L'apostolat de la,femme catholique depuis l'origine du Christianisme jusqu'à nos jours, R.P. Ventura de Raulica, Paris, 1862 a écrit :
Saint Jérôme avait un goût inné pour les Livres saints ; mais ce goût ne se développa en lui, ne grandit en lui au point d'en faire le plus grand interprète du Code sacré, que sous l'influence de l'esprit chrétien et de la piété des femmes. Il nous a dit lui-même que ce fut sainte Paule et sa fille sainte Eustoche, qui, l'ayant engagé à parcourir avec elles les deux Testaments, et exigeant de lui qu'il leur en fit connaître le sens spirituel, le mirent dans la nécessite d'approfondir toujours davantage ce sens important, et de s'enrichir toujours davantage de cette science de l'Écriture dont il a ensuite enrichi l'Église.
Ce furent aussi les saintes femmes de son école, dont il sera question plus loin, qui le mirent en demeure de traduire, de l'original hébreu, l'Ancien Testament. On n'a qu'à parcourir les préfaces de ses savants commentaires sur les différents livres de la Bible, adressés presque tous à des femmes, pour se convaincre qu'il ne s'est livré à ces grands travaux qu'à leurs prières et à leur instigation.
C'est donc sans doute Dieu qui, ainsi que l'Église se plaît à le reconnaître, a fait de saint Jérôme le plus grand docteur de l'Église par rapport à la science des Livres saints ; mais ce fut par le concours et les saintes inspirations des femmes.
Quant aux chefs-d'œuvre de ses lettres, auxquelles on ne trouve rien de semblable dans aucune langue, et qui ont fait et feront toujours l'admiration des vrais théologiens, des vrais poètes et des vrais littérateurs, il n'y a pas de doute qu'ils doivent particulièrement à l'influence de la femme catholique cette onction pieuse, ces pensées délicates, ces mouvements affectueux, cet ascétisme ravissant qui en sont le principal prix, le charme et les délices. « La chaste société des femmes, dit M. Capefigue, lui avait donné une exaltation intime, enthousiaste pour tout ce qui était pur et noble chez elles. C'est avec cette préoccupation ardente qu'il défendit la virginité de Marie (contra Helvidium).
L'antiquité n'offre pas de modèle, supérieur aux lettres de saint Jérôme, adressées à la noble et pieuse sainte Paule … Saint Jérôme est ravissant, parce qu'il parle aux sentiments les plus vrais et les plus doux, à cette société de vierges et de saintes matrones qui l'entraînaient, et qui étaient si vivement attachées à sa personne, comme à la colonne de l’Église. Saint Jérôme, l'ami et le protecteur des souffreteux, est l'écrivain des femmes, leur conseiller si doux, qu'aucune âme ne refuse de venir à la sienne ; il les console dans leurs vives afflictions.» (Les premiers quatre siècles de l’Église, vol. III, p. 508.)
Les Dames Romaines à l'école de saint Jérôme.
Les Dames Romaines à l'école de saint Jérôme.
Re: Les Dames Romaines à l'école de saint Jérôme.
Aujourd'hui 22 mars, le martyrologe fait mémoire de sainte Léa (ou Lée).
Les Petits Bollandistes, tome 3, au 22 mars a écrit :Léa était une dame romaine qui, après la mort de son mari, embrassa les austérités de la pénitence. Elle portait le cilice, passait la plus grande partie des nuits en prière, et s'exerçait continuellement à la pratique de l'humilité. Elle mourut en 384. Saint Jérôme fait un très-beau parallèle entre la mort de sainte Léa et celle d'un païen, nommé Prétextat, qui fut enlevé du monde la même année, après avoir été créé consul...
Voici donc ce qu'il écrit à la veuve sainte Marcelle [en 384] :
« Qui pourra donner à la bienheureuse Léa les louanges qu'elle mérite ? elle se consacra tellement à Dieu, qu'elle mérita la qualité d'abbesse en son monastère, et le titre de supérieure sur tant de vierges qui la reconnaissaient pour leur mère. Après les habits pompeux dont elle s'était servie, selon la vanité du monde, elle se couvrit d'un sac pour mortifier ses appétits, et s'étudia à la perfection, passant les nuits entières en des veilles et des prières, afin d'enseigner la dévotion à ses compagnes, plutôt par l'exemple de ses actions que par ses discours et ses remontrances. Son humilité était si profonde, qu'après avoir commandé aux autres, elle était devenue la servante de tout le monde; mais elle était d'autant plus parfaitement servante du Fils de Dieu, qu'elle voulait être moins maîtresse parmi les créatures. Son ameublement était très-pauvre, ses habits sans luxe, et son vivre fort austère.
Elle n'avait pas la tête couverte de perles, ni le visage relevé avec du fard. Elle pratiquait les vertus chrétiennes sans hypocrisie, et faisait le bien de telle sorte, qu'elle n'en attendait la récompense que dans l'éternité, parce qu'elle refusait de recevoir en ce monde le prix qui lui était dû.
Maintenant, pour quelque peu de travail, elle jouit d'un repos accompli, après avoir été reçue par les chœurs des anges, et introduite dans le sein d'Abraham, d'où, avec le pauvre Lazare, elle voit le riche et le consul, qui était couvert de pourpre, non plus avec sa robe triomphale, mais chargé d'un habit de confusion il demande une goutte d'eau pour se rafraîchir, sans la pouvoir obtenir. Oh ! que les choses ont bien changé de face !
Celui qui se voyait naguère au sommet des honneurs et des dignités, celui qui montait pompeusement au Capitole, comme s'il eût triomphé des ennemis, et qui avait été reçu avec applaudissement de tout le peuple romain ; celui qui, par sa mort, avait rempli de deuil toute la ville, est maintenant réduit à la misère, et logé non pas au palais et en la cour céleste (comme sa malheureuse femme le publie avec beaucoup d'impudence), mais en des ténèbres extérieures, qui ne finiront jamais. Et notre bienheureuse Léa, qui avait fait sa retraite en un petit coin, afin de paraître pauvre et d'être estimée insensée devant le monde, est aujourd'hui reçue au festin de l'Agneau, et dit avec le Psalmiste « Nous voyons les choses en la maison de notre Dieu de la manière qu'elles nous ont été annoncées ».
C'est pourquoi je vous représente, les larmes aux yeux, et vous déclare qu'il ne faut pas porter deux robes pendant cette vie, ni se couvrir les pieds de peaux d'animaux, qui sont les affections et les actions mortes de la chair ; ni rechercher les grâces et les faveurs du monde, signifiées par le bâton, qui sont toutes les conditions mystérieusement défendues par le Sauveur sous le symbole de ces allégories. Nous ne devons pas entreprendre de servir en même temps Jésus-Christ et le siècle, mais il faut vivre avec tant de modération, que les biens éternels puissent succéder aux temporels, et reconnaître que, si notre corps approche chaque jour de sa fin et de ses cendres, tout le reste, dans le monde, n'est pas de plus longue durée ».
Re: Les Dames Romaines à l'école de saint Jérôme.
(à suivre)L'apostolat de la femme catholique depuis l'origine du Christianisme jusqu'à nos jours, R.P. Ventura de Raulica, Paris, 1862 a écrit :
En traçant le tableau de cette magnifique époque des Pères de l'Église, M. Capefîgue a dit : « La ville éternelle était alors le séjour et le but d'une multitude de pèlerins qui, des quatre coins du monde, étaient venus saluer les tombeaux de Pierre et de Paul. Dans les églises on voyait se grouper une multitude de matrones romaines, et elles donnaient l'impulsion à tous les sentiments chrétiens. » (Les quatre premiers siècles, etc., t. III, p. 510.) Rien n'est plus vrai.
En effet, jamais à aucune époque, dans aucune ville, on n'a vu, en même temps, tant de femmes de la plus haute distinction professant le christianisme dans toute sa perfection qu'on en vit à Rome à l'époque des Pères ; et c'est par le concours aussi de telles héroïnes que ces grands hommes ont réussi à fixer les règles de la vie chrétienne et à former les peuples aux mœurs du christianisme; et c'est particulièrement par elles que s'est accompli alors l'oracle de saint Paul, que Rome projetterait par tout le monde les rayons de sa foi et de ses vertus, et aurait réformé le monde : Fides vestra annuntiatur in universo mundo (Rom.).
Re: Les Dames Romaines à l'école de saint Jérôme.
(à suivre)Les Dames Romaines à l'école de Saint Jérôme, Denys Gorce, 1927 a écrit :
I - L'AREOPAGE FEMININ
I
Pourtant, quand il retourna à Rome, en 382, après son rude noviciat au désert, il songeait à tout autre chose, je vous assure, qu'à se lier d'amitié avec des femmes, même les plus saintes. L'expérience de sa jeunesse suffisait amplement à lui en donner ce que j'appellerais la peur ecclésiastique ou, plus simplement, la peur tout court, car, pour un chrétien, depuis l'incident du paradis terrestre, la crainte respectueuse de la femme est devenue le commencement de la sagesse.
Tel est le fait, et je dois à ma conscience d'historien de vous le signaler, en réclamant d'ailleurs votre indulgence pour les tendances par trop misogynes du jeune ascète, aussi excessif maintenant dans son rigorisme qu'ardent autrefois dans sa vie relâchée.
Il nous confie lui-même, avec une bonhomie charmante, qu'à son arrivée à Rome il s'était fait une règle d'éviter avec pudeur les regards des grandes dames de la société (1).
Cette attitude, fort louable d'ailleurs, ne lui réussit guère. Si saint Jérôme avait été un de ces moines inconnus, comme il en passait quelquefois à Rome, en ce temps-là, il ne fût certainement venu à l'idée de personne de l'accoster. Mais il arrivait précédé d'une réputation d'ascète et de savant. Je présume aussi que le pape Damase, qui l'avait appelé près de lui, afin de se l'associer comme secrétaire dans la direction des affaires de l’Église, l'avait présenté comme l'homme du moment aux dames de la ville, avec qui il était en excellents termes.
Bref, il advint à saint Jérôme tout le contraire de ce qu'il avait prévu. Il tomba, mais en tout honneur, — ai-je besoin de l'ajouter ? — dans le piège féminin qu'il prétendait éviter. On ne redira jamais assez l'exclamation de l'Apôtre : « Quam incomprehensibilia sunt judicia ejus et in vestigabiles viae ejus ! » L'industrie de la Providence est telle que le salut nous vient de ce que nous avions d'abord cru fait pour nous perdre.
(1) Ep., CXXVII, ad Principiam virginem, sive Marcellae viduae epitaphium, 7.
Re: Les Dames Romaines à l'école de saint Jérôme.
II
Dieu merci, de son vivant même, ses ennemis ne se sont pas fait faute — la critique, vous le savez, fait flèche de tout bois — de lui jeter à la face cette injure blessante qu'il n'écrivait guère que pour les femmes et qu'il manifestait une préférence trop marquée pour le sexe faible au détriment de l'autre (1).
Le fait est que les instances respectueuses d'une sainte veuve eurent bientôt raison de la réserve un peu ombrageuse de l'ascète. Il accepta de l'écouter. Que lui demandait-elle, en somme, qui ne fût raisonnable ? Elle le pressait de la diriger dans les voies ardues de la sainteté, et de renouveler le geste de Jésus devant les foules avides, en rompant à son intention, de ses mains expertes, le pain de vie contenu dans les Écritures, de devenir pour elle, en quelque sorte, ce scribe avisé dont parle l’Évangile, « qui tire de son trésor des choses anciennes et nouvelles ».
Cette solliciteuse, courageuse jusqu'à la témérité, s'appelait Marcella.
Elle appartenait à une famille illustre et elle habitait, avec sa mère Albina, un somptueux palais sur le mont Aventin. Mariée de très bonne heure, elle était tombée veuve après sept mois de mariage. Quand saint Jérôme la connut, c'était une respectable matrone d'une cinquantaine d'années, très décidée à mener une vie mortifiée et studieuse, dans la plus entière continence.
Peut-être allez-vous croire que cette résolution n'était, de sa part, qu'un caprice de désabusée ? Nullement. Vous pensez bien qu'aux premiers temps de son veuvage, Marcella, riche et agréable comme elle l'était, n'avait pas manqué de solliciteurs. Elle avait eu à défendre son noble projet.
Un illustre consul, Cerealis, s'était en effet, à ce moment-là, épris d'elle. Tout en Marcella le charmait : son âge, l'ancienneté de sa famille, l'éclat de sa beauté, sa vertu enfin. Malheureusement le brave homme était un peu vieux pour elle. Comment se faire accepter ? Il crut allécher la jeune veuve en lui faisant savoir qu'il lui laisserait sa grande fortune, si elle consentait à l'épouser. A quoi Marcella répondit finement que, si elle avait désiré se remarier, — ce qui n'était pas, — elle aurait choisi un mari et non un héritage.
Cerealis ne se tint pas pour battu. La passion est ingénieuse. Il répliqua qu'il n'était pas rare de voir des vieillards vivre longtemps et des jeunes mourir rapidement.
L'argument frisait le sophisme. Marcella le rétorqua malicieusement en lui faisant remarquer respectueusement que, si un jeune peut mourir rapidement, un vieillard, en tout cas, ne saurait escompter de longs jours (2). Ce fut fini. Sa mère comprit qu'elle avait affaire à une fille à part. Elle en souffrit, mais se résigna. Les choses en étaient là quand saint Jérôme vint opportunément donner à cette âme d'élite son orientation définitive.
(1) Ep., LXV, 1.
(2) Ep. CXXVII, 2.
(à suivre)
Re: Les Dames Romaines à l'école de saint Jérôme.
III
On connaît rarement une femme sans en voir accourir deux ou plusieurs. C'est un des beaux côtés— non le seul certes — de votre sexe, que cet empressement à vous faire les messagères des bonnes nouvelles, quand vous en apprenez sur votre route. L'entrain que mirent les saintes femmes à publier autour d'elles le fait de la Résurrection, qu'elles venaient de constater, est, à cet égard, caractéristique. « Garder un secret est difficile aux femmes », remarquait le bon La Fontaine. C'est vrai, mais, au lieu de le regretter toujours, il faut parfois s'en féliciter.
En l'espèce, Marcella ne put taire longtemps le secret de sa rencontre avec saint Jérôme. Elle en informa aussitôt ses relations. Un groupe de dames, recrutées par l'industrieuse veuve, fit bientôt cercle autour du jeune érudit, désormais accessible. Il se sentit compris d'elles et, mis en confiance, devint, sans trop se faire prier, leur directeur. Ces philothées de saint Jérôme étaient certainement très nombreuses, mais il ne nous en a nommé que quelques-unes, les plus marquantes, celles avec qui il entretint les relations les plus intimes.
La principale, après Marcella, était à n'en pas douter Paula. Encore une illustre patricienne, celle-là. Encore une veuve; mais une veuve, cette fois, entourée d'une belle couronne d'enfants.
Elle avait dans son ascendance les plus grands noms de Rome, tels que celui des Scipions, des Gracques et des Paul-Emile. Aussi trouva-t-elle sans difficulté un riche parti dans la personne de Toxotius, qui avait également de qui tenir, en fait de noblesse, puisque le sang des Enée et des Jules coulait dans ses veines (1).
Elle aimait son mari à la folie. Malheureusement, elle le perdit assez jeune. Elle faillit ne pas s'en remettre. D'autre part, on la vit se tourner vers Dieu si promptement et si complètement qu'on aurait pu croire qu'elle avait désiré cette mort pour s'affranchir des liens du siècle (2). Il faut dire que le mariage l'avait déjà préparée, d'une certaine manière, à la continence. Saint Jérôme insinue en effet que, par goût, elle eût fort bien accepté, si son mari en avait été consent, de vivre avec lui comme une sœur avec son frère et qu'en tout cas, une fois qu'elle l'eût contenté en lui donnant les enfants qu'il désirait, elle put mettre ce rêve pieux à exécution (3).
Vous voyez tout de suite quel terrain de choix cette veuve d'élite offrait à saint Jérôme, l'apôtre enragé de la continence. Grâce à Marcella, qui la connaissait, il eut bientôt ses entrées dans sa maison et devint tout naturellement son directeur et son ami.
Je ne crois pas beaucoup m'avancer en vous disant qu'il avait un faible pour Paula. Non pas qu'il ne tînt aussi à Marcella, mais la nature de Paula, plus passive, plus docile (4), était certainement mieux faite pour s'accommoder de son humeur un peu ombrageuse. Marcella, elle, osait parfois le morigéner quand il s'emportait outre mesure (5), et les violents acceptent mal, en général, qu'on les heurte. Je suis convaincu qu'il ne lui en gardait pas la moindre rancune, mais il sentait cependant en elle une résistance.
Paula, au contraire, était la brebis fidèle et soumise. A elle, il pouvait tout dire; elle ne se fâchait jamais, et l'admiration qu'elle avait pour lui tempérait ce que ses conseils avaient parfois d'un peu rude. Saint Jérôme, de son côté, était plein d'estime pour elle. Paula était, à ses yeux, la perle des perles, la perle précieuse entre toutes, comme il l'écrit dans son éloge funèbre (6).
(1) EP., CVIII, 3-4.
(2) Ibid., 5.
(3) Ibid.. 4
(4) «...nihil ingenio eius docilius fuit. » Ep., CVIII, 26.
(5) Ep., XXVII, 2.
(6) « Haec sicut inter multas gemmas pretiosissima gemma, micat.» Ep., CVIII, 3.
(à suivre)
Re: Les Dames Romaines à l'école de saint Jérôme.
IV
Il ne devint pas seulement son directeur, mais celui de sa famille. Il fut chargé d'instruire l'une de ses filles, la jeune Eustochium, qu'elle avait mise en pension chez Marcella (1). Elle ne donna à saint Jérôme que des consolations.
Il tira admirablement parti aussi des ressources intellectuelles et morales qu'offrait la fille aînée de Paula, Blésilla. Cette pauvre jeune femme restait veuve à vingt ans, après sept mois seulement de mariage. Le pire, c'est qu'elle était encore toute pleine d'illusions mondaines, encore « ensevelie dans le sépulcre du siècle(2) ». Il s'agissait de faire un sauvetage. Saint Jérôme s'en chargea. Il s'en acquitta si bien qu'il s'opéra, chez cette nature ardente, une volte-face subite. Jérôme en fut si fier qu'il fit part à Marcella de son succès (3).
L'idéal monastique séduisit même tellement Blésilla qu'elle excéda la mesure et abrégea son existence par ses intempérances ascétiques.
Paula avait une autre fille, Paulina, mariée au sénateur Pammachius, un ancien camarade d'études de saint Jérôme. Celle-là n'était pas moniale de fait, mais c'était tout comme ; elle en avait les goûts. Encore une vie bien tourmentée que la sienne !
Elle avait projeté avec son mari d'avoir un enfant pour le consacrer au Seigneur. Or voici que les accidents se multipliaient, reculant sans cesse les espérances toujours frustrées. Finalement, elle mourut en couches. Saint Jérôme estimait beaucoup ce ménage (4).
(1) Ep.,CXXVII,5.
(2) Ep.,XXXVIII, 2.
(3) Ep., XXXVIII.
(4) Ep.,LXVI.
(à suivre)
Re: Les Dames Romaines à l'école de saint Jérôme.
V
Voilà donc l'ascète farouche que je vous montrais, au début de cette conférence, tout occupé à se défendre des femmes, installé maintenant en maître dans les palais dorés des Marcella et des Paula. Oui ou non, avais-je raison de parler, à propos de saint Jérôme, des voies incompréhensibles de la Providence ?
Il faut encore, pour compléter la galerie des personnes illustres, dont il fut le directeur et l'ami, que je vous signale une veuve d'une grande piété, Léa, qui était supérieure d'un monastère, une vierge, Asella, qui, au moment où Jérôme la connut, avait au moins cinquante ans (1) et était rompue, depuis sa tendre enfance, aux exercices laborieux de l'ascèse, ses parents l'ayant consacrée à Dieu dès avant sa naissance (2).
Il y avait enfin une dame de qualité, Fabiola, qui brûlait de le connaître, mais qui, hélas, n'était pas libre au moment de son passage à Rome. Mariée à un homme peu recommandable, elle avait eu la faiblesse de le quitter pour en prendre un second, alors que le premier vivait encore(3).
Elle devint veuve et la viduité fut, pour elle, ce qu'elle avait été pour les grandes dames dont je vous ai parlé, c'est-à-dire un instrument de salut. Sa conscience chrétienne se réveilla soudain. On la vit se recouvrir d'un sac et se mettre, dans le vestibule du Latran, au rang des pécheresses, « in ordine paenitentium (4) », qui attendaient, dans le jeûne et la prière, que l’Église voulût bien leur ouvrir de nouveau ses portes.
Ce temps de pénitence fini, elle prit le bateau, au grand étonnement de tous (5), et partit pour les Lieux Saints faire la connaissance de saint Jérôme.
Ajoutez, par l'imagination, à toutes les dames dont saint Jérôme nous a parlé, celles qu'il ne nomme pas, mais auxquelles il fait allusion quand il écrit qu'il vécut habituellement à Rome entouré d'un cercle nombreux de vierges (6), et vous aurez une idée de l'aréopage féminin dont il était l'âme, la grande âme.
(1)Ep.,XXIV,4.
(2)Ibid.,2.
(3)Ep..LXXVII,3.
(4) Ep., LXXVII, 4.
(5) Ibid., 7.
(6) « Multa me virginum crebro turba circumdedit. » Ep., .XLV, 2.
(à suivre)
Re: Les Dames Romaines à l'école de saint Jérôme.
II - LA VIE ASCETIQUE
I
Le peu que je viens de vous dire de ces dames vous a certainement inspiré le désir de leur rendre visite. Je vous accompagne.
Nous pouvons aller chez elles de confiance. Il serait étonnant que nous ne les trouvions pas. Elles sortent rarement. Ce n'est pas que les occasions leur manquent. Dans une ville comme Rome, une personne de condition a toujours, si elle le veut, des visites à faire ou à recevoir, des repas à donner. La dame romaine n'est plus la domiseda, la casanière de jadis.
Sans parler des prétextes mondains de sortie, elle a une foule de prétextes pieux qu'elle peut invoquer pour quitter son chez elle : par exemple, la visite des basiliques, la participation aux veilles de nuit, les pèlerinages aux tombes des martyrs. La jeune fille a, en plus, la sollicitation des music-hall et des dancing (1). Si elle sait jouer de la flûte ou de la cithare, si elle sait déclamer avec art ou chanter, son succès près des jeunes gens est presque certain (2).
Je m'empresse de vous dire que rien de tout cela ne tente les sages amies de saint Jérôme. Marcella paraît le moins possible en public. Elle évite par dessus tout les maisons des matrones, pour n'y pas voir ce à quoi elle a définitivement renoncé (3).
Paula ne peut plus supporter son train grandiose et elle restreint ses relations (4).
Asella vit blottie dans sa cellule, qui est tout son univers (5). Elle ne parle jamais avec un homme. Quand elle sort, c'est pour visiter les tombes saintes et, encore, évite-t-elle soigneusement alors de se laisser voir. Être inconnue de tous : voilà son seul bonheur, le bonheur même que l'auteur de l' Imitation caractérisera plus tard par ces mots simples, mais profonds de sens : « Ama nesciri ! », et La Fontaine ensuite par le vers souvent cité, mais rarement mis en pratique, hélas : « Pour vivre heureux, vivons cachés ! » Asella se cachait si bien qu'elle avait perdu jusqu'au désir — légitime pourtant entre tous — de voir ses parents. Elle avait une sœur vierge et elle aurait pu fort bien la visiter de temps en temps. Eh bien ! le croiriez-vous ? elle « préférait, nous dit saint Jérôme, en une formule charmante, l'aimer que la voir : potius amaret quam videret (6) » .
Cette Asella, quelques siècles plus tard, eût certainement fait une excellente chartreuse !
En limitant leurs sorties, ces saintes femmes ne faisaient d'ailleurs qu'obéir au conseil de leur directeur. S. Jérôme n'aimait pas les visites. Il leur reprochait justement ce qu'on leur a souvent reproché depuis : d'éparpiller l'âme à l'excès et de lui faire perdre la gravité sereine nécessaire à la lecture sacrée et à l'oraison (7).
Il croyait très justement que l'extériorisation trop prolongée est néfaste à l'union avec Dieu: « Je ne veux pas que vous alliez souvent en public, écrivait-il à Eustochium, alors toute jeune vierge. Je ne veux pas que vous cherchiez l’Époux sur les places publiques ; je ne veux pas que l'on vous voie traîner dans les coins de la ville... Ce n'est pas sur les places publiques que l'on peut trouver l’Époux (8). »
S. Jérôme souhaitait que la femme vécut au gynécée, la moniale dans son couvent. S'aventurer au dehors lui paraissait être, pour l'une comme pour l'autre, la suprême imprudence, pour la moniale en particulier, plante de serre par excellence, dont un rien peut ternir l'éclat. Gare, remarquait-il, à l'épervier vorace qui, d'ordinaire, se précipite d'instinct sur la colombe qui fait bande à part ! Le dehors est pour les vierges folles !
(1) Ep., XXII, 29; LIV, 13.
(2) Ammien Marcellin, XIV, 6.
(3) Ep., CXXVII, 4.
(4) Ep., CVIII, 6 .
(5) EP., XXIV, 3-4.
(6) EP.,XXJV, 4.
(7) EP.,XLIII, 2;XLVI,12.
(8) EP., XXII,25; Ep., CXXX, 19.
(à suivre)
Re: Les Dames Romaines à l'école de saint Jérôme.
(à suivre)II
Mais l'ascétisme ne s'étend pas qu'aux visites et aux sorties en général ; il s'étend aussi au régime alimentaire. Vous vous souvenez peut-être d'avoir lu, dans saint Paul, qu'un chrétien, qui veut remporter la couronne incorruptible, n'a rien de mieux à faire qu'à imiter les coureurs du stade, c'est-à-dire à se priver, comme eux, de nourriture, afin de conserver la souplesse et l'élasticité qui lui feront remporter le prix.
Saint Jérôme donnait le même conseil à ses élèves. Il posait en principe que la vigueur de l'âme est d'autant plus forte que la chair est davantage tenue en tutelle. Il avait une sainte terreur de ce qu'il appelait « la chaleur de la jeunesse : calor puellaris (1) », qu'il comparaît aux flammes secrètes de l'Etna ou du Vésuve (2). Aussi suppliait-il Eustochium d'éviter la société des jeunes filles rubicondes et de préférer celle des compagnes dont les habitudes mortifiées donnent au visage une chaste pâleur (3). Manger avec modération (4), jeûner tous les jours : tel est le programme d'une vierge du Christ. Cette abstinence perpétuelle, ces jeûnes quotidiens rappellent et dépassent même peut-être en rigueur ceux de nos ordres religieux les plus austères.
C'était assurément demander beaucoup à des patriciennes, habituées à toutes les délicatesses de la table ; mais Jérôme ne voyait pas d'autre moyen d'élever leurs âmes en mettant leur vertu en sûreté.
Heureusement que, dans sa pensée, un tel programme était susceptible d'adoucissement selon les personnes.
Le devoir de la lecture sacrée et de l'oraison primait, à ses yeux, tous les autres, et celle d'entre ses filles spirituelles qui, pour avoir excédé la mesure des privations, aurait eu moins d'entrain à le remplir, aurait certainement mal interprété sa pensée. On se trompa donc étrangement lorsqu'on l'accusa d'avoir tué Blésilla à force de jeûnes. Il n'était pas responsable de tels excès. Mais, remarquait-il justement, comment garder toujours et en tout la mesure ?Ce n'était guère possible avec des femmes, car, au risque de vous surprendre, j'ajoute aussitôt que la plupart d'entre elles — presque toutes — renchérissaient encore sur la formule austère que je viens de vous signaler et qu'elles trouvaient, elles, trop douce.
Asella avait un terrible estomac et faisait, à ce point de vue, l'admiration de saint Jérôme. Elle jeûnait en se jouant. Un peu de pain, un peu de sel et de l'eau suffisaient à la contenter. A vrai dire, elle avait perdu jusqu'au désir de la nourriture. Elle jeûnait toute l'année, passant volontiers deux et trois jours sans rien manger. Durant le Carême elle exultait et, pour reprendre l'expression imagée de saint Jérôme, « elle tendait alors les voiles de son navire », afin de voguer allègrement sur la mer de l'abstinence.
Avec cela, elle arrivait à cinquante ans sans avoir jamais éprouvé la moindre souffrance d'estomac (5).
De telles austérités, communes dans la vie des saints, ne sont évidemment explicables que par une faveur d'en-haut. Dieu est vraiment devenu la nourriture de telles âmes et elles n'ont plus de goût que pour lui. Celui qui a su boire à longs traits l'eau de la grâce, cette eau mystérieuse dont parlait Jésus à la Samaritaine, est désaltéré pour toujours. Celui qui a su faire consister sa nourriture, comme Jésus, à faire la Volonté du Père, perd peu à peu tout appétit pour les mets de la terre. Ces derniers n'ont encore quelque saveur que pour les moins parfaits que nous sommes, nous !
C'est si vrai que je retrouve le même attrait pour les privations corporelles chez toutes les amies de saint Jérôme.
Marcella, sans doute, jeûne modérément et prend un peu de vin en raison de sa faible constitution ; mais, par contre, elle ne mange jamais de viande (6). Quant à Paula, Jérôme nous la représente « lugens atque jejunans » (7); il ne revient pas de son « mépris obstiné pour la nourriture (8) ».
Il ne faut pas lui parler de vin. On essaie de lui en présenter au cours d'une fièvre qui l'oblige à s'aliter en plein mois de juillet. Les médecins insistent ; les amis aussi. Rien n'y fait (9).
Elle se mortifie même au point de se rendre malade. Songez donc que sa gourmandise consiste à mettre un peu d'huile dans son manger, aux jours de fête, alors que certains, remarque saint Jérôme, croient se priver beaucoup en ne buvant que du vin et des boissons aromatisées, en ne mangeant que des poissons, du miel, des œufs et autres choses agréables au goût (10).
(1) EP., CXXX, 10.
(2) EP., LIV, 9.
(3) Ep., XXII, 17.
(4) Ibid.
(5) EP., XXIV, 3-4.
(7) EP., CXXVII, 4.
(8) Ep.. XLV, 3.
(9) Ep., CVIII, 21 . (4)Ibid.
(10) Ibid., 17.
Qui est en ligne ?
Utilisateurs parcourant ce forum : Ahrefs [Bot] et 1 invité