DIRECTION SPIRITUELLE
Sans doute l'Esprit de Dieu garde ce qui
est à lui, et une secrète répugnance apprendra
souvent, sans de longs détours, à un esprit
droit, la forme de doctrine qui lui convient.
Mettez une brebis au milieu de riches pâturages :
elle ne prendra pas au hasard toutes
les herbes qui s'y trouvent ; son instinct la
conduira sûrement à choisir les unes, à
écarter les autres, et ce choix sera presque
toujours très judicieux. Ainsi en sera-t-il d'un
esprit sagace et discret dans ce qui concerne
la nourriture surnaturelle. Une sagesse supérieure
à la sagesse humaine aide les âmes à
distinguer ce qui leur est nécessaire, selon
leur état, selon les temps, selon aussi les phases
de la vie spirituelle qu'elles traversent.
Mais ce qui est plus sûr encore, c'est de
pouvoir consulter un guide expérimenté,
afin d'éviter les tâtonnements et le temps perdu ;
c'est le conseil de nos livres saints : Cum viro
sancto assiduus esto, quemcumque cognoveris
observantem timorem Domini, cujus
anima est secundum animam tuam :
et qui cum titubaveris in tenebris,
condolebit tibi 1. C'est aussi
ce que recommandent les maîtres de
la vie spirituelle.
Il nous semble qu'en ces matières il est sage
de renoncer à la curiosité, à la lecture indéfinie,
pour ne pas surcharger son intelligence
d'une trop grande quantité de notions diverses ;
car, de même que notre estomac est fatigué par
une nourriture surabondante, ainsi
notre âme peut être comme étouffée sous
l'exubérante surcharge que lui cause une
avidité de science sans mesure et sans frein.
Il convient, même dans le bien, de garder
toujours une certaine sobriété, suivant la sentence
du Sage : Noli esse justus multum, neque
plus sapias quam necesse est, ne obstupescas 2.
1 Eccli., xxxvii, 15-16.
2 Eccl., vii, 17.
C'est un conseil semblable que fait entendre
l'Apôtre relativement à l'usage des dons spi-
rituels : « Je vous recommande à tous, en
vertu de la grâce qui m'a été donnée, ne veuillez
point être sages et intelligents à l'excès, mais
avec sobriété, et chacun dans la mesure de la
foi que Dieu vous a donnée 3."
D'ailleurs, il est certain que l'avancement
de l'âme dans la perfection ne dépend pas du
nombre des notions dont elle se charge, mais
bien de l'assimilation active qu'elle s'en fait.
Une seule sentence de l'Evangile peut conduire
à la sainteté ; c'est la doctrine de notre
Maître : Diliges Dominum Deum ex toto
corde tuo, et in tota anima tua, et in tota
mente tua. Hoc est maximum et primum
mandatum. Secundum autem simile est huic :
Diliges proximum tuum sicut
teipsum.In his duobus mandatis universa
lex pendet, et prophetœ 4.
3 Rom., XII, 3.
4 Matth., XXII, 37.
Un des plus éminents docteurs de la vie
spirituelle, saint Jean de la Croix, se plaisait
à inculquer les mêmes principes : « Ce qui
manque, dit-il, si tant est qu'il manque
quelque chose, ce n'est ni d'écrire, ni de
parler, ce qui se fait ordinairement à profusion,
mais bien de se taire et d'agir... Lorsqu'on a
fait connaître à une âme tout ce qui
est nécessaire à son avancement, elle n'a plus
besoin ni de prêter l'oreille aux paroles des
autres, ni de parler elle-même. Il ne lui faut
plus alors que mettre en pratique ce qu'elle
sait, avec générosité, application et en silence,
avec humilité, charité et mépris de soi-même,
sans s'inquiéter de chercher toujours des
choses nouvelles, qui ne servent qu'à satisfaire
l'appétit des consolations extérieures sans
pouvoir le rassasier, et qui laissent l'âme
faible, vide, dénuée d'esprit intérieur et de
véritable vertu. Il en est de cette âme comme
de celui qui recommencerait à prendre de la
nourriture avant d'avoir digéré la précédente.
La chaleur naturelle, en se partageant sur tous
ces aliments, n'a pas assez de force pour
lui assimiler le tout et le convertir en substance ;
et c'est de là que s'engendrent les maladies 5."
5. Œuvres spirituelles, Lettre IIIe.
Rien en effet ne vaut, dans la vie spirituelle,
que ce qui est conduit jusqu'à la pratique.
Les belles pensées, les grands sentiments
qui ne produisent pas les vertus solides,
sont sans aucune valeur ; et la preuve de
la doctrine se fait dans les actes. Aimer à
s'instruire dans la science surnaturelle est
sans doute montrer un esprit bien fait ;
mais se borner à scruter la vérité, sans
mettre jamais en œuvre, par la volonté,
les richesses que possède l'intelligence,
c'est faire preuve d'illogisme et accuser
une médiocre conviction.
Notre foi a cela de particulier qu'elle entraîne
à appliquer toutes les vérités qu'elle nous
enseigne. Elle ne renferme aucune théorie
qui ne doive se transformer en pratique ;
les rêveurs, les faiseurs de systèmes n'y ont
point d'avenir ; elle ne façonne que ceux qui
agissent comme ils croient. Les hommes au cœur
droit, qui tirent toutes les conséquences logiques
de leur croyance, ne vivent que de la foi ; en
un mot, les vaillants, sont ceux que saint
Paul appelle les saints.
Qu'on ne s'étonne donc pas de trouver dans
les pages qui vont suivre beaucoup plus de
principes que de sentiments ; des vérités,
plutôt destinées à favoriser l'action qu'à
satisfaire l'esprit. L'auteur n'a point cherché à
donner un aliment à la curiosité, même la plus
légitime, mais à faire croître dans les âmes
le désir de s'unir, dès ce monde, à Dieu pour
la gloire du Père, du Fils et du Saint-Esprit,
qu'elles doivent contempler éternellement.
Préface à LA VIE SPIRITUELLE ET L'ORAISON
D'APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE
ET LA TRADITION MONASTIQUE
par Madame l'Abbesse de Sainte-Cécile de
Solesmes, 1905.