Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le IVe dimanche après la Pentecôte

Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le IVe dimanche après la Pentecôte

Message par Laetitia »

PREMIER SERMON POUR LE IVe DIMANCHE APRÈS LA PENTECÔTE

2° Développement des paroles
1° Explication de l'Évangile ; du texte.


Præceptor, per totam mortem laborantes, nihil cepimus : in verbo autem tuo laxabo rete, etc.
Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre, mais, sur votre parole, je jetterai le filet, etc.
Luc. V, 5.


Ces paroles de Pierre montrent particulièrement la témérité et la folie de ceux qui, s'appuyant uniquement sur la prudence et l'industrie humaines, négligent dans leurs entreprises de consulter le Dieu tout puissant qui gouverne ce monde. C'est là une erreur presque universelle et qui enfante des maux en quelque sorte innombrables. Nous allons la combattre, avec la grâce de Dieu, dans ce discours, après que nous aurons expliqué l'évangile de ce jour, qui est le fondement du point de doctrine que nous voulons traiter. Pour le faire avec piété et profit, nous avons besoin de l'assistance divine : implorons-la par l'intercession de la très-sainte Vierge. Ave, Maria.

(à suivre)
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le IVe dimanche après la Pentecôte

Message par Laetitia »

L'évangile de ce jour,mes biens chers frères, renferme deux mystères, dont l'un est proposé à notre imitation, et l'autre à notre admiration. Nous devons imiter l'ardeur et l'empressement de la multitude à se précipiter sur les pas du Sauveur, pour entendre sa parole, et nous devons admirer le miracle par lequel Pierre et ses compagnons, humbles pêcheurs de la mer de Tibériade, furent appelés à la mission de pêcheurs d'hommes. Considérons ce double mystère.

« Jésus était sur les bords du lac de Génésareth, environné d'une grande multitude qui se précipitait sur lui pour entendre la parole de Dieu. » Nous ne devons point passer légèrement sur ces paroles. Cet empressement de la multitude à se précipiter sur les pas de Jésus marque, comme nous l'avons dit, son ardent désir de puiser dans la doctrine du Sauveur la grâce divine : désir qui ne peut venir que de l'Esprit de Dieu. Si, en effet, comme le dit l'Apôtre, nous ne sommes pas capables de former de nous mêmes aucune bonne pensée comme de nous-mêmes, et si c'est Dieu qui nous en rend capables, » II Cor. 111, 5, à plus forte raison, ne pouvons-nous pas par nous-mêmes nous élever jusqu'au désir. De là cette parole de saint Augustin : Désirer le secours de la grâce est le commencement de la grâce. Tel est l'ordre accoutumé de la Providence, que, lorsque Dieu a résolu d'accorder ses dons aux hommes, il allume auparavant dans leurs cœurs le désir de ces dons. Ce désir excite l'homme à demander, à chercher, à frapper, Luc. XI, 9, à mettre tout en œuvre pour atteindre enfin à l'objet de ses vœux. Aussi compare-t-on les saints désirs à des fleurs, parce que, comme les fleurs des arbres précèdent les fruits, ainsi les saints désirs présagent l'abondance des dons célestes. C'est pourquoi, mes frères, vous devez concevoir de grandes espérances de la divine miséricorde, si votre cœur brûle du désir de la grâce de Dieu.

Saint Bernard nous apprend, dans l'une de ses lettres, que ces désirs nous ouvrent la voie à la grâce et à la charité. « De même que la foi, dit-il, conduit à la pleine connaissance, ainsi le désir conduit à la parfaite dilection. Il est écrit : Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas. On peut dire également sans être taxé d'absurdité : Si vous ne désirez pas, vous n'aimerez point parfaitement.» Or, qui pourra dire la force des saints désirs ? Le Sage nous l'indique en deux mots dans le texte suivant : « Le commencement de la sagesse est le véritable désir de l'instruction. » Initium sapientiæ verissima est disciplinæ concupiscentia. Sap. VI, 18. Il y a donc, d'après le Sage, un désir faux et trompeur de la justice. Nous lisons, en effet, au livre des Proverbes : « Les désirs tuent le paresseux, car ses mains ne veulent rien faire. » Desideria occidunt pigrum, noluerunt enim quidquam manus ejus operari. Prov. XXI, 25. Il désire les trésors de la sagesse, mais il ne veut se donner aucune peine pour les acquérir. C'est là une maladie si généralement répandue, qu'elle a fait dire que le ciel est rempli de bonnes œuvres et l'enfer pavé de bonnes intentions. Le vrai désir au contraire ne néglige rien, n'omet rien, ne s'épargne ni l'effort ni la fatigue pour arriver au but auquel il aspire.

(à suivre)
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le IVe dimanche après la Pentecôte

Message par Laetitia »

« La multitude se précipitait sur Jésus. » Voilà comme nous devons désirer et chercher le Sauveur. « Si nous ne voulons pas que notre recherche soit vaine, nous dit saint Bernard, cherchons Dieu en toute sincérité, cherchons le fréquemment, cherchons le avec persévérance ; ne cherchons point autre chose pour lui, ni autre chose avec lui, et ne nous détournons point de lui pour nous affectionner à un autre objet. Le ciel et la terre passeront plutôt qu'on ne voie celui qui cherche ainsi ne pas trouver, celui qui demande ainsi ne pas recevoir, celui qui frappe ainsi attendre sans succès qu'on lui ouvre. »

Notre bon Sauveur fut touché des pieux désirs de la multitude, et, quoique le lieu fût peu favorable, il ne voulut point cependant laisser échapper cette occasion d'enseigner sa doctrine. Il monte donc dans une barque, et de sa bouche d'or commence à répandre sur la foule les trésors de la divine sagesse. Ses auditeurs, déjà préparés par leurs pieux désirs, étaient suspendus à ses lèvres, dans le ravissement des choses qu'il leur disait. Quelle doctrine et quelle éloquence que celle de Jésus-Christ, le verbe et la sagesse du Père ! Comme sagesse, n'est-il pas la science la plus parfaite, et comme verbe, l'éloquence la plus suave ? Nous lisons dans l'Ecclésiastique : « Le son des flûtes et de la harpe font une agréable mélodie, mais la langue douce surpasse l'un et l'autre. » Tibiæ et psalterium suavem faciunt melodium, et super utraque lingua suavis. Eccli. XL, 21. Si la langue des hommes peut avoir assez de douceur pour charmer les oreilles à ce point, quelle ne devait pas être la suavité des paroles de Celui qui est le verbe et la sagesse du Père ? Je voudrais par quelque exemple vous donner une idée de la force et de la douceur de cette éloquence divine.

Cicéron, qu'on a nommé le Prince de l'éloquence romaine, réputait nulle l'éloquence qui ne provoquait point l'admiration. Il est lui-même un grand exemple de l'enthousiasme que peut produire la parole humaine. Dans la cause de Cornélius, il plaida avec tant d'éloquence, que le peuple romain exprima son admiration non seulement par des acclamations, mais même par des
applaudissements. Et je crois, dit Fabius, que les auditeurs ne s'apercevaient pas de ce qu'ils faisaient et ne se rendaient pas compte de leurs applaudissements, mais, pour ainsi dire hors d'eux-mêmes et ne sachant pas en quel lieu ils étaient, ils suivaient le mouvement irrésistible qui les entraînait.
Vous pouvez par là, mes frères, vous faire quelque idée de la puissante éloquence du Maître céleste. Si l'art et l'habileté humaine peuvent transporter les hommes et les ravir d'admiration, que faut-il penser de cette plénitude de divinité et de sagesse parlant par la bouche de l'Homme-Dieu ? Qui peut douter que l'éloquence divine l'emporte sur l'éloquence humaine autant que la grandeur de la majesté de Dieu est au-dessus de la mesure que comportent les facultés de l'intelligence de l'homme ? Saint Luc rapporte dans son évangile qu'un jour que notre Seigneur parlait à la multitude, une femme élevant la voix du milieu de la foule, lui dit : « Heureux le sein qui vous a porté et les mamelles que vous avez sucées ! » Luc. XI, 27. Cette femme, perdue dans la foule, aurait-elle élevé ainsi la voix pour louer le Sauveur, si elle n'avait été charmée et ravie hors d'elle-même par l'ineffable douceur de la parole du Maître, au point de ne plus savoir où elle était ni comment s'exprimer ? L'éloquence d'un saint Jean Chrysostome lui a valu le nom de bouche d'or ; mais quel nom donner à la sagesse divine parlant par la bouche de Celui dont le Prophète a dit : « La grâce est répandue sur vos lèvres ? » Diffusa est gratia in labiis tuis. Ps. XLIV, 3. Dieu lui-même compare sa parole, non à l'or, mais au glaive, lorsqu'il fait dire au prophète Isaïe : « Le Seigneur a rendu ma bouche semblable à un glaive aigu, » Isa. XLIX, 2, pour pénétrer jusqu'au fond des âmes, couper les racines de tous les maux, soustraire l'esprit à la contagion du corps et embraser les cœurs du feu du divin amour. Ils ressentaient les ardeurs de ce feu divin les disciples d'Emmaüs qui disaient : « Notre cœur n'était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, lorsque Jésus nous parlait dans le chemin, et nous expliquait les Ecritures ? » Nonne cor nostrum ardens erat in nobis,dum loqueretur in via, et aperiret nobis Scripturas ? Luc. XXIV, 32. Elle brûlait aussi de ce feu sacré l'Epouse du Cantique dont l'âme se fondait au son de la voix de son bien-aimé. Cant. V, 6.
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le IVe dimanche après la Pentecôte

Message par Laetitia »

Puisqu'il en est ainsi, vous pouvez maintenant, mes frères, juger des sentiments de cette multitude, qui, tout embrasée du désir de la parole divine, entendait le verbe et la sagesse incréés lui révélant les mystères du royaume de Dieu. C'est ainsi que notre Seigneur récompensa les pieux désirs de cette foule attachée à ses pas. Qu'il serait à souhaiter, chrétiens, que nous eussions la même ardeur à venir entendre la parole évangélique ! Mais, hélas ! ces dispositions ne sont guère les nôtres. Combien n'en voyons-nous pas qui aiment mieux se précipiter dans les plaisirs, le jeu et la débauche que de se rendre dans l'assemblée des fidèles ? Ils ne daignent pas même, dit saint Grégoire, ouvrir l'oreille du corps à la parole de Dieu, ou si parfois ils entendent cette parole, ils scandalisent leurs frères par leurs regards, leurs discours et leur dissipation. Mieux vaudrait pour eux ne point l'entendre que d’y apporter de pareilles dispositions. D'autres viennent nous écouter, mais sans se soucier de remporter de nos instructions quelques réflexions salutaires, quelques règles de conduite. Pour eux la parole divine est comme un air de musique qui se chante d'une manière douce et agréable. Ezech. XXXIII, 32. Ce qu'on dit les touche peu ; ils ne sont sensibles qu'à l'harmonie du langage. On ne peut mieux les comparer qu'aux hommes qui s'amuseraient comme des enfants à regarder un livre revêtu de soie et d'or, orné de caractères de couleur rouge et de brillantes images, sans s'occuper de ce que le livre contient et sans prendre même la peine de le lire. Tels sont ces auditeurs qui, ne s'intéressant qu'à l'élégance du discours et aux fleurs du langage, négligent tout le reste ou croient que cela ne les concerne pas. L’Ecclésiastique les avait en vue lorsqu'il disait : « Le cœur de l'insensé est comme un vase brisé ; il ne peut rien retenir de la sagesse, » et encore : « De même que, lorsqu'on remue le crible, il ne demeure que les ordures, ainsi il ne reste dans le cœur de l'homme inquiet que l'irrésolution et le doute. » Eccli. XXI, 17 ; XXVII, 5. Le crible, en effet, ne garde que la paille et laisse passer le froment.

Il en est d'autres dont le cœur est tellement obsédé par l'ennemi du genre humain, que les foudres de la divine parole ne les effraient pas ou les laissent à peu près insensibles. Une comparaison vous fera comprendre comment le démon ferme leurs oreilles aux vérités de l’Évangile. Les vers à soie sont si fort incommodés du bruit du tonnerre, qu'il arrive quelquefois qu'ils en meurent. Aussi les personnes qui les élèvent ont-elles soin de faire de temps en temps résonner le tambour dans le voisinage de ces insectes afin de les accoutumer ainsi au bruit plus formidable du tonnerre. Il en est de même d'un bon nombre d'hommes qui, habitués à entendre tous les jours des sermons sans en être aucunement touchés, ne sont pas impressionnés davantage, lors que quelque prédicateur, poussé par l'Esprit de Dieu, fait gronder sur leurs têtes les foudres des terribles vérités de la foi. J'ajouterai une autre comparaison. L'art de travailler le fer a été porté si loin de nos jours, qu'on en est arrivé à fabriquer des cuirasses d’airain que ne peuvent percer ni les flèches ni les balles des ennemis. Le démon semble avoir imaginé quelque chose de semblable ; il a tellement endurci le cœur de certains pécheurs, que le tonnerre même de la divine parole ne peut ni l'atteindre ni l'ébranler. En vain on leur met sous les yeux la croix de Jésus-Christ, les supplices de l'enfer, la mort, le jugement de Dieu ; tous ces traits et d'autres semblables s'émoussent contre leur incurable indifférence.

On peut juger du péril auquel le salut de ces hommes est exposé par ces paroles du philosophe : C'est une loi de la médecine, que plus on nourrit un corps qui n'est pas sain, plus on lui nuit, parce qu'on fournit une matière plus abondante à ses humeurs corrompues; il en est de même d'une âme que de mauvais préjugés dominent : plus on l'instruit, plus on lui fait de tort, parce que tout ce qu'on peut lui dire est pour elle une occasion de s'affermir dans ses dispositions perverses.

(à suivre)
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le IVe dimanche après la Pentecôte

Message par Laetitia »

Qu'avons-nous donc à faire, chrétiens, pour entendre avec profit la parole de Dieu ? Imiter la foule qui accompagnait Jésus, nous porter vers ce divin Sauveur de toute l'ardeur de nos désirs, en faisant réflexion que la parole qui nous est annoncée par les prédicateurs n'est point la parole des hommes, mais la parole de Dieu.

Voilà le vrai moyen de l'écouter avec plus d'empressement et de respect. Ainsi l'entendaient les Thessaloniciens, au témoignage de l'Apôtre, qui leur dit dans l'une de ses Epîtres : « Nous rendons à Dieu de continuelles actions de grâces, de ce qu'ayant entendu la parole de Dieu que nous vous prêchions, vous l'avez reçue, non comme la parole des hommes, mais comme étant, ainsi qu'elle l’est véritablement, la parole de Dieu, qui agit efficacement en vous, qui êtes fidèles. » Nos gratias agimus Deo sine intermissione, quoniam cum accepissetis a nobis verbum auditus Dei, accepistis illud, non ut verbum hominum, sed (sicut est vere ) verbum Dei qui operatur in vobis, qui credidistis. I. Thess. II, 13.

Quiconque entend la parole divine avec un cœur ainsi préparé puise dans cette parole la vie de son âme.

(à suivre)
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le IVe dimanche après la Pentecôte

Message par Laetitia »

I.


La foule se pressait donc autour du Sauveur pour entendre sa parole. Alors Jésus commença à remplir vis-à-vis d'elle son ministère de Docteur. Tous les lieux, tous les temps lui étaient bons pour s'acquitter de cette sublime mission. Tantôt il prêchait dans la Synagogue, tantôt sur les montagnes, tantôt dans la plaine, tantôt sur les rivages de la mer. Cette fois, il monta donc, non dans une tribune revêtue d'ornements d'or et de tentures de soie, mais dans une barque, afin de se dégager du tumulte et de la pression de la multitude qui le serrait de toutes parts. Puis il pria Pierre, qui était le patron de la barque, de s'éloigner un peu de terre. Ô douceur et bonté admirables du Sauveur ! Il prie Pierre, lui, le souverain Seigneur de toutes choses, qui pouvait lui commander.

Ce n'est pas sans une raison mystérieuse que notre Seigneur voulut que la barque fût un peu éloignée de terre. Saint Augustin voit là une leçon pour les prédicateurs, qui ne doivent pas s'attacher trop à la terre, ni trop s'en éloigner, dans l'exercice de leur ministère ; c'est-à-dire que, s'il ne faut pas qu'ils aient trop de condescendance pour les hommes charnels qui ne goûtent que les choses terrestres, ils ne doivent pas non plus enseigner des choses tellement élevées ou difficiles que leurs auditeurs ne puissent pas les suivre. Qu'ils prennent exemple de saint Paul, qui parlait le langage de la plus sublime sagesse aux parfaits et nourrissait de lait les faibles et les commençants.

« Lorsque Jésus eut cessé de parler, il dit à Simon : Avance en pleine mer, et jetez vos filets pour pêcher, » Notre bon et miséricordieux Sauveur ne voulut pas laisser, sans le reconnaître, le faible service que lui avait rendu son disciple. Faut-il s'étonner que Celui qui ne laisse pas sans récompense un verre d'eau froide donné en son nom, ait reconnu d'une manière si libérale l'empressement de Pierre ? Dieu ne fait pas comme les marchands, qui ne paient les objets qu'à leur juste valeur ; il récompense magnifiquement les plus petites choses que l'on fait pour lui. C'est ainsi qu'en retour d'une seule barque que Pierre lui avait prêtée, il lui en rend deux chargées de poisson. « Avance en Maître, lui répondit pleine mer, lui dit-il, et jetez vos filets. Pierre, nous avons travaillé toute la nuit, sans rien prendre ; mais, sur votre parole, je jetterai le filet. »

On ne saurait trop admirer ici l'obéissance de Pierre. Il pouvait répondre, en ne consultant que la prudence humaine : Maître, pendant toute la nuit, qui est le temps le plus favorable pour la pêche, nous avons parcouru tous les endroits de cette mer que nous croyions les plus abondants en poissons, et nous n'avons rien pris ; comment pouvons-nous espérer d'être plus heureux en plein jour ? A quoi bon, par conséquent, tenter de nouveau les hasards de la mer, maintenant que nous avons lavé et replié nos filets, en voyant que nos efforts étaient inutiles ? Voilà ce que Pierre aurait pu répondre. Mais se souvenant de son nom (Simon veut dire obéissant), il ne réplique rien, il n'allègue aucune raison, et accomplit l'ordre de Jésus avec autant de simplicité que d'empressement, ce qui est le propre de la parfaite obéissance.

Cassien rapporte de cette obéissance un exemple mémorable que je veux vous citer. Il dit que saint Jean d'Egypte (dont la sagesse était si renommée que l'empereur Théodose-le-Grand invoquait souvent ses conseils ), excella tellement dans cette vertu, que le vieillard, sous la direction duquel il se formait à la perfection, lui ayant commandé d'arroser un arbre avec de la poussière, le religieux, sans discuter cet ordre, fit pendant plusieurs jours ce que le vieillard lui avait enjoint de faire. C'est que le propre de la véritable obéissance, en effet, est d'accomplir les ordres des supérieurs, en fermant les yeux de la prudence et de la raison humaine. Nous devons, lorsque nos supérieurs nous commandent quelque chose ,mettre un bandeau sur les yeux de notre esprit, comme nous faisons à l'égard de l'âne ou du cheval que nous employons à tourner la meule.
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le IVe dimanche après la Pentecôte

Message par Laetitia »

Les maîtres de la vie spirituelle établissent trois degrés d'obéissance. Le premier est l'obéissance servile ou corporelle, dans laquelle la volonté et la raison n'ont point de part. Le second est l'obéissance par laquelle le corps et la volonté se portent également à ce qui est commandé, malgré les réclamations de l'intelligence. Le troisième, qui est le plus parfait, consiste non-seulement à pratiquer ce que l'on nous ordonne, mais à l'embrasser de toute la soumission de notre volonté et de notre entendement. Telle fut l'obéissance de Pierre, obéissance prompte, entière, pleinement consentie, que notre Seigneur récompensa par un prodige pour nous faire comprendre l'excellence de cette vertu.

« Pierre et ses compagnons ayant jeté le filet, prirent une si grande quantité de poissons, que leur filet se rompait. » Si ce miracle est grand, il renferme un mystère non moins instructif. Cette rupture du filet signifie que la quantité d'hommes qui devaient entrer par la foi dans l’Église serait si grande, qu'un bon nombre d'entre eux, s'écartant ensuite de cette foi qu'ils avaient reçue, déchireraient l'unité de l’Église, soit par le schisme, en ne reconnaissant plus l'autorité du pontife romain, soit par l'hérésie, en violant l'intégrité de la foi. Saint Jean dit de ces hommes : « Ils sont sortis d’avec nous, mais ils n'étaient pas d'avec nous : car s'ils eussent été d'avec nous, ils seraient demeurés avec nous. » Ex nobis prodierunt, sed non erant ex nobis. Nam, si fuissent ex nobis, permansissent utique nobiscum. I Joann. II, 19.

« A la vue de cette prodigieuse quantité de poissons, Pierre fut rempli de stupeur, et, tombant aux pieds de Jésus, il s'écria : Éloignez-vous de moi, Seigneur, parce que je suis un pécheur. » Que n'avons-nous,mes frères, cette frayeur et cette crainte salutaires, lorsque nous nous approchons de l'autel et de la sainte Eucharistie ! Pierre ne connaissait pas encore le Fils de Dieu par la révélation qui plus tard lui découvrit sa divinité ; cependant cette puissance divine, cachée sous les dehors de la nature humaine, le remplit d'une telle admiration, que, se croyant indigne de rester en la présence de l'auteur d'un pareil prodige, il se jeta aux genoux de Jésus et le pria de quitter sa barque. Ne retrouvons-nous pas ici la foi du Centurion, qui se regardait comme indigne de recevoir notre Seigneur sous son toit ? Nous, mes frères, éclairés des lumières de la foi, nous croyons fermement que toute la plénitude de la divinité de Jésus-Christ est cachée sous les espèces du pain et du vin, et cependant combien qui se comportent dans nos temples, comme s'ils étaient sur la place publique, au milieu de leurs égaux ! Que dire de ceux qui, dans les églises, traitent d'affaires toutes profanes ; de ceux qui s'y permettent d'indécentes plaisanteries ; de ceux qui promènent de tous côtés des regards curieux ; de ceux qui, par une téméraire et sacrilège audace, viennent y porter ou y provoquer des regards impudiques, et qui, dans le lieu même où ils devraient se purifier de leurs péchés, en augmentent le nombre, changeant ainsi, pour leur malheur, les remèdes en poisons ? Combien la conduite de ces hommes s'accorde mal avec la dignité du lieu ! car, comme le dit le Prophète : « La sainteté doit être l'ornement de la maison du Seigneur, » Ps. XCII, 5, et « tous publieront sa gloire dans son temple. » Ps. XXVII, 9.

(à suivre)
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le IVe dimanche après la Pentecôte

Message par Laetitia »

L'exemple de Pierre nous apprend donc, mes frères, avec quelle crainte, quel respect, quelle humilité, quelle pureté de vie et quelle véritable contrition du cœur nous devons nous approcher du sacrement ineffable dans lequel nous croyons que réside et se cache le Fils unique de Dieu, la splendeur de la gloire du Père. Cette crainte, rassurez-vous, n'a pas pour effet d'éloigner de nous le Seigneur; elle nous rend, au contraire, plus dignes de ses bienfaits.

Ainsi Pierre se juge indigne de la présence du Seigneur, et non-seulement Jésus ne le rejette pas, mais il l'élève à la dignité d'apôtre : « Ne crains pas, lui dit-il, car désormais ce sont des hommes que tu prendras. » En d'autres termes : Bannis la crainte que t'inspirent le sentiment de ta faiblesse et la manifestation de ma puissance. Ce n'est point pour vous effrayer ni pour vous éloigner de moi que je vous ai rendus témoins de cette puissance, mais plutôt pour vous montrer ce que vous ferez vous-mêmes, quand je vous en aurai revêtus. Désormais, Pierre, je veux que tu prennes les hommes, comme jusqu'ici tu prenais les poissons. Bien loin que tu doives redouter que je te repousse et te condamne, parce que tu t'avoues pécheur, je te choisis pour que de pêcheur de poissons tu deviennes pêcheur d'hommes, en consacrant à la justice les hommes affranchis du péché et en les réunissant dans la voie de l'éternelle vie.

Quelle bonté de la part du Sauveur ! Il dissipe la crainte de Pierre, qui se reconnaissait humblement pécheur, et lui promet la plus insigne dignité.

Mais c'est assez sur l'évangile ; revenons maintenant à notre premier dessein.

(à suivre)
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le IVe dimanche après la Pentecôte

Message par Laetitia »

DÉVELOPPEMENT DU TEXTE OU AUTRE SERMON.


« Maître (dit Pierre ), nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre ; mais néanmoins, sur votre parole, je jetterai le filet. L'ayant jeté, ils prirent une si grande quantité de poissons, que leur filet se rompait. » Combien grande est ici l'erreur des mortels ! Quel vaste champ de philosophie chrétienne est contenu dans ces paroles ! Mais si vous ne m'aidez du secours de vos prières, je désespère de pouvoir vous en expliquer la force et la puissance. Il résulte clairement de ces paroles du Sauveur que tous les efforts des hommes, toutes leurs entreprises, tous leurs projets et leurs desseins sont vains et inutiles sans l'assistance divine, et c'est faute de recourir à cette assistance que les hommes tombent dans les plus grands maux et de l'âme et du corps. Le Sage, en effet, a dit avec une très-grande vérité : « Les pensées des mortels sont timides, et nos prévoyances sont incertaines. » Cogitationes mortalium timide, et incertæ providentia nostra. Sap. IX, 14. De là tant de pertes douloureuses, tant de deuils inopinés, tant d'unions malheureuses, tant de projets funestes, tant de patrimoines dissipés, tant de dissensions et de guerres, tant de républiques renversées ; de là enfin presque toutes les calamités qui viennent fondre sur les malheureux mortels, qui pendant toute la nuit, ou plutôt pendant toute leur vie, s'agitent, se fatiguent à jeter leurs filets, non sur la parole du maître, mais d'après les conseils de leur prudence, sans consulter Dieu, sans l'intéresser à leurs entreprises. Hommes impies qui nient, sinon en paroles, du moins par leurs œuvres, la providence divine, et semblent croire avec Epicure que Dieu habite les profondeurs des cieux et n'a aucun souci des choses humaines. Ils raisonnent et agissent, en effet, comme si le souverain Maître du monde ne voyait pas ce qui se passe sur la terre ou ne s'en occupait nullement. C'est à de tels hommes que le Seigneur dit par la bouche de son Prophète : « Vous m'avez oublié, parce que je suis demeuré dans le silence, comme si je ne vous voyais pas. » Quia ego tacens, et quasi non videns, et mei oblita es. Isa. LVII, 11.

Toute la philosophie chrétienne se soulève contre cette erreur : elle enseigne que Dieu prend soin de toutes choses, des plus petites comme des plus grandes, et que les hommes sont traités par lui selon leurs mérites. Elle est, en effet, d'une incontestable vérité cette parole du livre de Job : « Rien ne se fait dans le monde sans sujet, et ce n'est point de la terre que naissent les maux. » Nihil in terra sine causa fit, et de humo non oritur dolor, Job. V, 6, c'est-à-dire que le gouvernement de ce monde ne dépend pas de la terre, mais du ciel. Le prophète Amos confirme cette sentence, en disant : « Arrivera-t-il dans la cité quelque mal qui ne vienne pas du Seigneur ? » Si erit malum in civitate quod Dominus non fecerit ? Amos. III, 6. Le Seigneur dit de même par la bouche d’Isaïe : « C'est moi qui forme la lumière et qui forme les ténèbres, qui fais la paix et qui crée les maux : je suis le Seigneur qui fais toutes ces choses. » Ego Dominus, formans lucem et creans tenebras : ego Dominus faciens omnia hæc. Isa. XlV, 7. « Ni de l'orient, ni de l'occident, ni du côté des déserts des montagnes (c'est-à-dire du midi), il ne vous viendra aucun secours, car c'est Dieu même qui est votre juge. » Ps. LXXIV, 7-8. Et ce juge que fait-il ? « Il humilie celui-ci et il élève celui-là, parce que le Seigneur tient en sa main une coupe de vin pur, pleine d'amertume; il la penche tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, » Ibid. 8-9 ; c'est-à-dire que selon les différents mérites de chacun, il verse de cette coupe à l’un un vin pur et précieux, à l'autre un vin aigre et chargé de lie. Par cette figure, le Roi-Prophète nous apprend que,dans ce monde, l'adversité comme la prospérité sont également dispensées par la Providence divine; c'est pour cela qu'il dit que Dieu élève les uns et qu'il abaisse les autres.

La même pensée est exprimée par la mère de Samuel dans le cantique où elle s'écrie : « C'est le Seigneur qui ôte et qui donne la vie, qui conduit aux enfers et qui en retire. C'est le Seigneur qui fait le pauvre et qui fait le riche; c'est lui qui abaisse et qui élève. » Dominus mortificat et vivificat, deducit ad inferos et reducit. Dominus pauperem facit et ditat, humiliat et sublevat. I Reg. 11, 6-7. Nabuchodonosor ,roides Assyriens et monarque de l'univers, se laisse dominer par l'esprit d'orgueil; il s'attribue à lui-même, au lieu de la rapporter à Dieu, la gloire de son empire, et Dieu, en châtiment de son crime, le condamne à vivre pendant sept ans parmi les bêtes sauvages, à manger l'herbe des champs comme un bœuf, et à être trempé de la rosée du ciel. Ce laps de temps écoulé, Nabuchodonosor, revenu à de meilleurs sentiments, éleva les yeux au ciel et bénit le Très-Haut; il loua et glorifia la providence infinie de Dieu qui, à son gré, élève et renverse les rois, et tire un homme de la plus basse condition pour le placer sur le trône. Dan. IV.

(à suivre)
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le IVe dimanche après la Pentecôte

Message par Laetitia »

Le Roi-Prophète déclare en outre que tout ce que les méchants entreprennent contre les bons n'arrive que par une permission de Dieu, qui veut par là éprouver ses serviteurs. Saint Jérôme interprète, en effet, le verset du psaume XVI : Exsurge, Domine, præveni eum, etc. « Levez-vous, Seigneur, prévenez-le, » de la manière suivante : « Délivrez mon âme de l'impie, qui est votre glaive. » La conduite de David fut conforme à cette maxime. Il ne vit dans les malédictions dont il était l'objet de la part de Semei, qu'une permission et un dessein particulier de Dieu : « Laissez-le faire, dit-il à ses serviteurs, laissez-le me maudire, selon l'ordre qu'il en a reçu du Seigneur. » Dimittite eum ut maledicat : Dominus enim præcepit ei ut malediceret David. II Reg. xv, 10. J'ajoute encore que les saints rapportent à cette même providence divine ce que les ennemis du genre humain font pour notre perte. Ainsi pensait le saint homme Job qui, après avoir vu tous ses biens dévastés par la malice du démon, attribuait à Dieu ces désastres : « Le Seigneur m'avait tout donné, disait-il, le Seigneur m'a tout ôté : il n'est arrivé que ce qu'il lui a plu ; que le nom du Seigneur soit béni. » Dominus dedit, Dominus abstulit : sicut Domino placuit, ita factum est : sit nomen Domini benedictum. Job. I, 21.

Mais que faut-il penser de ce qu'on appelle ordinairement le hasard, la fortune ? Aristote les range parmi les causes des événements, et dit que, dans la vie, beaucoup de choses arrivent fortuitement et par hasard. Mais saint Augustin, au livre V de la Cité de Dieu, prouve clairement que ce que les hommes appellent le hasard et le sort n'est autre chose que l'action de la providence.
Dirons-nous, par exemple, que ce fut par un effet du hasard que, dans la guerre entre la Syrie et Israël, un Syrien ayant tendu son arc et lancé une flèche sans but déterminé, atteignit Achab entre le poumon et l'estomac, lorsque le Seigneur avait déclaré auparavant à ce roi qu'il périrait dans la bataille ? III Reg. XXII, 34.

Soyons donc bien persuadés, mes frères, que tous les bienfaits de la nature ou de la grâce, tout ce qui se rapporte, soit à la conservation et à la santé du corps, soit à la sainteté et à l'innocence de l'âme, vient non de la terre, mais du ciel, c'est-à-dire de la divine providence. S'il est vrai que ce monde inférieur dépend du monde supérieur, je veux dire de la sphère céleste, dont les influences sont pour la terre un principe qui féconde, nourrit, conserve, mûrit toutes choses, il n'est pas moins vrai que notre vie, notre sainteté, notre félicité sont tellement dépendantes du Dieu créateur et souverain modérateur de l'univers, qu'il n'arrive rien aux hommes d'avantageux ou de salutaire, sans son intervention. Nous affirmons tous les jours cette vérité, quand nous répétons ces paroles du roi David : « Si le Seigneur ne bâtit une maison, c'est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent. Si le Seigneur ne garde une ville, c'est en vain que veille celui qui la garde. » Nisi Dominus ædificaverit domum, in vanum laboraverunt qui ædificant eam. Nisi Dominus custodierit civitatem, frustra vigilat qui custodit eam. Ps. CXXVI, 1. Mais qu'ai-je besoin d'alléguer ces témoignages et ces preuves en faveur de la providence, quand je trouve dans l'Evangile un témoignage si éclatant de ce que j'avance dans les paroles que le Sauveur adresse à ses disciples ? « Cinq passereaux, leur dit-il, ne se vendent-ils pas deux oboles, et pas un n'est en oubli devant Dieu ? Les cheveux mêmes de votre tête sont tous comptés. Ne craignez donc point, vous êtes de plus de prix que beaucoup de passereaux. » Nonne quinque passeres væneunt dipondio, et unus ex illis non est in oblivione coram Deo ? Sed et capilli capitis vestri omnes numerati sunt. Nolite ergo timere : multis passeribus pluris estis vos. Luc. xii, 6-7. Y a-t-il rien de plus admirable que cette parole, de plus touchant que ces soins de la providence ? Qui sera exclu de ces soins, lorsqu'ils s'étendent aux passereaux mêmes ? Le Dieu qui n'oublie pas les petits oiseaux, pourra-t-il donc ne pas s'occuper des hommes, pour lesquels il a fait le soleil, la lune, les étoiles, le ciel, la terre, la mer et tout ce qu'ils renferment ? Comment celui qui a compté les cheveux de notre tête négligerait-il nos intérêts, nos affaires et nos besoins? Cependant les méchants se conduisent dans le cours de la vie comme s'ils croyaient que Dieu est endormi, ou qu'il ne voit pas, ou du moins qu'il ne règle pas ce qui nous concerne. Quoi de plus indigne qu'une telle conduite ? Quoi de plus injurieux pour cette charité et cette bonté infinies ?

(à suivre)
Répondre

Revenir à « Temporal&Sanctoral de l'année liturgique »

Qui est en ligne ?

Utilisateurs parcourant ce forum : Bing [Bot] et 1 invité