qu’il avait en vue quand il disait :
Ils prophétiseront 1260 jours. Mais il voulait nous apprendre qu’alors et pendant les 42 mois énoncés plus haut, leur ministère prendra une forme nouvelle, que ce ne sera plus un ministère éclatant et glorieux, mais un ministère d’humiliation et de pénitence.
Il en est de même des titres personnels des deux prophètes. Dans l’Écriture, comme dans tous les autres livres, les choses sont toujours dénommées par les attributs qui font leurs principaux caractères. Or saint Jean ne nomme point prophètes les deux témoins ; il les nomme
témoins, comme il a nommé leur emploi
témoignage. La prophétie ou prédication de la pénitence n’est donc pas le caractère principal de leur ministère. Et par conséquent la durée du témoignage n’est pas la même que celle de la prophétie, puisque la durée est seulement affectée à la prophétie et nullement au témoignage. La durée de 1260 jours n’appartient donc point au témoignage pris dans son entier, mais seulement au témoignage en tant qu’il est changé en une prophétie ou publication générale de la pénitence. Car c’est ce qui signifie prophétie en cet endroit, comme dans le prophète Jonas.
Enfin si nous prenons garde au 3e verset, nous y verrons que les deux témoins sont déjà reconnus comme témoins avant qu’ils prophétisent couverts de sacs : « Je donnerai à mes deux témoins et ils prophétiseront 1260 jours couverts de sacs. » Mais ils n’étaient pas encore témoins avant que de reparaître dans le monde ; ils ne peuvent donc être reconnus et supposés témoins que parce qu’ils ont déjà accompli de leur témoignage avant qu’ils se couvrent de sacs. Voilà donc leur ministère déjà déclaré avant le temps de leur prophétie pour la pénitence, et par conséquent nous ne devons plus limiter la durée de leur ministère au court espace et au temps abrégé pendant lequel ils prophétisent couverts de sacs.
Ainsi nous voilà moins à l’étroit que nous n’étions. Élie, un des deux témoins, celui-là seul dont nous parlons, ne sera donc plus sur la terre seulement trois ans et demi. Ce temps, en effet, surtout si c’est à la lettre une durée de trois ans et demi, est un temps trop court et trop borné pour accomplir un ministère aussi grand et aussi vaste que celui d’Élie. Mais le temps du ministère d’Élie sera tel qu’il plaira à Dieu de le fixer. Ce temps, quelle qu’en puisse être la durée, sera suivi de près de l’avènement glorieux du Fils de l’homme, puisqu’Élie est précurseur de cet avènement ; mais ce temps durera-t-il la vie d’un homme et un siècle entier, Élie n’en sera pas moins un véritable précurseur. Un homme n’est pas seulement précurseur d’un autre dans le premier moment qu’il vient l’annoncer ; il l’est dans tout le temps qu'il continue à l’annoncer. Élie sera donc précurseur du second avènement depuis le temps où il paraîtra dans le monde jusqu’au dernier moment qui le rendra victime de l’Antéchrist. La qualité de ministre s’étend à toute la durée du ministère.
Supposons donc, si vous voulez, qu’Élie annonce le jugement dernier à peu près autant de temps que Noé a annoncé le déluge, c’est-à-dire, 100 à 120 ans, la durée d’un siècle un peu plus ou peu moins. Sera-t-il inconcevable qu’Élie puisse accomplir toute son œuvre, et faudra-t-il pour en développer toute l’étendue, mettre encore devant nous plusieurs siècles et nous assurer encore d’un nouvel antéchrist manifeste et tyran de l’univers pour le mettre en guerre avec Élie? Ces inventions nouvelles paraîtront de purs songes, si l’on considère avec quelle rapidité les apôtres ont rempli le monde de la connaissance de l’Évangile.
L’Évangile a fait d’abord des progrès étonnants dans le monde, parce que les apôtres ont profité d’environ trente ans de liberté qu’ils ont eus de la part des Romains avant la persécution de Néron et de quelques relâches qui l’ont suivie. Il n’en a point fallu davantage pour donner à l’Évangile cette étendue que l’Écriture nous fait connaître dans les écrits et dans les voyages des premiers apôtres du christianisme ; et pour que dans tous les endroits où l’Évangile était déjà connu, le sang des chrétiens ne fût plus désormais qu’une semence de martyrs. Cependant les apôtres ont essuyé bien des traverses de la part des Juifs.
Élie aura de même un temps de paix et de liberté. La grande persécution ne commence que lorsqu’il finit son ministère ; ce n’est qu’alors que Satan, outré de voir le monde renouvelé dans la foi, viendra pour la dernière fois déployer toute la puissance qui lui a été donnée pour tenter le monde. Élie trouvera des facilités étonnantes chez les Juifs que n’ont point eues les apôtres. Car les Juifs seront alors au terme de leur aveuglement, et ils n’auront plus qu’à suivre l’exemple de tout l’univers, étant désormais, comme remarque saint Chrysostôme, le seul peuple qui n’aura point cru en J.-C. Élie trouvera des Gentils qui ne seront plus chrétiens que de nom. Mais ces Gentils ne seront point des idolâtres dont il faille refondre toutes les idées. Il ne s’agira que de ressusciter une foi mourante et qui sera encore dans l’esprit, quoique bannie du fond des cœurs. Si les Mahométans qu’on peut mettre au nombre des enfants infidèles de la prophétie, parce que la religion chrétienne a été autrefois chez eux, si, dis-je, les Mahométans n’ont point encore été convertis par la prédication générale de l’Évangile, Élie les entreprendra ; son zèle et la qualité de son ministère ne nous permettent pas d’en douter. Mais des Mahométans sont moins difficiles à convertir que des idolâtres. Ils adorent le Dieu véritable, leur morale est saine en plusieurs de ses chefs. Ceux qui ont étudié un peu leur religion savent bien qu’elle n’est pas aussi grossière que la plupart des chrétiens se l’imaginent. Élie aura le don des miracles. Ce caractère de la mission d’Élie n’est point douteux pour ceux du moins à qui je parle. Élie aura des disciples, soit ceux dont nous a parlé l’auteur des réponses aux
Questions des orthodoxes, soit ceux qu’il aura faits en ouvrant sa mission dans le monde, et ces disciples pourront parcourir toute la terre et y mettre l’unité selon ses vues. Les facilités des voyages sur mer et sur terre seront plus grandes qu’elles n’étaient du temps des apôtres.
Que savons-nous même si les deux témoins et tous ceux qui ont été ressuscités après J.-C. n’auront pas dans leurs corps cette agilité qui paraît avoir été donnée à Enoch et à Élie dans le temps de leur enlèvement ? Dans ce cas ils se transporteront d’une partie du monde à l’autre comme l’ont été Habacuc et saint Philippe, diacre ; ils traverseront les airs d’un vol rapide, et ne seront point obligés de ramper sur la terre. Toujours est-il bien certain que personne ne pourra nuire à Élie dans tout le temps qu’il sera témoin. Élie triomphera de tous les obstacles. Ni le fer, ni le feu, ni tout ce qu’un homme peut inventer pour nuire à un autre homme, n’aura de prise sur sa personne, jusqu’à ce qu’il finisse son témoignage. Le Sauveur avait promis cette prérogative à ses disciples, et la promesse s’est accomplie sur eux dans les premiers temps de l’Évangile. L’Apocalypse a renouvelé la promesse pour les derniers. Avec de telles prérogatives il n’est point difficile de concevoir comment Élie, aidé des ouvriers qu’il aura, quels qu’ils puissent être, aura tout le temps qui paraît nécessaire pour accomplir toute son œuvre, c’est-à-dire pour convertir d’abord les Juifs, et pour profiter aussi de l’émulation qu’il trouvera chez les Gentils.
1 C’est ce que signifie le mot grec, έλθων, qui n'est pas au présent comme veniens dans le latin, mais bien à l'aoriste ou futur.
(à suivre...)