Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le Ve dimanche après la Pentecôte

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Laetitia
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Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le Ve dimanche après la Pentecôte

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PREMIER SERMON POUR LE Ve DIMANCHE APRÈS LA PENTECÔTE

2° Explication de l'Évangile.
1° Funestes effets de la colère.


Ego autem dico vobis : Quia omnis, qui irascitur fratri suo, reus erit judicio.
Et moi je vous dis : Quiconque se met en colère contre son frère, sera soumis au tribunal du jugement.
Matth. V, 22.

Pour pouvoir comprendre la doctrine contenue dans l'évangile de ce jour, nous avons besoin de faire quelques réflexions préliminaires. Il faut donc que vous sachiez, mes frères, que notre Seigneur Jésus-Christ, l'auteur de notre salut, est venu dans ce monde non-seulement pour racheter les hommes, mais pour leur enseigner une philosophie toute céleste et leur donner des lois. « Le Seigneur, avait dit Isaïe, est notre législateur, le Seigneur est notre roi. » Dominus legifer noster, Dominus rex noster. Isa. XXXIII, 22.

Or, de même que Moïse, qui devait porter au peuple la loi ancienne, resta pendant quarante jours sur le Sinaï sans prendre de nourriture ; ainsi notre Seigneur, qui devait annoncer au monde la nouvelle loi, jeûna pendant le même nombre de jours dans le désert ; puis, ayant choisi quelques disciples, il monta sur une montagne. Mais, cette fois, on n'entendit point le bruit du tonnerre ; on ne vit point briller d'éclairs ; une nuée ne couvrit pas la montagne; la trompette ne retentit pas, comme au jour où, sur le Sinaï, le Seigneur donna ses préceptes aux Juifs saisis de frayeur. Ce n'était plus la loi de crainte, mais la loi d'amour que Jésus apportait au monde. Il s'assit donc parmi ses disciples et prononça cet admirable discours, dans lequel il expliqua de sa bouche d'or la perfection et la pureté de la loi évangélique.

Et parce que les pasteurs et les prélats, à la sollicitude et à la fidélité desquels est confié le peuple de Dieu, tiennent la première place dans l'Eglise, c'est eux que notre Seigneur instruit tout d'abord, en déclarant qu'ils ont été établis de Dieu pour être le sel de la terre, la lumière du monde, une ville située sur une montagne, et le modèle de toutes les vertus.

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Il réfute ensuite l'erreur où quelques-uns pouvaient être tombés au sujet de l'avènement du Messie. Comme on attendait avec lui un nouveau sacerdoce, non plus selon l'ordre d'Aaron, mais selon l'ordre de Melchisedech, et que le sacerdoce étant transféré, la loi aussi devait être transférée, dit l'Apôtre, Hebr. VII, 12 ; de plus, comme le Seigneur avait promis par la bouche de Jérémie qu'il ferait une nouvelle alliance avec son peuple, non selon l'alliance qu'il avait faite avec leurs pères au jour où il les avait fait sortir de l’Egypte, quelques-uns avaient pu de là tirer occasion de croire que, à l'avènement du Messie, la loi devait être changée ou abolie. Notre Seigneur dissipe cette fausse idée en disant : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes; je ne suis pas venu les abolir, mais les accomplir. » En d'autres termes : Bien loin d'abolir les préceptes moraux de la loi qui vous a été donnée, je veux au contraire la perfectionner et l'affermir en y ajoutant de nouvelles recommandations et de nouveaux conseils.

Il faut observer ici que le salut, le bonheur et toute la richesse de l'homme consistent dans la crainte du Seigneur et l'obéissance à ses commandements. De là cette réponse du Sauveur au jeune homme qui lui demandait ce qu'il avait à faire pour acquérir la vie éternelle : « Si vous voulez entrer dans la vie, observez les commandements. » Si vis ad vitam ingredi, serva mandata. Matth. XIX, 17. Aussi notre Seigneur s'est-il efforcé de nous engager par tous les moyens possibles à cette fidèle observation de la loi divine. Un général à qui le roi a confié la garde d'une forteresse, ne se contente pas de l'entourer d'une ceinture de hautes et solides murailles, mais il l'environne encore de fossés profonds et de remparts, pour protéger les murs contre toute attaque ; ainsi notre divin Maître a-t-il fait à l'égard de la loi divine, qui est comme le boulevard de notre vie ; il a voulu l'entourer de certaines prescriptions dont l'entière et fidèle observation doit protéger le mur de la loi divine et le préserver de la ruine. Donnons quelques exemples à l'appui de cette vérité.

Le Décalogue nous défend le parjure ; notre Seigneur, dans son Evangile, nous recommande de ne pas même jurer sans nécessité. La loi divine condamne la haine qu'irritent les procès et les contestations ; notre Seigneur, dans l'Evangile, nous conseille d'abandonner notre manteau à qui demande notre tunique, afin que notre cœur soit le plus éloigné possible de toute haine, de toute injure à l'égard du prochain. La loi défend aussi l'homicide ; notre Seigneur, lui, défend encore la colère qui ouvre la voie à l'homicide, à la haine, aux outrages, crimes que nous nous épargnons en réprimant en nous les mouvements de la colère.

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Laetitia
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Voilà comment le Sauveur nous instruit et nous forme à l'observation de la loi divine et à cette haute sagesse qui repousse toute sorte de mal. Nous ne devons pas nous étonner que la loi évangélique ajoute beaucoup à l'ancienne loi et en retranche aussi plusieurs choses qui, à raison des temps, étaient alors permises. Autre est ce qui convient aux hommes, autre est ce qui convient aux enfants. Nous voulons que les enfants ne soient pas assujettis aux travaux et aux fardeaux que nous imposons aux hommes faits. Or, le monde a eu son enfance, puis il a atteint son âge viril, son âge parfait. Ces divers âges du monde, nous les distinguons non par le nombre des années,mais par la mesure de la grâce ; car une grande grâce fait les hommes, tandis qu'une petite grâce ne produit que de petits enfants. Ainsi, dans l'ancienne loi, Jean-Baptiste était un homme, parce que, comblé de grandes grâces, il était grand devant le Seigneur. Il n'en était pas ainsi de ces chrétiens encore novices auxquels l'Apôtre écrivait : « Je vous ai traités comme de petits enfants en Jésus-Christ, ne vous nourrissant que de lait et non de viandes solides. » I Cor. III, 1-2. Cependant, la plénitude de la grâce n'appartenant pas à la loi,mais étant réservée à l'Evangile (selon cette parole de saint Jean : l’Esprit n'avait pas encore été donné, parce que Jésus n'était pas encore glorifié, Joann. VII, 39), on peut dire que tout le temps qui précéda la venue du Sauveur fut l'enfance du monde, tandis que le temps présent, qui est celui de la grâce évangélique, peut être appelé le temps de l'âge viril et parfait. L'Apôtre confirme cette assertion dans son épître aux Galates, où il donne le nom d'enfants à ceux qui, vivant sous la loi, étaient encore assujettis aux cérémonies légales.

Je ne nie pas cependant qu'il n'y ait eu sous la loi un grand nombre d'hommes parfaits, comme il se rencontre beaucoup d'enfants sous le règne de l'Evangile. Ce n'est pas, nous l'avons dit, par les époques, mais par la mesure de grâce que nous distinguons ces différents âges. D'où il suit qu'une loi convenait à l'enfance du monde, et qu'une autre loi convient à son âge mûr ; beaucoup de choses par conséquent qui étaient permises à ces enfants ne le sont plus dans la loi nouvelle, qui est celle des hommes faits. Voilà donc ce que notre Seigneur a voulu nous faire entendre, lorsqu'il a dit qu'il était venu non pour abolir la loi, mais pour l'accomplir, c'est-à-dire pour la perfectionner.

C'est ce qu'il commence à expliquer dans l'évangile de ce jour, de la manière suivante : « Or, je vous dis en vérité que si votre justice n'est pas plus abondante, etc. » Au lieu de ce mot or, saint Augustin et quelques autres interprètes lisent, selon le grec, car, conjonction qui marque mieux la liaison entre ce qui suit et la sentence qui précède. Notre Seigneur avait dit : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi et les Prophètes; je ne suis pas venu les abolir, mais les accomplir. Car, ajoute-t-il, si votre justice n'est pas plus abondante que celle des Scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. » Notre Seigneur n'entend point parler ici de l'injustice de la Loi et des Prophètes, mais de l'injustice des Scribes et des Pharisiens. Un grand nombre des obligations que le Sauveur expose dans ce discours se trouvent en effet contenues dans les livres de la Loi et des Prophètes, mais les Pharisiens les interprétaient non selon l'esprit du Législateur, mais selon leur avarice et leur plus grand avantage. C'est ainsi qu'ils pervertissaient le sens des préceptes qui se rapportent à l'honneur dû aux parents et à l'amour des amis. C'étaient bien là les hommes auxquels Isaïe reproche de mélanger l'eau avec le vin, Isa. 1, 22, parce qu'en effet dans leurs interprétations trop indulgentes ils délayaient comme dans l'eau les textes sévères de la loi, et, comme le dit le prophète Ezéchiel, ils mettaient des coussinets sous tous les coudes, Ezech. XIII, 18, pour que les transgresseurs de la loi reposassent plus mollement dans leurs crimes.
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Laetitia
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Notre Seigneur poursuit : « Vous avez appris qu'il a été dit par les anciens : Tu ne tueras point, et celui qui tuera, sera soumis au tribunal du Jugement. Et moi, je vous dis : Quiconque se met en colère contre son frère, sera soumis au tribunal du Jugement. » Remarquez ici, mes frères, la différence entre la loi et l'Evangile. La loi défend l'homicide ; l'Evangile défend même la colère. La loi, comme nous l'avons dit, est le boulevard de l'innocence ; mais l'Evangile est l'avant-mur qui protège la place ; il défend la colère, de peur qu'elle ne nous entraîne dans la haine et l'homicide. Il faut aussi noter cette expression : son frère.

Autre chose, en effet, est de s'irriter contre son frère ; autre chose, de s'irriter contre les vices de son frère. Il nous est permis de nous irriter contre ses vices, mais si nous devons haïr le péché qui vient du démon, nous devons aimer la créature qui est de Dieu. Un homme vient-il à tomber, prenons-en compassion, tout en détestant son péché, mais de manière à ne pas envelopper dans notre haine la créature de Dieu.

Je ne vous dissimule pas, mes frères, que, pour que vous ne soyez pas exposés à ce danger, j'aimerais mieux vous voir affligés qu'irrités de la chute du prochain. Le péché, remarquez bien ceci, présente, pour ainsi parler, deux faces : l'une excite l'indignation, et l'autre la compassion dans le cœur des justes. En tant qu'il outrage la majesté divine, il provoque l'indignation ;mais en tant qu'il est pour le pécheur la cause des plus grands maux, il excite un sentiment de commisération. Or, il arrive fréquemment que le venin de l'orgueil ou l'animosité se cache sous l'apparence de l'indignation. De là cette réflexion de saint Grégoire : Bien souvent, sous prétexte de justice, la colère ravage notre âme, et, pendant que nous semblons n'écouter que notre zèle pour la droiture, nous assouvissons une secrète fureur. Donc, chrétiens, pour éviter ce double péril, caché sous le voile de l'indignation, efforcez-vous plutôt d'exciter dans votre cœur des sentiments de compassion pour votre malheureux frère. L'Apôtre vous y invite, lorsqu'il dit : « Mes frères, si quelqu'un est tombé par surprise en quelque péché, vous autres, qui êtes spirituels, ayez soin de le relever dans un esprit de douceur, chacun de vous faisant réflexion sur son âme, et craignant d'être tenté aussi bien que lui. » Fratres, etsi præoccupatus fuerit homo in aliquo delicto, vos, qui spirituales estis, hujusmodi instruite in spiritu lenitatis; considerans teipsum, ne et tu tenteris. Galat. vi, 1. Or, cette correction fraternelle, pour être douce et modérée, doit procéder plutôt d'un sentiment de compassion que d'indignation. Les justes, dit encore saint Grégoire, ont coutume de s'indigner contre les pécheurs, mais autre chose est d'agir sous l'inspiration de l'orgueil, autre chose d'agir par pur zèle de la discipline. Les justes dédaignent, mais sans dédain, ils désespèrent, mais sans désespérer ; ils persécutent, mais en aimant; parce que, si extérieurement ils adressent de vives réprimandes par zèle pour la discipline, intérieurement ils conservent la douceur par charité.

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I.



Notre Seigneur, après nous avoir appris à nous abstenir de la colère intérieure, nous défend la colère extérieure, la colère qui se traduit en paroles. Il ajoute : « Celui qui dira à son frère : Raca, sera soumis au tribunal du Conseil. » Il s'agit ici de quelque parole qui exprime moins une insulte qu’un mouvement d'irritation, comme on le voit par la phrase suivante : « Celui, continue le Sauveur, qui dira à son frère : Fou, sera digne de la géhenne du feu. » Voilà un outrage manifeste, qui sera puni du supplice de la géhenne, châtiment dont n'est pas menacé celui qui dira seulement à son frère : Raca. Quant au Conseil par lequel ce dernier sera condamné, notre Seigneur a voulu, je crois, signifier par là que l'homme qui,dominé par la colère, s'échappe en paroles violentes, encourt une plus grande peine que celui qui renferme dans son cœur la colère dont il est agité. Le Conseil, en effet, composé de plusieurs membres, est un tribunal plus redoutable que le jugement où ne siège qu'un seul homme (1). Il faut encore remarquer ici ce nom de frère : autre est la condition d'un frère vis-à-vis de son frère, c'est-à-dire d'un homme vis-à-vis d'un égal; autre celle d'un père à l'égard de son fils, ou d'un maître à l'égard de son serviteur. Ces derniers sont tenus de corriger ceux qui leur sont soumis, et ils peuvent joindre aux paroles les châtiments corporels. Toutefois, ils doivent observer une exacte proportion entre la gravité des fautes et le châtiment, et tâcher, autant que possible, que la sévérité du langage, qui est quelquefois nécessaire, ne trouble pas la paix et la tranquillité de leur âme. Il faut alors que nos paroles expriment l'indignation et qu'il y ait dans notre cœur un autre sentiment. Heureux celui qui est tellement maître de lui-même, qu'il peut, selon les circonstances, serrer et lâcher à son gré les rênes à l'aide desquelles il gouverne son cœur ! C'est la pensée de saint Anselme : Heureux, dit ce grand docteur, l'homme qui sait unir la sévérité et la douceur, de telle sorte que l'une lui serve à faire respecter la discipline, et l'autre à protéger sa vertu.

(1) Le P. Grenade ne semble pas avoir une idée exacte des différentes espèces de tribunaux appelés chez les Juifs : le jugement, le conseil. Le tribunal du jugement, établi dans chaque ville, se composait de sept membres, dit Josèphe, il jugeait sans appel les causes légères, et, sauf appel au sanhédrin, les causes graves, mêmes capitales. Le sanhédrin ou grand conseil, ou simplement le conseil était le tribunal suprême de la nation pour toutes les causes majeures, intéressant la religion ou l'Etat. Il se composait de soixante-douze membres et siégeait à Jérusalem. Nous empruntons ces détails aux savantes notes qui accompagnent la belle traduction des Évangiles que vient de faire paraître notre collaborateur, M. l'abbé Crampon.
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Reste enfin le troisième degré de la colère ; elle atteint à ce degré lorsqu'elle bouillonne avec tant de force dans notre cœur que, s'en exhalant avec violence, elle nous pousse à prodiguer au prochain les qualifications les plus injurieuses, comme de l'appeler fou, ou, ce qui est plus grave, voleur, ivrogne, fauteur de discordes, homme de sang, impudique, faux témoin ou adultère. Ces outrages sont autant de manquements à la vertu de charité, qui nous défend de nuire au prochain. Or, celui qui m'injurie me fait un tort grave, puisqu'il n'est rien à quoi les hommes tiennent tant qu'à leur honneur. C'est là une faute mortelle qui doit être punie d'un éternel supplice. Aussi notre Seigneur déclare-t-il que celui qui insulte ainsi son prochain, sera digne de la géhenne du feu, ce qui est le plus grand de tous les supplices que l'on puisse imaginer. Donc, mes frères, quand vous entendez la colère gronder dans votre cœur, retenez votre langue pour ne pas tomber dans cet affreux précipice. Ecriez-vous alors avec le Prophète : « J'ai dit en moi-même : j'observerai avec soin mes voies, afin que je ne pèche point par ma langue. J'ai mis une garde à ma bouche dans le temps que le pécheur s'élevait contre moi. Je me suis tu, et je me suis humilié, et j'ai gardé le silence pour ne pas dire même de bonnes choses, » Ps. XXXVIII, 2-3, dans la crainte de proférer quelques paroles suggérées par la colère.

Mais à un si grand mal n'y a-t-il point de remède ? Oui, il en est un, et très-salutaire, celui que notre Seigneur nous offre, lorsqu'il ajoute : « Si donc, lorsque vous offrez votre don à l'autel, vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez-là votre offrande devant l'autel, et allez d'abord vous réconcilier avec votre frère ; venant alors, vous offrirez votre don. » Notre Seigneur emploie ici une admirable méthode d'instruction. En s'élevant tout de suite au degré le plus haut, il a embrassé tous les degrés inférieurs qui s'y trouvent compris. Il semble, en effet, qu'il suffisait de dire : Si vous avez blessé votre prochain, empressez-vous de l'apaiser et de lui donner satisfaction. Mais notre Seigneur ne se contente pas de cela ; il interdit à celui qui a offensé son frère tout sacrifice, toute offrande à Dieu, jusqu'à ce qu'il ait réparé son offense. Il nous fait voir par là que, quand notre frère est offensé, le Seigneur aussi est offensé ; bien plus, il est irrité contre l'homme et se déclare son ennemi. Les sacrifices de l'homme sont alors les sacrifices d'un ennemi: ils ne sauraient être agréables à Dieu. Ainsi donc, outre l'injure dont l'homme s'est rendu coupable envers son frère, son péché le rend indigne d'offrir à Dieu un sacrifice agréable, car, en offensant son frère, ce n'est pas seulement contre son frère, mais contre Dieu même qu'il a péché.

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Notre divin Maître ne dit pas non plus : Réconciliez-vous avec votre frère avant de vous approcher de l'autel pour offrir votre don ; ce qui, semble-t-il, devait suffire pour que l'offrande fût agréable à Dieu. Il veut nous montrer que cette obligation est beaucoup plus grave, et nous dit qu'un homme, déjà debout devant l'autel et sur le point d'offrir son sacrifice à Dieu, doit interrompre son sacrifice pour se réconcilier avec son frère. Notre Seigneur pouvait-il mieux nous inculquer l'importance de cette obligation, qu'en nous déclarant qu'elle doit passer avant le culte suprême et l'honneur que nous devons à Dieu ? Ô ineffable grandeur de la bonté et de la charité divines ! Le Seigneur semble oublier ce qui est dû à sa gloire pour s'occuper d'abord des intérêts de l'infirmité humaine. L'homme qui a été offensé par autrui a reçu une double blessure ; le souvenir de l'injure trouble son esprit, et, s'il est faible dans la vertu, il médite peut-être quelque projet de vengeance : il est donc atteint et dans son corps et dans sa conscience; mais Dieu, qui aime les hommes et qui veille à leur salut, prend sous sa protection celui qui a été offensé ; il veut qu'il soit délivré de ses angoisses avant d'agréer notre sacrifice, et nous déclare qu'il ne sera sensible à nos hommages qu'après que nous serons réconciliés avec notre frère. Quelle bonté ! quelle sollicitude ! quel amour pour les hommes !

Mais que faire, si l'heure du sacrifice ou de l'oblation presse et que notre frère soit éloigné? Nous répondons que, dans ce cas, il suffit d'avoir la ferme résolution de satisfaire à notre prochain aussitôt que l'occasion s'en présentera, pourvu toutefois qu'il ne doive pas en résulter de scandale, ce qui pourrait avoir lieu si, par exemple, on voyait s'approcher de la sainte table une personne dont les ressentiments et les inimitiés sont connus de tout le monde. Ce scandale public exigerait d'abord quelque satisfaction.

Notre Seigneur veut donc que la réconciliation avec notre frère précède tout sacrifice et surtout la sainte communion. Ce nom de communion ne nous le dit-il pas assez ? On appelle ainsi, en effet, la réception de la sainte Eucharistie, parce qu'en s'approchant de ce sacrement les hommes s'unissent à Jésus-Christ et aux membres du corps mystique dont il est la tête, et ne forment plus tous ensemble qu'un seul et même corps, selon que l'atteste l'Apôtre : « Nous ne sommes tous ensemble, dit-il, qu'un seul pain et un seul corps, parce que nous participons tous à un même pain. » Unus panis, unum corpus multi sumus, omnes qui de uno pane participamus. I Cor. x, 17. Toute division, toute dissension est donc en opposition formelle avec l'union que ce sacrement doit établir entre tous les fidèles. De là, lorsque nous voulons y participer, la nécessité de nous réconcilier avec nos frères, réconciliation qui doit également précéder tout autre sacrifice spirituel dans lequel nous offrons à Dieu nos prières et nos louanges.

Tout ce que nous venons de dire ne se rapporte qu'à celui qui a offensé son frère. Mais que doit faire celui qui a reçu l'offense, à quoi est-il obligé ? Il est tenu à pardonner au prochain qui reconnaît ses torts, et s'offre à les réparer, si la chose est nécessaire. Mais si, au lieu d'accueillir son frère, il le repousse, sans même daigner le regarder ni lui parler, s'il se montre impitoyable, inexorable envers lui, celui-ci a fait ce qui dépendait de lui, et Dieu lui remet son péché; quant à l'homme qui n'a point voulu pardonner, il charge sa conscience d'un nouveau crime, en exposant son frère à le haïr à son tour pour sa dureté. Telle est donc notre première obligation, lorsque nous avons été offensés.

Chaque fois que nous nous disposons à prier, rappelons-nous le conseil de notre Seigneur, qui nous avertit que nous devons pardonner à ceux qui nous ont offensés, si nous voulons que notre Père céleste nous remette à nous-mêmes nos dettes, tandis que si nous ne pardonnons pas aux autres, notre Père céleste ne nous remettra pas non plus nos péchés. C'est pour nous faire souvenir de cette obligation, qui est la condition nécessaire de notre pardon, que le Sauveur a inséré dans notre prière de chaque jour, que lui-même nous a apprise, ces paroles : « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons les leurs à ceux qui nous doivent. Si nous ne le faisons pas, notre prière est un mensonge et nous sommes en contradiction avec nous-mêmes.

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II.



Que conclure de tout cet évangile, mes frères, sinon que l'intention du divin Maître a été que nous évitions les fautes légères pour ne pas tomber dans de plus graves ? Un petit mouvement de colère, quelques paroles de vivacité contre le prochain, ne sont que des péchés véniels ; mais notre Seigneur veut que nous les évitions pour ne pas nous exposer à de plus grands péchés.
« Celui qui craint le Seigneur, dit le Sage, ne néglige rien, » Qui timet Deum, nihil negligit, Eccli. VII, 19, c'est-à-dire n'omet aucune chose, petite ou grande, dès qu'il s'agit d'honorer Dieu et d'éviter ce qui pourrait l'offenser. De même, en effet, que quiconque chérit la vie, fuit non-seulement la mort,mais encore les maladies qui y conduisent; ainsi, celui qui hait le péché mortel, évite aussi avec le plus grand soin les péchés véniels, qui sont comme les maladies de l'âme. Ils sont bien éloignés de prendre ce soin, ceux qui ont coutume de dire : Être oisif, jouer, faire quelques plaisanteries équivoques, dépasser un peu la mesure dans le boire et le manger, tout cela ne constitue pas des fautes capitales ; par conséquent, pourquoi se gêner à l'égard de choses qui ne donnent pas la mort à l'âme ? - Cette manière de raisonner n'est guère celle qu'avaient adoptée les saints docteurs. J'entends un saint Jérôme dire à Célantia : « Ne vous laissez pas entraîner dans l'erreur de ceux qui choisissent de préférence les choses qui renferment le mépris des commandements de Dieu ou qui témoignent que l'on fait peu de cas de ces préceptes comme étant de peu d'importance. Ils ne craignent pas, ces hommes, de tomber peu à peu, en méprisant les petites choses, selon que le dit le Sage. Eccli. XIX, 1. Les stoïciens n'admettaient pas de distinction entre les péchés ; ils les jugeaient tous égaux, et ne voulaient pas qu'il y eût de différence entre un crime et une erreur. Pour nous, quoique nous admet tions qu'il existe une grande différence entre les péchés, cependant nous disons que la prudence veut que nous nous gardions des plus petites fautes comme des plus grandes. En effet, nous nous abstenons d'autant plus facilement de toute espèce de péché que nous le craignons davantage, et celui-là n'ira pas sitôt jusqu'aux fautes graves qui redoute même les plus petites, si toutefois on peut appeler petit ce qui renferme le mépris de Dieu.
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L'homme le plus prudent est celui qui ne considère pas tant ce qui est ordonné que la personne qui ordonne, celui qui s'occupe bien moins du précepte en lui-même que de la majesté de Dieu qui commande. » Ces péchés, je le veux, ne donnent pas la mort à l'âme, mais ils la rendent malade; ils n'éteignent point l'Esprit de Dieu, mais ils le contristent; ils ne tuent point l'âme, mais ils la conduisent insensiblement à la mort; enfin, ils ne font point perdre la charité, mais la ferveur de la charité. De même que le feu, sous l'action d'un vent violent, lance des flammes qui augmentent sa chaleur naturelle et sa lumière, ainsi la charité qui réside dans le cœur des justes est tellement excitée par le souffle du divin Esprit, qu'elle embrase l'âme tout entière, et produit des flammes brillantes dont l'éclat et l'ardeur nous élèvent à une connaissance plus claire et à un amour plus vif de la bonté divine. Or, pendant tout le temps que l'âme est dans cet état, on ne peut douter que le juste n'éprouve plus de facilité pour faire le bien et plus de force pour réprimer les mouvements tumultueux des passions. Prenons exemple des nautonniers qui, dès qu'un vent favorable commence à souffler, lèvent l'ancre, déploient les voiles et précipitent leur course ; ainsi, lorsque nous sentons dans notre âme le souffle de l'Esprit de Dieu, livrons-nous entièrement à son action et à sa conduite, afin de ne pas recevoir en vain cette précieuse grâce.

Les péchés véniels éteignent donc cette ferveur de charité, cette activité de l'âme pour le bien ; ils affaiblissent l'âme et la détournent peu à peu de la présence de Dieu, source de toute vigueur spirituelle et de toute lumière intérieure. D'où il résulte que l'âme, privée de cette lumière et dépourvue de ferveur, tombe dans la langueur et l'assoupissement; elle ne se porte plus qu'avec nonchalance à la pratique des bonnes œuvres, en même temps qu'elle est plus lâche dans le combat spirituel. Qui ne voit dès lors que, si quelque occasion la presse avec plus de force, si quelque tentation plus violente vient fondre sur elle, il est fort à craindre que cette âme infirme et languissante ne fasse une chute mortelle ? C'est pour cela que les théologiens disent que les péchés véniels préparent la voie aux péchés mortels. Bien plus, on peut dire avec vraisemblance que la plupart de ceux qui ont perdu la grâce de Dieu, sont tombés de cette manière. Notre ennemi est rusé ; il guette le moment favorable, et quand il voit une âme pieuse se comporter avec négligence, il lui présente quelque occasion de péché, et, s'élançant avec ses satellites, il se précipite sur elle et quelquefois vient à bout de la renverser. Joignez à cela les autres conséquences funestes qui résultent de cette sorte de péchés. L'âme qu'ils dominent devient moins apte à recevoir en elle la clarté resplendissante du soleil de justice. Car l'âme du juste peut être comparée à un miroir exposé aux rayons de ce divin soleil ; si les péchés mortels sont comme une fange hideuse qui enduit la surface de ce miroir et ne lui permet pas de recevoir la lumière, les péchés véniels sont comme une poussière qui obscurcit cette surface, et n'y laisse arriver qu'imparfaitement les rayons de l'astre divin. S'il en est ainsi, avec quel soin et quelles précautions, je vous le demande, ne devons-nous pas éviter tout ce qui fait obstacle en nous à une plus abondante communication de cette céleste lumière ?

Ainsi donc, mes frères, quiconque s'efforce d'éviter les fautes légères, sera plus sûrement à l'abri des fautes plus graves, puisque le Sauveur nous déclare que « Celui qui est fidèle dans les petites choses, sera aussi fidèle dans les grandes. » Qui fidelis est in minimo, et in majori fidelis est. Luc. XVI, 10. Telle est la nouvelle doctrine, la philosophie évangélique que le divin Maître a fait descendre du ciel sur la terre, afin d'élever les hommes de la terre jusqu'au ciel. Voilà ce que nous nous étions proposé de vous dire sur l'évangile. Venons-en maintenant au développement des paroles du texte.

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Message par Laetitia »

DÉVELOPPEMENT DU TEXTE.

« Et moi je vous dis : Quiconque se met en colère contre son frère, sera soumis au tribunal du jugement. » Par ces paroles et par toute la suite de notre évangile, le divin Maître s'efforce de nous arracher à la passion cruelle qui désole le genre humain, la colère, et à nous délivrer de sa tyrannie. C'est de ce vice, de ce mortel poison de la colère que je veux vous parler dans le reste de ce discours. Mais comme cette passion est inhérente à notre nature même, et qu'elle est l’œuvre de Dieu, de qui rien de mauvais ne saurait venir, je dois reconnaître d'abord que ce mouvement de l'âme, comme tous ceux qui sont nés également avec nous, est nécessaire à la conservation de la vie humaine. Voici comment saint Jean Chrysostome s'exprime à ce sujet : « Sans la colère, dit-il, la doctrine ne fait pas de progrès, les tribunaux ne rendent point de sentences, les crimes ne sont pas réprimés. C'est pourquoi celui-là pèche, qui ne s'irrite pas lorsqu'il a sujet de le faire. Une patience déraisonnable, en effet, sert à propager les vices, à nourrir la négligence ; elle invite au mal non seulement les méchants, mais même les bons. » Cette maxime ne doit pas cependant nous faire oublier celle de saint Grégoire qui nous dit que : « Tout en poursuivant les fautes des coupables, la colère ne doit point commander à notre âme, comme une maîtresse, mais marcher après la raison, comme sa servante. »
Aristote est du même avis. Il dit que la colère est une passion utile, pourvu toutefois que, dans les corrections qu'elle exerce, elle remplisse plutôt le rôle du soldat que celui du général, ce qui revient à dire que, si elle nous excite par ses mouvements et son indignation à punir les crimes, ce n'est pas elle cependant qui doit dicter la sentence.

Quoi qu'il en soit, il faut bien reconnaître que si cette passion est un bienfait du Créateur, nous en abusons étrangement, comme de toutes les autres, non pour notre salut, mais pour notre perte. Ainsi, l'auteur du genre humain a mis en nous le désir du mariage, dont le but est la procréation des enfants, lesquels réparent en quelque sorte la mortalité de notre nature ; mais qui pourrait énumérer les adultères, les incestes, les sacrilèges et toutes les infamies qui sortent de cette source par notre intempérance ? Pour moi, quand j'y réfléchis, il me semble que le monde entier est dévoré du feu des passions charnelles, et qu'il se précipite des flammes de l'impureté dans les flammes de l'enfer. Ainsi encore, Dieu a déposé dans notre cœur l'amour de nous-mêmes, cet amour qui nous porte à chercher les choses nécessaires à l'usage de la vie, et que les stoïciens appelaient un précepteur qui nous avait été sagement donné par la nature ; mais de cette source naît un vice qui est la peste du genre humain, je veux dire l'avarice, dont l'Apôtre dit qu'elle est la racine de tous les maux. I Tim. VI, 10. Nous abusons de la même manière de la colère, passion qui nous avait été donnée pour maintenir les droits de la justice vindicative, mais que nous convertissons en fureur et en rage, au point qu'il n'y a pour ainsi dire pas de plus grand fléau dans la vie humaine. J'ai donc résolu de vous mettre sous les yeux les maux qu'enfante la colère, afin de vous inspirer la haine et l'horreur de ce vice. Je commencerai par les moindres et j'irai progressivement jusqu'aux plus graves.
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