(à suivre)PREMIER SERMON POUR LA FÊTE DE LA NATIVITÉ DE LA SAINTE VIERGE.
Liber generationis Jesu Christi, filii David, filii Abraham.
1° Réflexions morales et pratiques tirées de la généalogie de Notre Seigneur.
2° Louanges de la Très-Sainte Vierge.
Livre de la génération de Jésus-Christ, fils de David, fils d'Abraham.
On a coutume de célébrer le jour de la naissance des princes de la terre par des fêtes et des réjouissances et celui de leur mort par le deuil et les larmes. Il n'en était pas ainsi chez les Thraces, qui se lamentaient au jour de la naissance d'un enfant, et regardaient comme un jour heureux celui où l'on sortait de ce monde. Ces peuples jugeaient sagement. La mort pour eux était la fin des peines et des maux innombrables auxquels celte vie est exposée, la fin des souffrances qui assiègent le corps et des angoisses, des soucis qui tourmentent et déchirent l'âme. Le philosophe Anaxagore n'était pas fort éloigné de ce sentiment, lui qui voulait se laisser mourir de faim par ennui et dégoût de la vie. Il en faut dire autant, à plus forte raison, de Sénèque qui pensait que personne n'accepterait la vie, s'il la connaissait d'avance, tant elle est remplie de maux et de misères ! La coutume observée chez les Thraces semble avoir été adoptée par l'Eglise, qui toutefois s'inspire en cela de pensées plus hautes et d'un tout autre esprit Elle passe sous silence le jour de la naissance de ses saints, mais elle célèbre par des offices solennels et par une grande et commune allégresse le jour de leur mort, qu'elle appelle le jour de leur nativité. Saint Augustin, dans son discours sur le martyre de saint Cyprien, exprime ainsi son admiration à ce sujet : « Qu'est-ce que cela veut dire, mes frères ? Nous ignorons le jour où est né ce saint, et néanmoins parce que c'est aujourd'hui qu'il a souffert, nous célébrons aujourd'hui le jour de sa naissance. Ah ! c'est que le jour où il est entré en ce monde, il est né dans le péché, tandis qu'aujourd'hui il a cessé de pouvoir pécher : ce jour là, il est sorti du sein de sa mère pour venir à cette lumière qui séduit les yeux de la chair, tandis qu'aujourd'hui, il sort de cette profonde prison de la vie pour jouir de la lumière qui éclaire les regards de l'âme.»
Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour la fête de la Nativité de Notre Dame
Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour la fête de la Nativité de Notre Dame
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour la fête de la Nativité de Notre Dame
(à suivre)L'Eglise s'écarte cependant de cette coutume à l'égard de la très-sainte Vierge, dont elle célèbre la naissance, aussi bien que la mort, par les transports de joie de tout l'univers catholique. Et cela, non -seulement parce que la nativité de Marie annonce comme prochain l'avènement du Sauveur, mais parce que cette naissance a été exempte de toute souillure. « La sainteté convient à la maison de Dieu,» dit le prophète, Psal. XCII, 7. Par conséquent il convenait que celle qui, dès avant sa naissance, avait été choisie pour être le temple du Seigneur, fût affranchie de tout péché et comblée de la sainteté la plus parfaite. Dieu l'ayant choisie pour sa demeure a voulu la prévenir de l'abondance des grâces célestes. Aussi pouvons-nous appliquer à Marie cette parole prophétique : « Dieu la protégera dès la première lueur du jour.» Adjuvabit eam Deus mane diluculo. Ibid. XIV, 6. Il l'a en effet protégée dès la première lueur du jour, ce Dieu qui l'a remplie de l’Esprit-Saint, avant qu'elle ne vînt au monde.-On peut appliquer également à Marie ces autres paroles du même psaume : « Dieu est au milieu d'elle. C'est pourquoi il y sera inébranlable.» Deus in medio ejus, non commovebitur (1). Ibid. 6. Tantôt en effet Dieu abandonne l'âme, tantôt il y est seulement en quelque sorte ébranlé. Il se retire de l'âme où il demeurait, lorsque l'on commet un péché mortel : « Malheur à eux, dit-il, par la bouche d'Osée, lorsque je les aurai abandonnés. » Væ eis, cum recessero ab eis. Osee IX, 12. Tantôt il est ébranlé dans sa demeure : c'est lorsqu'on tombe dans quelque faute légère. Ainsi le Roi-Prophète dit en parlant de lui-même : « J'ai été poussé et renversé, et prêt à tomber : et le Seigneur m'a soutenu. » Impulsus eversus sum ut caderem et Dominus suscepit me. CXVII, 13.
Pour Marie, le Seigneur n'a jamais quitté son âme, sa présence n'y a jamais été inquiétée, parce que cette sainte Vierge n'a jamais été souillée par aucune faute mortelle ni vénielle. Tandis que tous les autres saints sont obligés de répéter cette parole de l'apôtre saint Jean : « Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous, » si dixerimus quoniam peccatum non habemus, ipsi nos seducimus, et veritas in nobis non est, I Joan. 1, 10, Marie, par un privilége extraordinaire, a été entièrement exempte de la moindre atteinte du péché. Il n'est pas ici-bas de roses sans épines, mais on n'en rencontre aucune sur ce lis d'une incomparable pureté. Les auteurs qui ont traité de la nature disent que le laurier et l'aigle ne sont jamais frappés de la foudre ; ainsi en est-il de Marie, cet aigle royal (qui avait établi son nid sur les hautes cîmes, ce laurier toujours vert, que la foudre du péché n'a jamais touché. C'est donc avec raison, mes frères), que l'Eglise célèbre par des cantiques de joie et de louange la nativité de Marie, parce que là où elle ne découvre aucun péché, elle n'a nulle raison de pleurer, mais au contraire elle trouve un grand sujet de joie, d'autant qu'elle sait que, après la splendeur de cette pure aurore, le vrai soleil de justice ne tardera pas à paraître. Célébrons donc, chrétiens, cet heureux jour avec une sainte allégresse et une religieuse ferveur. Mais pour cela, nous avons besoin de l'assistance divine : implorons-là humblement par l'intercession de la sainte Vierge. Ave Maria.
(1) Ces mots non commovebitur ne se rapportent pas à Dieu, mais à la cité de Dieu. Nous avons cru toutefois devoir respecter l'interprétation du P. Grenade, à cause des développements qui suivent et qui reposent sur cette interprétation. Note du traducteur.
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour la fête de la Nativité de Notre Dame
Nous aurions peine à trouver dans l’Évangile de ce jour quelque maxime morale qui pût servir de matière à nos réflexions, mais si nous voulons dérouler l'histoire des personnages qui sont comptés dans cette chaîne des aïeux de Notre-Seigneur, nous trouverons là une abondance et comme une forêt de choses diverses qui pourrait nous fournir le sujet de plusieurs sermons.
J'ai résolu de m'attacher à cette sorte de considérations dans le présent discours, d'autant que la connaissance de l'histoire sert merveilleusement à la direction de notre vie. L'histoire, dit fort élégamment Cicéron, est le témoin des temps, la lumière de la vérité, la vie de la mémoire, le précepteur de la vie : elle fait que les jeunes gens acquièrent la prudence des vieillards, attendu que la connaissance qu'ils ont non-seulement des événements contemporains, mais des temps qui ont précédé, les forme à prévoir les événements à venir. Aussi le célèbre philosophe Démétrius engageait Plolémée, roi d'Egypte, à cette étude, afin que ce prince apprît par là quels étaient les beaux faits qu'il devait imiter et les actions honteuses dont il devait se garder. L'histoire, en effet, est une conseillère véridique et sincère; elle dit aux rois ce que leurs adulateurs (vil troupeau qui les entoure sans cesse) n'osent leur faire entendre, dans la crainte d'offenser la susceptibilité de leurs oreilles. Qu'il serait à souhaiter, mes frères, qu'au lieu de passer une bonne partie du jour et de la nuit à jouer aux cartes ou à lire des romans, vous fussiez occupés à lire des histoires saintes ou les vies des saints !-Vous retireriez certainement de cette lecture les plus grands fruits pour la règle de votre conduite.
Nous allons donc méditer sur les histoires des rois et des patriarches dont les noms figurent dans la généalogie de Notre-Seigneur ; puis nous viendrons à l'éloge de la Sainte-Vierge dont il est fait mention brièvement à la fin de notre Évangile.
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour la fête de la Nativité de Notre Dame
I.
D'abord, si nous considérons quelle a été la fin de ces rois et de ces princes, nous verrons que la gloire et les honneurs de ce monde, convoités par tous les mortels avec tant d'ardeur, sont fragiles et durent peu. Parmi ces rois, combien dont l'autorité et la puissance inspiraient la terreur et l'effroi, dont la pourpre était ornée de pierres précieuses, dont le diadème entouré de fleurs d'or et de perles brillait du plus vif éclat, dont les palais resplendissaient de lambris d'or et de tapisseries magnifiques, dont les volontés enfin étaient autant de lois pour les peuples et les nations! Qui dira la somptuosité de leurs tables, les buffets tout brillants d'or et d'argent, l'appareil et le luxe inouïs de leur maison royale ? qui dira le nombre, l'empressement de leurs serviteurs, et les adulations de ce troupeau de courtisans qui les élevaient aux nues et leur prodiguaient des honneurs presque divins ?
Mais à quelque hauteur qu'il se grandisse, quel est l'homme qui puisse s'élever au-dessus de la condition mortelle de l'humanité ? « Tout cela a passé comme l'ombre, et comme un courrier qui court, ou comme un vaisseau qui fend les flots agités, dont on ne trouve point de trace après qu'il est passé, et qui n'imprime sur les flots nulle marque de sa route. » Transierunt omnia illa tanquam umbra, et tanquam nuntius percurrens, et tanquam navis, quæ pertransit fluctuantem aquam : cujus, cum præterierit, non est vestigium invenire, neque semitam carinæ illius in fluctibus. Sap. v, 9-10.
Aussi saint Prosper corrige en ces termes l'insolence des hommes qui se promettent une longue vie, ou se glorifient de leur opulence : « Regarde toi, ô homme, je t'en prie ; considère que tu es mortel, que tu es terre et que tu iras dans la terre. Regarde autour de toi ceux qui avant toi ont brillé comme des astres. Où sont-ils ces hommes à qui les premiers personnages de l'état faisaient leur cour ? Où sont ces orateurs qu'on ne pouvait surpasser ? Où sont ces habiles ordonnateurs de festins somptueux ? Où sont ceux qui élevaient de superbes chevaux ? Où sont les chefs d'armées ? Où sont les satrapes et les tyrans ? Tout cela n'est-il pas maintenant cendre et poussière ? Le souvenir de la vie de tous ces personnages n'est-il pas renfermé dans quelques vers ? Regarde les tombeaux, et vois qui fut l'esclave, qui fut le maître, qui fut le riche, qui fut le pauvre. Distingue, si tu le peux, le captif du roi, le fort du faible, celui qui était beau de celui qui était difforme. »
Puisqu'il en est ainsi, mes frères, n'est- ce pas avec justesse qu'Homère compare la vie des hommes aux feuilles des arbres ? Chaque année, en effet, les feuilles des arbres tombent ; l'année suivante, il en pousse de nouvelles qui tombent à leur tour et sont remplacées par d'autres. Ainsi en est-il des hommes. Nous qui sommes aujourd'hui vivants, nous tomberons comme des feuilles ; d'autres viendront après nous jusqu'à ce que d'autres leur succèdent. N'est-pas là ce que signifient ces paroles de Salomon : « Une génération passe, une autre vient ensuite, mais la terre demeure ferme pour jamais. » Generatio præterit, et generatio advenit : terra autem in æternum stat. Eccle. I, 4. Ce qui revient à dire que les hommes sont agités et ballottés en sens divers, tandis que la terre demeure ferme, comme le théâtre où cette pièce se joue. Ainsi quand Salomon dit qu'une génération et qu'une autre lui succède, n'est-ce pas comme s'il disait qu'il en est de notre vie comme des feuilles des arbres ?
(à suivre)
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour la fête de la Nativité de Notre Dame
Et cependant quoique la vie des rois et des princes soit, comme celle des autres hommes, si courte, si fragile, si périssable, chose étonnante ! les hommes inconsidérés en jugent tout différemment. Tant que ces puissants personnages sont vivants, avec quel respect, grand Dieu, on les honore ! combien de marques de déférence pour obtenir leurs bonnes grâces ! que de louanges on leur prodigue, que de fatigues, que d'efforts pour se concilier leur faveur et leur amitié ! Ce ne sont cependant que de simples mortels qui ont reçu de la nature un corps fragile, mais on les considère comme des êtres immortels, et l'on croit à peine qu'une longue suite de siècles mettra un terme à tant de gloire et de félicité (1). Mais lorsque la mort vient tout à coup interrompre cette brillante existence, on s'aperçoit que tout cela n'était qu'un vain songe. En présence de cette nuée de témoins qui nous mettent sous les yeux la vanité de la gloire du monde et la brièveté de la vie humaine, pouvons-nous encore nous promettre quoi que ce soit de grand et de durable, dans cette vie si fragile et si fugitive ? Soyons plus sages, et, voyant que toutes choses se précipitent à leur fin avec une incroyable rapidité, regardons comme arrivé déjà ce qui doit arriver certainement, et vivons ici bas, non comme des citoyens de ce monde, mais comme des étrangers et des voyageurs.
Cette suite de rois nous fait voir non-seulement le peu de durée de la gloire humaine ; elle nous montre aussi l'inconstance de la fortune, qui change les esclaves en rois et fait descendre les rois, à la condition d'esclaves. C'est ainsi que nous voyons saint Joseph, ce descendant de la race royale de David, réduit à un tel état de pauvreté qu'il était obligé de manier la scie et la hâche pour gagner sa vie. La très-sainte Vierge avait, elle aussi, une origine non moins noble ; nous la voyons néanmoins mariée à un humble artisan et vivant dans la pauvreté. Cette pauvreté de Marie ne paraît-elle pas dans l'offrande qu'elle fit de deux tourterelles ou deux petits de colombes, qui était l'offrande imposée par la loi aux pauvres ? Si elle n'offrit pas un agneau, ce ne fut certes point par avarice, mais parce que ses ressources ne le lui permettaient pas.
Voilà dans quelle condition vécut ici bas celle qui est honorée non-seulement dans le ciel, mais dans le monde entier où elle a des temples, des autels devant lesquels des lampes d'or et d'argent brûlent le jour et la nuit pour attester le respect et la piété dont elle est l'objet. C'est ainsi que celui qui étant riche s'est rendu pauvre pour l'amour de nous, II Cor., VIII, 9, » a voulu qu'on honorât la pauvreté évangélique.
(1 ) N'est-ce pas ici le lieu de rappeler ce mot de Louis XIV aux personnes qui entouraient son lit de mort, et se livraient à la plus vive douleur : Aviez-vous donc cru que j'étais immortel ? Note du traducteur.
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour la fête de la Nativité de Notre Dame
Un pareil exemple condamne hautement la vanité et l'orgueil des jeunes filles de nos jours, qui dédaignent la main de riches et honnêtes artisans, aimant mieux épouser de jeunes damoiseaux paresseux, sans mérite et sans fortune, avec lesquels elles se verront un jour dans la plus profonde misère. Cet exemple ne condamne pas moins hautement les hommes qui, par le même sentiment d'orgueil, ne veulent pas exercer la profession d'ouvriers, et aiment mieux souffrir de la faim et de la pauvreté que de gagner leur vie dans une condition qu'ils jugent indigne d'eux. De là vient que, quand ils se voient aux prises avec la nécessité, ils emploient souvent de mauvais moyens pour se procurer ce qu'ils auraient pu obtenir par une honnête industrie.
Cette généalogie de rois et de patriarches nous apprend encore que la noblesse du sang, quand elle manque de vertus et ne se fonde que sur les images des ancêtres, est tout à fait vaine et mensongère. On ne peut pas plus comprendre la noblesse sans la vertu que l'homme sans la raison. Qui dit noblesse, en effet, dit l'assemblage des vertus les plus belles et les plus rares, telles que la constance, la magnanimité, la magnificence, la force d'âme, la prudence dans la conduite et les affaires. Les hommes que la pratique de ces vertus a rendu utiles à la république, voilà ceux que nous appelons vraiment nobles et généreux ; quant à ceux qui n'ont d'autres titres de noblesse que les hauts-faits de leurs ancêtres, leurs prétentions sont vaines, et ils s'arrogent un mérite auquel ils n'ont pas le moindre droit.
Si du moins les enfants ne dégénéraient pas, s'ils héritaient toujours des vertus de leurs pères, cette vulgaire noblesse aurait son prix. Mais il s'en faut bien qu'il en soit ainsi, comme on peut le voir par la généalogie des ancêtres de Notre-Seigneur. Isaac, ce saint patriarche, a pour fils le profane Esaü. On connaît les enfants de Jacob, fils d'Isaac, ces frères dénaturés qui, pour se venger de l'innocent Joseph qui les avait accusés devant leur père d'un crime énorme, le vendirent comme un esclave à des étrangers. Le saint roi David ( pour ne point parler des autres) engendre Absalon, qui s'eſforça d'ôter la vie et le trône à son père dont il déshonora les épouses. Salomon, fils de David, le plus sage des hommes, a pour fils Roboam qui par sa conduite insensée perd la couronne que lui avait léguée son père. Le vertueux Ezechias engendre Manassès, le plus impie de tous les rois, dont la Sainte- Écriture dit qu'il répandit des ruisseaux de sang innocent jusqu'à en remplir toute la ville de Jérusalem, et qu'il attira par ses crimes la colère de Dieu sur cette ville et sur tout son royaume. Sedecias, fils de Josias, ne dégénéra pas moins de la religion et de la piété de son père, lui dont les forfaits et les impiétés furent cause que Jérusalem et le temple furent détruits et brûlés par les Chaldéens. Parlerai-je de Nabal, que l'Ecriture appelle un homme dur, brutal et très-méchant ? Ce Nabal était cependant de la race de Caleb, lequel était un très-saint personnage. Que dire des fils du prophète Samuel, établis par lui juges du peuple ? Au lieu d'imiter les vertus de leur père, ils reçurent des présents, rendirent des jugements injustes et poussèrent si loin l'avarice et l'insolence, que le peuple demanda un roi et rejeta le Seigneur, afin qu'il ne régnât plus sur eux. Mais parmi tous ces exemples, le plus étonnant est celui de Jonathan, fils de Gersam qui était fils de Moyse. Ce Jonathan, dont l'aïeul s'entretenait avec Dieu face à face, fut prêtre des idoles, du temps des juges. Allez donc maintenant nous vanter la noblesse héréditaire du sang, que nous voyons démentie par tant d'exemples.
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour la fête de la Nativité de Notre Dame
(à suivre)En faut-il davantage, mes frères, pour nous faire comprendre que si nous avons quelque vertu et un heureux naturel, ce n'est pas à la noblesse de notre origine mais à Dieu seul auteur de tout bien qu'il faut les rapporter, surtout en voyant combien d'hommes obscurcissent par leurs vices et leurs défauts la gloire de leurs ancêtres ? De plus, n'arrive- t- il pas souvent qu'un bon nombre s'enorgueillissent de leur naissance, deviennent insolents, méprisent du haut de leur fierté ceux qui sont d'une condition moindre, et se croient tout permis ? Nous en avons un exemple dans le fils de Denis l'ancien, roi de Syracuse. Un jour que son père le réprimandait de ce qu'il avait fait violence à la femme d'un habitant de Syracuse, et lui disait entre autres choses : « As-tu jamais entendu dire que j'aie rien fait de semblable ? » – « C'est, répondit le jeune prince, que vous n'avez jamais eu un roi pour père. » Combien le libertinage de ce jeune homme n'a-t-il pas d'imitateurs ! Combien qui croient que tout leur est permis en vertu de leurs titres, tandis qu'au contraire une très grande puissance doit exclure jusqu'à la moindre licence ! Puis donc que nous voyons dans cette suite de rois et de patriarches tant d'enfants qui ont dégénéré des beaux exemples de leurs pères, il en faut conclure que les enfants qui dégénèrent ainsi, ne peuvent pas légitimement se glorifier de leurs ancêtres.
C'est là pourtant ce que faisaient les Juifs, qui, tout en menant une vie criminelle, se glorifiaient d'avoir Abraham pour père ; orgueil intolérable que Jean-Baptiste et le Sauveur lui-même ont confondus publiquement dans l’Évangile. Peu importe en effet (du moins au jugement de Dieu ) quelle est votre naissance et à qui vous ressemblez extérieurement; mais quels exemples suivez vous ? sur les traces de qui marchez-vous? de qui imitez-vous les actions et la vie ? voilà ce qui importe. S'il est vrai que le propre d'un père est d'engendrer un être qui lui ressemble, l'homme qui par ses exemples excite les autres à pratiquer la vertu et produit ainsi comme une image de lui-même dans l'âme de ceux qui l'imitent, ne mérite-t- il pas le nom de père bien plus justement que celui qui engendre des fils qui physiquement lui ressemblent, mais qui ne lui sont en aucune façon semblables quant à leurs mœurs et à leur conduite ? Vous voyez donc, mes frères, que la noblesse des hommes vicieux et méchants, si admirée pourtant du vulgaire, est mensongère et vaine. Au lieu de louer une telle noblesse, il faudrait plutôt la flétrir, puisque ceux qui s'en prévalent obscurcissent l'éclat des vertus qui ont illustré leurs ancêtres.
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour la fête de la Nativité de Notre Dame
II.
Il est encore dans cette suite de rois une autre chose que nous devons non-seulement remarquer, mais encore déplorer. Parmi tant de princes, l’Ecclésiastique n'en compte que trois qui aient observé la religion et la justice. « A l'exception de David, d'Ezéchias et de Josias, dit-il, tous ont péché ; car ils ont abandonné la loi du Très-Haut, et ont méprisé la crainte de Dieu. » Præter David, et Ezechiam, et Josiam, omnes peccatum commiserunt : nam reliquerunt legem Altissimi, et contempserunt timorem Dei. Eccli. , XLIX, 5, 6. Il faut reconnaître là non- seulement l'infirmité de la nature humaine et son penchant au mal, mais surtout le danger de la puissance et de la souveraineté. Tout ce qui dépasse la mesure, dit Sénèque, est nuisible, surtout l'excès de la félicité. Une trop grande prospérité, un rang élevé, des honneurs extraordinaires sont comme un vin fumeux qui ordinairement enivre les hommes encore faibles dans la vertu et leur fait perdre la raison. C'est pourquoi saint Bernard dit qu'il est difficile d'être dans les honneurs sans orgueil, dans les distinctions sans enflure de cœur, dans les dignités sans vanité, et que l'humilité dans les honneurs est chose rare. Il faut en effet une vertu vraiment divine, lorsque l'on peut tout, pour se restreindre, pour ne rien vouloir que ce qui est juste, pour dire avec l'Apôtre : « Tout m'est permis, mais tout n'est pas avantageux. » Omnia mihi licent, sed non omnia expediunt. I Cor. , VI, 12. Tenir constamment les oreilles fermées aux adulations de ce troupeau de courtisans dont les rois sont environnés, juger ce que l'on voit en dedans de soi-même, sans se laisser étourdir par la flatterie et la louange, c'est là une prudence rare et extraordinaire, car il en est peu qui mettent en pratique cette parole des poëtes : « Ne vous cherchez pas au-dehors de vous-même. »
Mais qu'avons-nous besoin de raisons, lorsque nous trouvons dans cette suite de rois des exemples éclatants du danger de la puissance ? David avait toujours été fidèle à Dieu au milieu des flots de l'adversité, et « dans une terre déserte, aride et sans chemins, il le priait comme s'il eût été dans le sanctuaire du Seigneur. » Ps., LXII, 3. Mais lorsque, délivré de tout péril, il fut parvenu à l'apogée de la puissance, la grandeur de sa gloire et de son empire enfla son cœur. Il ordonna qu’on fit le dénombrement de ses sujets, afin de mesurer toute l'étendue de son pouvoir et de s'en glorifier, funeste pensée d'orgueil que Dieu punit en faisant déclarer à ce roi par la bouche de son Prophète qu'il eût à choisir entre trois terribles fléaux : la peste, la famine ou la guerre suivie d'une honteuse défaite. Rappellerai-je ici la tragédie lamentable dont Saül fut le triste héros ? Ce prince, quoi qu'il eût été choisi de Dieu, sacré roi par le prophète Samuel, et rempli de l'Esprit-Saint, redoutait tellement la dignité royale, qu'on fut obligé de le chercher dans sa maison où il était caché. Mais bientôt l'ivresse du pouvoir suprême égara sa raison et fit du meilleur des rois un cruel bourreau qui égorgea les prêtres du Seigneur et périt de la manière la plus malheureuse.
Vous voyez donc, mes frères, par ces exemples ( et j'en pour rais citer une foule d'autres semblables ) quel danger est attaché à la puissance royale. Aussi Sénèque recommande-t-il aux princes, qui, à raison de leur autorité, peuvent tout se permettre, de se comporter avec prudence et précaution, comme des hommes qui se trouvent sur un terrain glissant. On peut juger par là quels sont et l'aveuglement et la folie de la plupart des mortels, qui aspirent avec tant d'ardeur aux dignités du siècle et aux premières positions. Ils ne voient pas que ces honneurs sont bien moins des sommets que des précipices, et qu'on ne peut arriver à cet endroit le plus périlleux de tous qu'à travers mille autres périls. De là ce mot de saint Bernard criant aux ambitieux : « Qui suivez-vous, enfants d’Adam, qui suivez-vous? Ne voyez-vous pas Satan tombant du ciel comme la foudre ? »
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Une autre considération se présente à nous quand nous passons en revue cette série de rois dont il est fait mention dans l'évangile de ce jour. Nous pouvons juger par-là de quelle paix et de quelle heureuse tranquillité jouissait le peuple d'Israël, lorsque le sceptre et les rènes du gouvernement étaient aux mains des princes fidèles observateurs de la religion et de la justice. Les royaumes et les empires de ce monde sont soumis à cette loi, que, tant que leurs chefs rendent à Dieu l'honneur et le culte qui lui sont dus, le Seigneur les comble de ses bienfaits et de ses faveurs et fait prospérer les nations qu'ils gouvernent. Nous pouvons citer pour exemples de cette vérité les règnes de David, d'Ezechias et de Josias, sous lesquels le peuple mena la vie la plus heureuse, au sein de l'abondance. A ces règnes, on peut joindre celui de Josaphat. Ce prince observa religieusement la loi divine qu'il fit lire et expliquer par le ministère des prêtres et des lévites dans toutes les villes de son royaume. Aussi le Seigneur pour le récompenser, le combla de gloire et de richesses et inspira aux peuples voisins une si grande terreur de son nom qu'aucun n'osa prendre les armes contre lui. Tel ne fut pas le sort des rois qui oublièrent la loi du Seigneur. Aussitôt qu'ils eurent commencé à servir des dieux étrangers et à suivre une religion profane, toutes leurs entreprises échouèrent, et leur peuple eut à subir des calamités et des maux sans fin. Le Seigneur voulait que le peuple apprît par sa triste expérience combien est vraie cette parole qu'il a dite par son prophète : « Sachez et comprenez quel mal c'est pour vous d'avoir abandonné le Seigneur votre Dieu, et de n'avoir plus ma crainte devant les yeux. » Scito et vide quia malum et amarum est reliquisse te Dominum Deum tuum, et non esse timorem mei apud te. Jerem. 11, 19. Je pourrais confirmer ce que j'avance par de nombreux exemples ; je me contenterai de celui de Joas. Ce roi, gagné par les hommages obséquieux et les flatteries des princes de Juda, se laissa entraîner à servir avec eux des dieux étrangers. Mais son idolâtrie attira sur son peuple la colère du Seigneur. L'année finie, l'armée de Syrie vint contre Joas ; elle entra dans Juda et Jérusalem, fit mourir tous les princes du peuple et envoya au roi de Damas tout le butin qu'elle avait fait. Et, chose remarquable, quoique ces Syriens fussent venus en fort petit nombre, Dieu leur livra entre les mains une multitude infinie, parce que le roi et son peuple avaient abandonné le Seigneur, le Dieu de leurs pères. Ils traitėrent Joas lui-même avec la dernière ignominie, et se retirèrent ensuite, le laissant dans d'extrêmes langueurs. Ses serviteurs mème s'élevèrent contre lui pour venger le sang du fils du grand prêtre Joïada et ils le tuèrent dans son lit. On l'enterra dans la ville de David, mais non dans le tombeau des rois.
Vous voyez par cet exemple, mes frères, combien de maux un mauvais chef attire sur les membres de la république entière. Aussi lorsque l'ennemi du genre humain veut perdre un peuple, il tend des piéges à celui qui le gouverne, sachant bien que si la tête vient à être brisée, tout le corps sera ébranlé du même coup. Nous en avons une preuve manifeste dans ces paroles du premier livre des Paralipomènes, où il est dit que « Satan s'éleva contre Israël. » Consurrexit Satan contrà Israel. Et que fit-il ? « Il excita David à faire le dénombrement d'Israël. » Concitavit David ut numeraret Israel; I Paral. , XXI, 1 ; c'est-à-dire qu'il s'attaqua à la tête pour nuire à tout le corps.
(à suivre)
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour la fête de la Nativité de Notre Dame
Puisqu'il en est ainsi, nous devons donc observer chaque jour avec le plus grand soin le conseil de l'Apôtre qui nous dit : « Je vous conjure de faire des supplications, des prières et des vœux pour les rois et pour tous ceux qui sont élevés en dignité, afin que nous menions une vie paisible et tranquille en toute sorte de piété et d'honnêteté. » Obsecro igitur fieri obsecrationes, orationes, postulationes pro regibus et omnibus qui in sublimitate sunt, ut quietam et tranquillam vitam agamus in omni pietate et castitate. I Tim. II, 1, 2. Il savait cet homme divin que rien n'est plus vrai que cette parole de l'Ecclésiastique : « Tel qu'est le prince d'une ville, tels sont aussi les habitants. » Qualis rector est civitatis, tales et inhabitantes in ea. Eccli. , x, 2. Oui cela est si vrai que nous le voyons s'accomplir non-seulement dans différents rois, mais dans un seul et même prince. Tant qu'un roi a pratiqué la justice, et la piété, Dieu lui a été favorable et propice, et l'a comblé abondamment de ses bienfaits; mais aussitôt que ce roi a déserté le chemin de la justice, Dieu s'est montré son ennemi acharné, et lui a envoyé toutes sortes de calamités. N'est- ce pas ce que nous voyons dans l'histoire de Salomon ? Pendant tout le temps que ce prince honora le Seigneur, il éclipsa tous les autres rois par l'éclat de ses richesses et de sa gloire, mais lorsque, aveuglé par une folle passion, il eut abandonné le Seigneur pour élever des autels et des temples sacriléges aux dieux de ses femmes, le Seigneur, qui l'avait fait jouir jusqu'alors de tous les avantages de la paix, excita contre lui les nations voisines, et, pour comble de malheur, détacha de son sceptre la plus grande partie de son royaume. Ce royaume, en effet, fut divisé après sa mort, et il n'en resta qu'une seule tribu. Les onzes tribus qui s'étaient séparées se livrèrent à l'idolàtrie, et, après un intervalle de deux cent quarante ans, durant lesquels le Seigneur attendit en vain qu'elles se repentissent de leurs crimes, furent emmenées en captivité par Theglathphalasar, roi des Assyriens. Quelle abondante matière à nos réflexions ! La première, c'est que la plus grande sagesse, fût-elle comparable à celle de Salomon, ne suffit point pour le salut, quand elle est dépourvue de la crainte de Dieu et de sa protection. De là cette parole de l'Ecclésiastique: « Combien est grand celui qui a trouvé la sagesse et la science ! Mais rien n'est plus grand que celui qui craint le Seigneur. La crainte de Dieu s'élève au-dessus de tout. » Quam magnus qui invenit sapientiam et scientiam. Sed non est super timentem Dominum. Timor Dei super omnia se superposuit. Eccli. Xxv, 13, 14. Quel est le juste qui ne se sentirait saisi de crainte, en voyant Salomon, le plus sage des mortels, cet homme rempli de l'Esprit-Saint, qui a laissé à l'Eglise de si nombreux et de si admirables monuments de sa science, qui a écrit et pénétré le sens mystérieux et profond du Cantique des Cantiques, à qui Dieu apparut deux fois pour le détourner du crime de l'infidélité, en le voyant, dis-je malgré tant de liens qui devaient le retenir dans la fidélité et la vertu, s'oublier au point d'élever aux démons des temples et des autels ? En présence d'un pareil exemple, qui ne tremblerait ? Quel est l'homme, si comblé qu'il soit des grâces divines, qui oserait se promettre de persévérer jusqu'à la fin ? Qui ne serait dans l'étonnement et la stupeur devant ces abîmes des jugements de Dieu, et ne s'écrierait avec l'Apôtre : « Ô profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! que ses jugements sont impénétrables, et ses voies incompréhensibles ! » O altitudo divitiarum sapientiæ et scientiæ Dei, quam incomprehensibilia sunt judicia ejus, et investigabiles viæ ejus ! C'est pourquoi l'apôtre saint Pierre nous avertit de vivre dans la crainte, pendant tout le temps que nous demeurons comme des étrangers sur la terre. I Petr. 1, 17.
Une autre considération ressort de cette généalogie du Sauveur ; c'est l'accomplissement des promesses divines et la charité singulière de Dieu à l'égard de ses fidèles serviteurs. N'est-ce pas là ce qu'il a voulu nous attester, lorsqu'il menace de punir l'iniquité des pères dans les enfants, jusqu'à la troisième et à la quatrième génération, tandis qu'il promet d'étendre sa miséricorde jusqu'à mille générations, envers ceux qui l'aiment ? Paroles qui doivent nous faire comprendre que le Seigneur est beaucoup plus libéral dans ses récompenses que sévère dans ses châtiments. Quoi de plus propre à nous exciter à aimer et à servir un tel bienfaiteur ? Nous avons une preuve éclatante de ce que nous venons de dire dans les fils de David. Le Seigneur avait promis à ce prince qu'il n'abandonnerait jamais sa race. Il accomplit fidèlement cette promesse, et, quoique la plupart des successeurs de David fussent indignes de posséder le trône de ce saint roi, cependant, malgré leurs crimes, Dieu ne voulut pas qu'ils fussent privés de la dignité royale, parce qu'il se souvenait des mérites et de la piété de leur ancêtre.
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