Un exemple vous fera comprendre l'énorme différence qui sépare la sagesse de Dieu de la sagesse humaine. Salomon, proclamé par le Seigneur le plus sage des mortels qui eussent existé avant lui, ou qui dussent venir ensuite, connaissait parfaitement toutes les sciences, et néanmoins il ne pouvait, en un seul et même instant, avoir présentes toutes les choses dont il avait reçu la connaissance. En effet, l'entendement humain est si borné, qu'il ne peut penser à plusieurs choses à la fois ; pendant qu'il pense à une chose, il doit abandonner les autres, beaucoup trop variées et trop nombreuses pour se laisser embrasser par lui.
Voilà le propre de la sagesse humaine. Mais la sagesse divine s'exerce d'une façon bien différente. Tout ce qu'elle sait, et il n'est rien qu'elle ne sache, elle le voit sans cesse, elle le connaît toujours d'une manière actuelle. C'est là le caractère propre de Dieu, et parce qu'il est un acte pur, et parce qu'il est éternel, car devant l'éternité tout est présent. De là ces paroles de l'Ecclésiastique : « Son regard s'étend de siècle en siècle, et rien n'est merveilleux devant lui, » Eccli. XXXIX, 25, parce que rien ne lui est nouveau ou ancien, mais que tout lui est présent. Le royal Prophète dit aussi : « Vous mettez nos iniquités devant vos yeux, notre siècle à la lumière de votre visage. » Posuisti iniquitates nostras in conspectu tuo, seculum nostrum in illuminatione vultus tui. Psal. LXXXIX, 8. Il dit notre siècle, parce qu'il voulait englober tous les péchés de tous les hommes qui sont, qui furent, et qui seront ; les péchés tant de ceux qui seront damnés, que de ceux qui seront sauvés ; péchés qui tous lui sont toujours aussi présents, que s'ils n'en formaient qu'un seul.
Cette vérité, mes frères, pour le dire en passant, devrait avoir pour premier effet de nous détourner de toute mauvaise action, puisque nous croyons fermement que Dieu est présent en tous lieux, et « que tout est à nu et à découvert devant lui. » Hebr. IV, 13. Aussi Isaïe accuse-t-il en ces termes et notre licence et notre manque de foi : « Pourquoi dites-vous, ô Jacob, pourquoi : osez-vous dire, ô Israël : La voie où je marche est cachée au Seigneur, mon Dieu ne se mettra point en peine de me rendre justice ? Ne savez-vous point, n'avez-vous pas appris que le Seigneur est le Dieu éternel, qui a créé toute l'étendue de la terre , qui ne se lasse point, qui ne travaille point, et dont la sagesse est impénétrable ? » Isa. XL, 27 et 28.
Il est encore une autre vérité qui devrait remplir nos âmes non-seulement d'admiration, mais encore d'un amour immense pour cette nature infiniment haute et infiniment belle : c'est que, étant une en soi et très-simple, elle contient en elle-même, sans aucune diminution de cette simplicité éminente, toutes les perfections et toutes les beautés de toutes les choses, soit célestes soit terrestres, avec une infinité d'autres qui, lui étant propres, sont inconnues aux yeux des mortels. En effet, dit saint Thomas, de même que le précepteur, qui instruit un élève, doit savoir d'abord les arts et les sciences qu'il lui enseigne ( d'où cette sentence de Quintilien : Il n'y a que le feu qui allume, que l'humidité qui humecte, et une chose ne peut donner à une autre la couleur qu'elle n'a pas elle-même); de même, puisque le modérateur tout-puissant du monde dirige et conduit toutes choses à leur perfection relative, il est nécessaire qu'il contienne en lui seul beaucoup plus pleinement et plus parfaitement ce qu'il a conféré aux autres. De là ce vers de Boèce :
Pulchrum pulcherrimus ipse
« Il porte dans son intelligence ce monde magnifique, mais moins magnifique que lui, et le forme à son image. » Ce qui n'est pas moins admirable, c'est que toutes ces perfections, si nombreuses et si variées, ne forment en Dieu qu'une seule perfection. Saint Thomas l'explique en établissant une comparaison entre les sens et l'entendement. En effet, tandis que les sens connaissent et jugent diversement ( car la vue perçoit d'une manière, l'ouïe d'une autre, l'odorat, le goût, le toucher, d'une autre ), l’entendement seul, en vertu de sa puissance, saisit et juge toutes ces perceptions. On connaît d'ailleurs cette sentence des philosophes, que les qualités, qui sont diverses dans les êtres inférieurs, s'unissent et se confondent dans les êtres supérieurs.
Mundum mente gerens, similique imagine formans.
Il n'y a donc rien d'étonnant, si les perfections diverses, éparses dans les créatures, se réduisent, dans cette nature simple et sublime, à une seule perfection éminemment féconde, qui tient lieu de toutes, et est supérieure à toutes. Un autre exemple l'établira non moins clairement. Dans un royaume quelconque nous voyons beaucoup de fonctions différentes. Les uns sont chargés de distribuer la justice ; les autres, de diriger les affaires militaires ; ceux-ci, d'administrer le fisc ; ceux-là, de veiller sur l'arsenal, etc. L'autorité de ces divers fonctionnaires, laquelle est en eux si variée et si divisée, réside tout entière dans le roi ; et en lui elle est, non pas une collection de droits, mais une seule autorité, une seule juridiction, un seul pouvoir royal.
(à suivre)