Comme un voyageur qui a franchi, dans une longue
marche, colline sur colline, arrive au sommet d'une
montagne après avoir laissé çà et là sur sa route
ceux qui l'accompagnaient, et se, trouvant seul en
présence d'une nature immense, regarde et aperçoit
dans la vallée des arbres brisés par la tempête ou
la vieillesse; ainsi, arrivés au faîte de la vie, nous
regardons autour de nous et nous nous trouvons
seuls. Au loin, dans le vallon, nous apercevons
au-dessous de nous les amitiés dévastées, les concordes
évanouies, les générosités aimables et réciproques
qui ont péri dans le chemin et ne se rencontreront
jamais plus. Et, l'oeil attristé, le coeur
grave, nous regardons, nous montons lentement
ces derniers et glacés sommets de l'existence qui
seraient la plus misérable des choses si Dieu n'était
pas au bout, Dieu en qui s'éteignent toutes les
contradictions, en qui se trouvent éternellement
vivantes et fleuries toutes les harmonies, toutes les
beautés que nous voyons sur la terre.
L'amitié n'est pas le seul effort que nous fassions
pour éviter la contradiction, car entre amis on est
simplement d'homme à homme, de sexe à sexe, de
coeur semblable à coeur semblable. Dieu nous avait
pétris dès le commencement de manière à nous
assurer, au moins dans un être, la sympathie. Il
avait tiré de notre propre poitrine un être semblable
à nous, égal à nous, et cependant différent de nous,
plus humble ou du moins plus modeste, plus calme,
plus serein, plus sensible, plus dévoué, plus capable
de s'oublier, incapable des hautes affaires
par sa simplicité même, n'ayant pas à se jeter
devant noire chemin parce que sa carrière était
tout autre et sacrée, destiné seulement à devenir,
comme l'appelle énergiquement et justement l'Écriture,
la compagne de l'homme. L'homme s'unit à
cet être différent de lui, qui ne peut pas se trouver
sur son chemin; il cherche dans cette multitude de
créatures, il en cherche une qui lui paraisse plus
sympathique à sa propre existence, à sa fortune, à
sa naissance, à ses goûts, à ses penchants, à son
coeur; il s'étudie, il dit : « Je ne suis plus jeune, je
n'ai plus rien à attendre de l'être qui est de mon
sexe, mais il y en a un autre. » Il cherche autour de
lui et croit le rencontrer; il se donne aux pieds des
autels, à la face de Dieu, il s'écrie: « Maintenant,
amitié, ambition, gloire, fortune, naissance, tout
est terminé, je vous donne tout; vous vous donnez
à moi, moi à vous; vous et moi, deux ensemble,
c'est l'univers, c'est l'humanité. » On se dit cela dans
un jour, dans une heure, dans un enthousiasme
qui n'a pas d'égal, et on descend de l'autel pour
entrer dans la vie, jeune, nouveau, ressuscité,
comme ces insectes qui, sortis enfin de leur enveloppe,
arrivent à la lumière, à la chaleur, et se
posent sur des fleurs.
Hélas! quelle lumière! quelle chaleur! quelles
fleurs ! Qu'est-ce que nous trouvons la plupart du
temps? Chose horrible ! au foyer domestique, dans
cet être si bien préparé , où Dieu a mis tout l'esprit
possible et en même temps tout le coeur imaginable,
hélas! là même, la lutte, la contradiction plus
inévitable désormais, plus profonde, plus intime.
Poitrine contre poitrine, main dans la main, esprit
dans l'esprit, à toujours, du matin au soir, du
soleil qui se couche au soleil qui se lève, au lieu
de l'harmonie , la contradiction; les goûts qui se
heurtent, les sentiments qui s'excommunient, les
volontés qui se livrent des batailles intestines, et,
comme le disait un historien romain, des guerres
plus que civiles. C'est là le terme auquel cette sainte
et divine institution du mariage aboutit trop souvent;
et cependant, parmi les exaltations de l'âme,
il n'en est pas de plus vraies que celles qui sortent
de cette union bénie, ratifiée, consacrée, et que
Dieu avait faite pour être l'harmonie, s'il est possible
ici-bas de trouver l'harmonie.
Éprouvé dans l'amitié, éprouvé dans le mariage,
dans la famille, l'homme, à quarante ans, s'éveille
pour vivre d'une autre vie. Voulant disposer de la
vie du sentiment, il cherche une vie plus forte,
plus énergique et qui le remplisse tout entier. Il
s'empare du gouvernement de la chose publique, et
comme on n'est rien seul, on cherche un parti; on
le trouve dans les idées et dans les opinions qu'on
a reçues de ses ancêtres, de ses lectures, de ses
propres méditations; on se donne à ce parti et on
dit : " Là du moins nous éviterons la contradiction ;
là du moins , non plus deux êtres ensemble , mais
des phalanges d'esprits ensemble, nous marcherons
en commun, nous accomplirons nos destinées,
non plus privées, mais publiques. »
Hélas ! on n'a pas marché cinq ou six ans de la
sorte, après avoir disposé de toute la puissance
possible, que des événements, des changements
d'hommes et de choses rompent tous ces liens que
nous avons tissus. Les partis se disloquent, les
hommes qui s'estimaient ne s'estiment plus, ou s'il
y a encore de l'estime, c'est une estime douloureuse
qui fait rencontrer un ennemi dans celui
qu'on ne peut s'empêcher de respecter et qui la
rend ainsi plus poignante au coeur.
À SUIVRE...