Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour la fête de la Sainte Trinité

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Laetitia
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Un exemple vous fera comprendre l'énorme différence qui sépare la sagesse de Dieu de la sagesse humaine. Salomon, proclamé par le Seigneur le plus sage des mortels qui eussent existé avant lui, ou qui dussent venir ensuite, connaissait parfaitement toutes les sciences, et néanmoins il ne pouvait, en un seul et même instant, avoir présentes toutes les choses dont il avait reçu la connaissance. En effet, l'entendement humain est si borné, qu'il ne peut penser à plusieurs choses à la fois ; pendant qu'il pense à une chose, il doit abandonner les autres, beaucoup trop variées et trop nombreuses pour se laisser embrasser par lui.

Voilà le propre de la sagesse humaine. Mais la sagesse divine s'exerce d'une façon bien différente. Tout ce qu'elle sait, et il n'est rien qu'elle ne sache, elle le voit sans cesse, elle le connaît toujours d'une manière actuelle. C'est là le caractère propre de Dieu, et parce qu'il est un acte pur, et parce qu'il est éternel, car devant l'éternité tout est présent. De là ces paroles de l'Ecclésiastique : « Son regard s'étend de siècle en siècle, et rien n'est merveilleux devant lui, » Eccli. XXXIX, 25, parce que rien ne lui est nouveau ou ancien, mais que tout lui est présent. Le royal Prophète dit aussi : « Vous mettez nos iniquités devant vos yeux, notre siècle à la lumière de votre visage. » Posuisti iniquitates nostras in conspectu tuo, seculum nostrum in illuminatione vultus tui. Psal. LXXXIX, 8. Il dit notre siècle, parce qu'il voulait englober tous les péchés de tous les hommes qui sont, qui furent, et qui seront ; les péchés tant de ceux qui seront damnés, que de ceux qui seront sauvés ; péchés qui tous lui sont toujours aussi présents, que s'ils n'en formaient qu'un seul.

Cette vérité, mes frères, pour le dire en passant, devrait avoir pour premier effet de nous détourner de toute mauvaise action, puisque nous croyons fermement que Dieu est présent en tous lieux, et « que tout est à nu et à découvert devant lui. » Hebr. IV, 13. Aussi Isaïe accuse-t-il en ces termes et notre licence et notre manque de foi : « Pourquoi dites-vous, ô Jacob, pourquoi : osez-vous dire, ô Israël : La voie où je marche est cachée au Seigneur, mon Dieu ne se mettra point en peine de me rendre justice ? Ne savez-vous point, n'avez-vous pas appris que le Seigneur est le Dieu éternel, qui a créé toute l'étendue de la terre , qui ne se lasse point, qui ne travaille point, et dont la sagesse est impénétrable ? » Isa. XL, 27 et 28.

Il est encore une autre vérité qui devrait remplir nos âmes non-seulement d'admiration, mais encore d'un amour immense pour cette nature infiniment haute et infiniment belle : c'est que, étant une en soi et très-simple, elle contient en elle-même, sans aucune diminution de cette simplicité éminente, toutes les perfections et toutes les beautés de toutes les choses, soit célestes soit terrestres, avec une infinité d'autres qui, lui étant propres, sont inconnues aux yeux des mortels. En effet, dit saint Thomas, de même que le précepteur, qui instruit un élève, doit savoir d'abord les arts et les sciences qu'il lui enseigne ( d'où cette sentence de Quintilien : Il n'y a que le feu qui allume, que l'humidité qui humecte, et une chose ne peut donner à une autre la couleur qu'elle n'a pas elle-même); de même, puisque le modérateur tout-puissant du monde dirige et conduit toutes choses à leur perfection relative, il est nécessaire qu'il contienne en lui seul beaucoup plus pleinement et plus parfaitement ce qu'il a conféré aux autres. De là ce vers de Boèce :

Pulchrum pulcherrimus ipse
Mundum mente gerens, similique imagine formans.

« Il porte dans son intelligence ce monde magnifique, mais moins magnifique que lui, et le forme à son image. » Ce qui n'est pas moins admirable, c'est que toutes ces perfections, si nombreuses et si variées, ne forment en Dieu qu'une seule perfection. Saint Thomas l'explique en établissant une comparaison entre les sens et l'entendement. En effet, tandis que les sens connaissent et jugent diversement ( car la vue perçoit d'une manière, l'ouïe d'une autre, l'odorat, le goût, le toucher, d'une autre ), l’entendement seul, en vertu de sa puissance, saisit et juge toutes ces perceptions. On connaît d'ailleurs cette sentence des philosophes, que les qualités, qui sont diverses dans les êtres inférieurs, s'unissent et se confondent dans les êtres supérieurs.

Il n'y a donc rien d'étonnant, si les perfections diverses, éparses dans les créatures, se réduisent, dans cette nature simple et sublime, à une seule perfection éminemment féconde, qui tient lieu de toutes, et est supérieure à toutes. Un autre exemple l'établira non moins clairement. Dans un royaume quelconque nous voyons beaucoup de fonctions différentes. Les uns sont chargés de distribuer la justice ; les autres, de diriger les affaires militaires ; ceux-ci, d'administrer le fisc ; ceux-là, de veiller sur l'arsenal, etc. L'autorité de ces divers fonctionnaires, laquelle est en eux si variée et si divisée, réside tout entière dans le roi ; et en lui elle est, non pas une collection de droits, mais une seule autorité, une seule juridiction, un seul pouvoir royal.

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Laetitia
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Nous ne pouvons atteindre pleinement à ce mystère pendant cette vie ; l'explication en est réservée pour l'autre, où s'accomplira cet oracle de Zacharie : « Il n'y aura en ce jour-là que lui de Seigneur, et son nom seul sera révéré. » In die illa erit Dominus unus, et nomen ejus unum. Zach. XIV, 9. Dans cette unité, les intelligences bienheureuses, et les âmes fortunées des saints contempleront, en proportion de leurs mérites, le vaste champ des perfections divines. Mais, dans cette vie, notre entendement ne peut apercevoir l'immensité de la beauté divine que dans le miroir de la création. Car de même que, dans la patrie, Dieu nous sera un miroir où nous verrons ses créatures ; de même, aujourd'hui que nous sommes voyageurs, les créatures nous sont un miroir, qui nous donne quelque idée de l'immense perfection de Dieu. Elles crient toutes : « C'est lui qui nous a fait, et nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes. » Ps. XCIX, 3. Elles crient toutes, que les perfections et les biens, qu'elles ont reçus de lui, existent en lui à un degré infiniment supérieur. Ainsi ce qui est beau atteste sa beauté sans égale ; ce qui est fort, sa force invincible ; ce qui est pur, sa pureté sans tache ; ce qui est sublime, sa hauteur prodigieuse ; l'ordre et l'harmonie, son incomparable sagesse. Enfin tout ce qu'il y a de félicité et de gloire, de sainteté et de pureté, de bonté et de bienveillance, de stabilité, de vertu, de convenance, de splendeur et de lumière, diversement épars dans cet univers, est contenu en lui seul avec des accroissements infinis. Cette immense beauté, cette gloire et cette sagesse n'ont donc ni mesure, ni limite, ni borne; par conséquent, elles ne sont connues pleinement et parfaitement que de lui seul.

Au reste, en attribuant à ce suprême artisan de toute perfection tout ce qu'il y a de perfection dans les créatures, nous devons bien nous garder de lui imputer ce qu'elles ont d'imparfait et de matériel. Ce qui fait dire à saint Augustin : « Autant qu'il est possible, comprenons que Dieu est bon sans qualité, grand sans quantité, créateur sans indigence, présent partout sans posture, contenant tout sans circonférence, tout entier partout, sans être dans un lieu, éternel sans être dans le temps, produisant des choses changeantes, sans changer lui-même. » De Trinitate, 2.

Il convient donc au fidèle serviteur de Dieu, à celui qui brûle pour lui d'un ardent amour, de se réjouir avec lui de tant de grandeur, d'opulence et de félicité, et de le louer avec l’Église pour cette immense gloire. D'autant plus que Dieu a usé libéralement de ses trésors et de sa puissance pour nous créer, pour nous orner, pour nous enrichir de tous ses dons, et même ne nous a formés que pour nous rendre participants de sa béatitude.

Aussi saint Basile, examinant la cause de la création qui, comme l'a senti Platon lui-même, ne fut autre que l'extrême bonté de Dieu, s'enflammait d'amour pour une si grande bonté, et, expliquant ces mots de la Genèse : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre » s'exprimait ainsi : « Une nature bienheureuse, une bonté qui ne connaît point l'envie, qui est digne d'être aimée de tous, une beauté désirable, origine des natures, source de vie, une lumière intelligible à la raison, une sagesse à laquelle rien ne peut être ajouté, a créé au commencement le ciel et la terre. »

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II.


De ce qui vient d'être dit, mes frères, nous avons à tirer quelques conséquences. D'abord il en résulte, comme nous l'avons établi en commençant d'après la doctrine de Denis le Chartreux, que de tous les genres de contemplation, celui qui a pour objet les perfections divines tient le premier rang. En effet, la contemplation ayant pour but de nous embraser d'amour pour Dieu, qu'est-ce qui pourra mieux exciter cet amour, que l'immensité de la beauté et de la perfection divines, placée en regard de notre esprit ? Car, puisque la volonté humaine a été constituée par l'auteur de la nature, de telle sorte qu'elle s'éprend de la seule apparence de la bonté et de la beauté, quoi de plus puissant pour solliciter son amour, que cet océan inépuisable de bonté, de bienfaisance, de gloire, de beauté, et de toutes les perfections? Si la beauté d'une créature remarquable a pu rendre fous bien des hommes, et en précipiter beaucoup d'autres dans la maladie et jusque dans la mort; quels seront les sentiments d'une âme purifiée de ses vices, et s'arrêtant à la contemplation de cette comparaison de laquelle toute la beauté des créatures est comme un grain de sable ? Que si, lorsque nous beauté suprême en parlons de Dieu ou que nous y pensons, nous n'éprouvons point la douceur de son amour, la cause en est dans notre amour excessif pour les choses de la terre, amour qui, infectant notre âme, lui fait trouver d'autant moins de goût aux choses spirituelles et divines, qu'elle est plongée plus avant dans le bourbier des voluptés charnelles.En effet, le pain répugne à un palais malade, tandis qu'il fait les délices d’un palais sain. C'est pour cette raison que saint Augustin dit de Dieu avec justesse, qu'il est ce que goûte l'âme purifiée.

De la même doctrine des perfections de Dieu, nous pouvons aussi conclure combien grande est la récompense céleste qui, après cette vie, est réservée à ceux qui ont bien vécu. Car cette récompense, dans ce qu'elle a d'essentiel, c'est de voir, « non comme dans un miroir et en des énigmes, mais face à face, » I Cor. XIII, 12, l'immensité de la beauté divine, ce bien suprême et universel où sont tous les biens, cette vérité première contenant toutes les vérités, cette lumière sans bornes dont l'éclat efface celui du soleil, de la lune et de tous les astres, ce type accompli de toutes les formes et de toutes les natures imaginables, ce miroir splendide où brille la beauté de toutes les créatures, mais avec une perfection infinie, ce vaste océan où sont rassemblées toutes les eaux des grâces et des dons célestes ; cette récompense, dis-je, est de voir cet océan, et de s'y plonger, de s'y absorber de telle sorte, que l'homme, devenu déiforme, reproduise l'image de la nature divine, plutôt que celle de la nature humaine. Quel est donc celui qui ne serait amorcé par l'appât d'une telle félicité ? Qui ne s'embraserait d'amour pour elle ? Qui est-ce qui, pour elle, ne regarderait pas tout le reste comme des ordures ? Enfin qui ne chercherait à y arriver à travers feu et flammes, comme l'ont fait les saints martyrs ?
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Des mêmes vérités nous pouvons conclure avec quelle crainte et quel respect, avec quelle application et quel zèle nous devons servir une si haute majesté. Car plus la majesté est élevée et sublime, plus doivent être grands le respect, la crainte et les efforts de ceux qui la servent. C'est ce qu'exige de nous l'Apôtre, quand il nous recommande « de marcher d'une manière digne de Dieu, cherchant tous les moyens de lui plaire, portant les fruits de toutes sortes de bonnes œuvres. » Ut ambuletis digne Deo, per omnia placentes, in omni opere bono fructificantes. Coloss. I, 20 .
On voit par là avec quelle frayeur et quel tremblement nous devons approcher des saints autels, pour aller recevoir le corps sacré du Seigneur, puisque nous croyons avec une foi inébranlable que sous l'espèce du pain est cachée la hauteur incommensurable de la majesté divine.

Nous comprenons par le même moyen quelle est la difformité du péché mortel, qui viole et qui méprise une si auguste majesté. Car c'est une vérité certaine que l'offense est d'autant plus grave, que la personne à laquelle elle s'adresse est plus élevée et plus auguste. Par conséquent, la grandeur de Dieu étant infinie, la laideur du péché commis contre lui est infinie sous ce rapport, c'est-à-dire, quant à son objet, pour employer la locution des théologiens. D'où il suit que l'éternel supplice du feu, peine du péché mortel, est très-juste ; puisque ce péché a été commis au mépris de la majesté et de la bonté infinie. Bien plus, telle est la grandeur de cette bonté, de cette majesté infinie, que le supplice éternel de l'enfer n'est nullement proportionné à l'attentat. Vous voyez, mes frères, quels sont la démence, l'aveuglement et la folie de ceux qui, pour les causes les plus futiles, commettent à chaque instant sans aucun remords tant de crimes contre Dieu.

Tels sont, entre autres, les enseignements que nous donne l'immensité des perfections divines, qui a fait le sujet principal de ce discours. Ces enseignements n'ont pas été totalement inconnus même aux sages du paganisme. En effet, Aristote dit très-bien, qu'il n'y a pas d'occupation mieux appropriée à la magnificence de la nature humaine, que la contemplation de l'intelligence divine. Cette contemplation, selon lui, renferme toutes les vertus, toute la religion, et enfin la plus grande jouissance de l'âme.

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III.


L'esprit humain, à l'aide de la raison et du désir de savoir, qui lui prêtaient leurs ailes, a pu s'élever jusqu'à la connaissance des perfections divines dont nous avons parlé. Il reste autre chose que la raison ne peut atteindre, mais que la foi catholique nous propose à croire touchant le Seigneur notre Dieu : c'est que, dans la nature éminemment simple de la divinité il y a trois personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit ; le Père qui est par lui-même, c'est-à-dire, qui ne dépend de nul autre ; le Fils, engendré du Père ; et le Saint-Esprit, qui procède du Père et du Fils. Ainsi quoique la substance, la nature soit une, il y existe trois personnes distinctes. Ce mystère, qui est au-dessus de la portée de notre esprit, proclame hautement la sublimité de Dieu ; sublimité si grande, qu'elle surpasse toutes les facultés de l'intelligence des hommes et même des anges. En effet, un Dieu compréhensible à notre entendement ne serait pas le vrai Dieu.

Il y en a beaucoup qui ont de la peine à croire cet ineffable mystère, parce qu'ils n'y peuvent atteindre par la raison. Ceux-là, assurément, se font une idée exagérée de leur force en s'imaginant que rien n'est inaccessible à leur raison, ou ils ignorent complètement la faiblesse de la raison humaine. Si, d'après les philosophes, l'âme de l'homme est au dernier degré dans l'ordre des substances séparées, c'est-à-dire des intelligences, quoi de surprenant qu'une chose si basse ne puisse comprendre la nature la plus élevée ? Que si l'on veut apprécier jusqu'à quel point l'esprit humain est faible, il suffit d'examiner quelle est sa portée la plus haute et son effort suprême. Il est parvenu à son point culminant dans quelques philosophes célèbres sur lesquels la nature semble s'être plue à verser tous ses dons. Or, ils avouent sans détour qu'ils ignorent complètement la plupart des secrets de la nature, dans l'ordre des choses matérielles. Si donc les choses que nous voyons chaque jour, et que nous touchons des mains, sont des mystères pour nous ; combien ne sommes-nous pas plus loin de la connaissance des astres et des corps célestes, qui sont séparés de nous par de si vastes espaces ? Combien plus loin encore de la connaissance de la nature des anges, qui est incorporelle ? Combien plus loin surtout de cette nature ineffable, qui est infiniment plus élevée que toute nature créée ? Que de choses n'y a-t-il pas en elle, que toute perspicacité de l'intelligence humaine ne saurait pénétrer ?

D'ailleurs, qu'y a-t-il d'étonnant si nous n'atteignons pas à la nature de la cause, nous qui ne pouvons expliquer la nature des effets ? Ce qui fait dire à Salomon : « J'ai reconnu que l'homme ne peut trouver la raison des œuvres de Dieu ; et que plus il s'efforcera de la découvrir, moins il la trouvera. » Eccle. VIII, 17. Voici à ce sujet une pensée remarquable de Pline : « La majesté de la nature et la puissance qu'elle déploie à chaque instant sont incroyables. Nous sommes témoins chaque jour de tant d'effets admirables, nous voyons les animaux montrer tant d'instinct pour se conserver et pour se nourrir, pour éviter ce qui leur nuit et se procurer ce qui leur convient, que parfois on ne pourrait le croire, et qu'on n'y ajouterait pas foi, si ce n'étaient pas des faits vus par tout le monde. » Pour que vous me compreniez mieux, je vais, entre mille exemples de cette vérité, vous en citer un, que j'ai lu dans Pline, et aussi dans Cicéron, au premier livre de son traité Sur la Nature des dieux. Cicéron dit donc : « Un grand coquillage bivalve, que les Grecs appellent pinna ( πίννη ), fait une espèce de société avec la petite squille pour trouver de la nourriture. Quand de petits poissons ont pénétré dans sa coquille béante, la pinna, avertie par la squille, se referme, et ainsi deux petits animaux, si peu proportionnés entre eux, cherchent en commun leur nourriture. En présence de ce fait admirable, on se pose cette question : Y a-t-il accord entre eux, ou sont-ils unis ainsi par un instinct naturel ? »

Ce récit de Cicéron nous apprend que l'auteur de la nature, ayant créé sans yeux l'espèce de coquillage appelé par les Grecs πίννη, a pourvu à sa cécité par un moyen admirable et nouveau ; c'est que la squille, c'est-à-dire un petit poisson, l'accompagne continuellement, lui servant d'yeux et de moniteur, pour qu'elle saisisse sa proie ; et, pour prix de sa peine, la squille reçoit une part du butin. Qui donc n'admirerait ce merveilleux instinct dans de petits animaux ? Qui croirait un tel fait, s'il n'était attesté par les auteurs les plus graves ? Et cependant on trouve mille exemples pareils dans Pline, Elien et les autres naturalistes. Si donc les moindres œuvres de Dieu, les moindres particularités de la vie des animaux nous frappent de surprise, que sera-ce du Créateur, de l'auteur même de toutes choses ? S'il est si admirable dans ses ouvrages, combien plus ne le sera-t-il pas en lui même ?
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Mais pourquoi parler des œuvres de la nature, lorsque l'intelligence de l'homme a peine à comprendre les inventions de l'esprit humain ? Si vous n'aviez jamais vu d'objets en verre, et que l'on vous montrât une étincelante coupe de cristal, en vous disant qu'elle a été fabriquée avec du sable et une certaine herbe, au moyen du souffle de l'ouvrier, ne croiriez-vous pas que celui qui dirait cela se moque de vous ? Et si vous disiez à celui qui n'aurait jamais vu d'étoffes de soie, que l'industrie humaine les a tirées de la bave d’un ignoble ver, celui-là certainement, ou ne vous croirait pas, ou ne pourrait qu'admirer soit l'habileté de l'homme, soit l'adresse d'un vermisseau. Vous donc qui êtes si borné, que vous ignorez non-seulement les ouvres divines, mais même celles de l'industrie humaine, comment prétendez-vous comprendre le mystère sublime de la nature infinie et de la génération divine ?

C'est au moyen de cette considération qu'un homme aussi pieux que savant, saint Hilaire, se console de son ignorance, dans le livre qu'il a écrit sur le mystère auguste de la Trinité. Voici ses paroles : « Je ne sais, ni ne cherche, et néanmoins je me consolerai. Les archanges ne savent pas, les anges n'ont pas appris, les siècles ont ignoré, le prophète n'a pas compris, l'apôtre n'a pas questionné, le Fils lui-même s'est tû. Trêve donc à toutes les plaintes. Que l'homme ne s'imagine pas que son intelligence peut saisir le mystère de cette génération. » Ainsi le juste doit se contenter de la foi seule, plus certaine mille fois que toute démonstration humaine, puisqu'elle s'appuie sur la révélation et le témoignage de Dieu.

Mais vous direz peut-être : Comment saurai-je que ces mystères de la foi ont été révélés par Dieu ? La lumière elle-même de la foi nous fait croire cela par un certain enseignement intérieur ; l’Église romaine, que l'Apôtre appelle la colonne et le soutien de la vérité, le propose à notre croyance ; l'assentiment unanime et bien établi de tous les fidèles le prouve; enfin d'innombrables miracles, et les oracles des prophètes, et les écrits des Pères, et la vie des saints l'attestent péremptoirement.

A ce sujet, Richard de Saint-Victor s'exprime ainsi : « Les mystères de notre foi ont été révélés à nos pères, et confirmés d'en-haut par des prodiges si nombreux, si grands et si merveilleux, qu'il y aurait de la démence à élever le moindre doute sur de telles vérités. Ainsi les miracles sans nombre, et les autres choses qui ne peuvent être que l'œuvre du ciel, attestent la révélation et ne permettent pas d'en douter. Pour preuves, nous avons les signes de l'intervention divine; pour garants, nous avons les prodiges. Ah ! si les juifs, si les païens savaient avec quelle sécurité de conscience les croyants pourront s'approcher du jugement divin ! Ne pourrons-nous pas dire avec toute confiance : Seigneur, s'il y a erreur, c'est par vous-même que nous avons été trompés ; car le christianisme s'appuie sur des prodiges et des miracles, qui n'ont pu être que votre ouvrage ? » De Trinitate, lib. I.
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Ajoutez les témoignages des saints martyrs, dont saint Maxime parle en ces termes : « La foi catholique est la mère du martyre ; d'illustres athlètes l'ont scellée de leur sang, l'ont affirmée par leur mort. Jamais ils n'eussent si résolument fait le sacrifice de cette vie, s'ils n'avaient été profondément convaincus qu'il en existe une autre incomparablement plus heureuse. » Cette constance admirable et invincible des saints martyrs, pour ne rien dire d'une foule d'autres preuves, confirme donc péremptoirement la foi catholique, puisqu'ils furent prêts à souffrir tous les maux plutôt que d'être, même un instant, infidèles à cette foi. En effet, les uns périrent par le fer, les autres dans les flammes, les autres dans les tortures et sur le chevalet ; d'autres furent déchirés par des peignes de fer, ou brûlés sur un gril, ou exposés aux bêtes féroces ; ceux-ci furent jetés dans un précipice, ou attachés à la queue d'un cheval indompté qui les entraînait ; ceux-là furent brûlés dans une fournaise, ou par un fer rouge appliqué sur eux après qu'on les avait enduits de graisse ; d'autres furent écorchés vifs ; et tous, au milieu de ces tortures et de beaucoup d'autres, conservèrent la foi intacte, montrant ainsi par l'énormité de leurs souffrances combien grande est la félicité réservée aux justes dans le ciel, et criant à leur manière avec l'Apôtre : « Les souffrances de la vie présente n'ont pas de proportion avec cette gloire, qui doit un jour éclater en nous. » Non sunt condigna passiones hujus temporis ad futuram gloriam, quæ revelabitur in nobis. Rom. VIII, 18.

Quand une telle récompense nous est offerte, ne nous livrons donc point, mes frères, à un lâche repos, ne nous endormons point,mais travaillons vaillamment, appliquons-nous sans cesse aux bonnes œuvres, et faisons tous nos efforts pour obéir aux préceptes divins. Car dans notre siècle on n'exige pas de nous les souffrances des martyrs ; on ne nous demande que le repentir de nos fautes et la soumission aux divins commandements. Si nous remplissons ces devoirs consciencieusement, nul doute que nous ne parvenions à cette vie bienheureuse, où, en compagnie des martyrs et des autres saints, nous verrons face à face le mystère de l'auguste Trinité, qu'aujourd'hui nous croyons dans l'obscurité de la foi. Alors nous jouirons des plus pures délices ; nous contemplerons l'immense majesté de l’Éternel, la beauté adorable de son fils, et le Saint-Esprit, c'est-à-dire l'amour infini du Père et du Fils ; et enfin voyant dans une pleine lumière la richesse incompréhensible de la bienheureuse Trinité, sa félicité et sa gloire, nous nous écrierons avec le Prophète : « Nous avons vu de nos yeux, dans la cité du Seigneur des armées, dans la cité de notre Dieu, tout ce que nous en avions ouï dire. » Sicut audivimus, sic vidimus in civitate Domini virtutum, in civitate Dei nostri. Ps. XLVII, 9. Daigne nous y conduire le fils de Dieu, Jésus-Christ, qui, avec son Père et le Saint-Esprit, règne dans les siècles des siècles. Amen .
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