PREMIER SERMON POUR LE XXIe DIMANCHE APRÈS LA PENTECÔTE
où l'on explique l’Évangile du jour.
Oportuit te misereri conservi tui, sicut et ego tui misertus sum ?
Il fallait avoir pitié de votre frère, comme moi-même j'ai eu pitié de vous. Matth. XVIII, 33.
Parmi les fautes où les hommes tombent le plus souvent, il faut placer en première ligne la haine, la colère et le désir de la vengeance. En effet, ces sentiments se produisent surtout lorsque nos désirs rencontrent un obstacle dans la volonté ou la malice du prochain ; or, comme les passions humaines, et par conséquent les obstacles qui contrarient nos désirs, sont en grand nombre, nombreuses aussi sont les causes qui peuvent troubler notre âme et y enflammer la haine et la colère. Si ce péché était aussi léger qu'il est fréquent, il y aurait moins d'inconvénient à le commettre ; mais il n'en est pas ainsi; car « la colère, dit saint Augustin, si elle arrive jusqu'à la haine, fait d'une paille une poutre et rend l'âme homicide. » C'est ce que nous lisons dans l'apôtre saint Jean : « Tout homme qui hait son frère est homicide. » Omnis qui odit fratrem suum, homicida est, I Joan. III, 15. Saint Jean égale la haine à l'homicide, parce que celui qui, enflammé par la haine et la fureur, désire la mort de son frère, la lui a déjà donnée devant Dieu, qui lit au fond des cœurs. C'est d'ailleurs la doctrine constante des théologiens, que l'acte extérieur n'ajoute, comme ils disent, aucune difformité essentielle à l'acte intérieur de la volonté. Il ne faut donc pas nous étonner que l'Ecriture appelle homicide celui qui désire la mort de son frère. Ensuite, si ce péché, qui est très grave, n'avait du moins qu'un instant de durée, comme le parjure, par exemple, le blasphème, l'imprécation et beaucoup d'autres, qui passent en même temps que l'acte mauvais, le mal qui en découle serait moindre ; mais d'ordinaire il en est tout autrement. N'avons-nous pas chaque jour sous les yeux des haines invétérées qui survivent à la mort elle-même et se transmettent aux enfants avec l'héritage paternel ? A combien de péchés mortels ne donnent-elles pas lieu ? Autant de fois la pensée de votre ennemi se présente à vous (et cela arrive très souvent, puisque l'aiguillon de la haine ne se repose pas, même pendant le sommeil), si cette pensée renouvelle et confirme la haine que vous avez conçue contre lui, autant de fois vous vous rendez coupable d'un nouveau péché mortel, et autant de fois vous êtes homicide devant Dieu. Ajoutez que les autres fautes se partagent, si je puis ainsi parler, le genre humain. Il en est qui sont propres aux riches, d'autres aux pauvres ; d'autres aux souverains, d'autres aux sujets ; d'autres aux femmes, d'autres aux hommes ; chaque état, chaque condition a les siennes. Mais la colère, la haine et la vengeance exercent leur empire sur le genre humain tout entier. Quel est celui qui n'a pas eu à se défendre contre ces monstres, et qui n'a jamais été vaincu dans cette lutte ?
(à suivre)