Discours du Cardinal Pie sur la Royauté de Notre-Seigneur
Publié : lun. 27 oct. 2025 14:49
DISCOURS DU CARDINAL PIE POUR LA SOLENNITÉ DE LA RÉCEPTION DES RELIQUES DE SAINT ÉMILIEN , ÉVÊQUE DE NANTES
prononcé dans l'église cathédrale de Nantes le 8 novembre 1859.
Cum oratis, dicite : Pater sanctificetur nomen tuum ; adveniat regnum tuum.
Quand vous priez, dites : Père, que Votre Nom soit sanctifié, que Votre Règne arrive. (Luc, XI, 2)
MONSEIGNEUR (1),
Jamais le divin fondateur du christianisme n'a mieux révélé à la terre ce que doit être un chrétien, que quand Il a enseigné à Ses disciples la façon dont ils devaient prier. En effet, mes Frères, la prière étant comme la respiration religieuse de l'âme, c'est dans la formule élémentaire qu'en a donnée J.-C. qu'il faut chercher tout le programme et tout l'esprit du christianisme. Écoutons donc la leçon textuelle du Maître. J'en ai récité le commencement tout à l'heure selon le texte plus concis de saint Luc. Je le dirai maintenant d'après saint Matthieu, tel que les enfants le balbutient et que tous les chrétiens le répètent depuis bientôt deux mille ans. Vous prierez donc ainsi, dit J.-C. : Sic ergo vos orabitis : "Notre Père, qui êtes dans les cieux, que Votre Nom soit sanctifié, que Votre Règne arrive, que Votre Volonté soit faite sur la terre comme au ciel (Matth., VI, 9)".
L'intelligence de mon sujet n'exige pas que j'ajoute le reste. Vous comprenez déjà, M. T.-C. F., à quelle hauteur de pensées, de sentiments, de désirs, se trouve placé tout aussitôt le chrétien qui s'exprime ainsi. Qu'il soit grand ou petit, lettré ou ignorant, prêtre ou laïque, qu'il prie en public ou en particulier, cela n'importe pas ; l'Évangile suppose même qu'il est seul dans sa chambre, la porte fermée (ibid., 6). Or, à peine a-t-il ouvert la bouche, que, s'identifiant avec toute la grande famille humaine, et s'élançant vers le Père commun de tous qui est dans les cieux, ce faible mortel, dans le transport et presque le délire de son désintéressement, s'oublie d'abord et se néglige lui-même, qui a besoin de tout, pour ne songer qu'à celui qui est l'être nécessaire et qui n'a besoin de rien ni de personne. Avant toute autre chose, sa triple préoccupation, c'est la glorification du nom de Dieu sur la terre, c'est l'établissement du règne de Dieu sur la terre, c'est l'accomplissement de la volonté de Dieu sur la terre (2). Et ces trois aspirations, qui peuvent être ramenées à une seule, ne sont pas sans ordre et sans gradation. Il existe ici-bas des supériorités qui n'ont que l'excellence du nom et la préséance du rang. Il en est d'autres qui joignent à la dignité le pouvoir, mais qui n'en ont pas l'exercice, qui règnent et ne gouvernent pas. Enfin il en est qui trônent, qui règnent et qui gouvernent ; et là seulement sont les véritables rois, les véritables monarques. Telle est éminemment la royauté suprême de notre Dieu dans les cieux. Là, Son nom est honoré par tous ; Son pouvoir s'étend sur tous ; Sa volonté est obéie de tous. De ce côté, nous ne pouvons rien dire, sinon : Amen, "Cela est" ; mais non pas : Amen , "Que cela soit" ; car rien ne se peut ajouter, ô mon Dieu, à Votre royauté essentielle de là-haut. Au contraire, si j'abaisse mes yeux sur la terre, et s'il s'agit de Votre royauté dans les développements extérieurs que le temps lui apporte, Vous me permettez alors, ô mon Dieu, Vous me commandez même de faire des vœux pour Votre gloire. Car ici-bas il y a des noms qui veulent prévaloir contre Votre nom, des sceptres qui songent à s'élever au-dessus de Votre sceptre, des volontés qui entreprennent de l'emporter sur Votre volonté, et, pour tout dire, ici-bas Votre règne est traversé, il est combattu, il est entravé. Vos disciples, ô Seigneur Jésus, ce sont ceux qui, parmi toutes les vicissitudes de ce monde, prennent invariablement parti pour la cause divine ; que dis-je ? ce sont ceux qui s'acharnent à vouloir une perfection qui ne sera jamais réalisée dans le temps, puisqu'ils n'aspirent à rien moins qu'à voir Dieu glorifié, servi, obéi sur la terre comme Il l'est au ciel : idéal qu'il ne leur sera point donné d'atteindre entièrement, mais qu'il leur est ordonné de poursuivre, et que la consommation finale démontrera n'avoir pas été un vain rêve : Sicut in cœlo et in terra.
(1) S. G. Mgr l'évêque de Nantes. Étaient présents les évêques d'Angers, de Bruges, d'Angoulême, de Blois, de Luçon, d'Amiens.
(2) Le catéchisme du saint concile de Trente avertit les pasteurs de faire observer que ces derniers mots : Sur la terre comme au ciel, se rapportent à chacune des trois demandes précédentes : "Ut hæ petitiones, quam vim habeant et quid valeant , plenius intelligantur, pastoris erunt partes monere fidelem populum verba illa : Sicut in cœlo et in terra, ad singulas referri posse primarum trium postulationum : ut, sanctificetur nomen tuum sicut in cœlo et in terra ; item, adveniat regnum tuum sicut in cœlo et in terra ; similiter, fiat voluntas tua sicut in cœlo et in terra". Catech. concil. Trid., P. IV, c. X, n. 5.
(à suivre)