Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le XXIIe dimanche après la Pentecôte

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Laetitia
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Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le XXIIe dimanche après la Pentecôte

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PREMIER SERMON POUR LE XXIIe DIMANCHE APRÈS LA PENTECÔTE
où après l’explication de l’Évangile, sont exposés nos devoirs envers nous-mêmes, envers les autres hommes et envers Dieu.


Reddite ergo quce sunt Cæsaris, Cæsari, et quæ sunt Dei, Deo.
Rendez donc à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu.
Matth. XXII, 21.

L'histoire nous apprend, mes très-chers frères, qu'un saint docteur répétait souvent dans sa prière, avec un grand sentiment de dévotion, ces deux paroles : Mon Dieu, faites que je vous connaisse et que je me connaisse moi-même. C'étaient comme deux flambeaux allumés dans son intelligence par une main divine, et à la clarté desquels il contemplait l'abîme de la bonté de Dieu et celui de la misère de l'homme. Cette double connaissance lui paraissait si agréable et lui offrait tant de charmes, qu'il trouvait dans la répétition de ces deux paroles une douceur dont il ne pouvait se rassasier. C'est qu'en effet le principe fondamental de la philosophie chrétienne est contenu dans cette double connaissance, dont l'une nous porte à l'amour de Dieu, et l'autre au mépris de nous-mêmes et à la véritable humilité du cœur, deux vertus qui sont la source ou le soutien de toutes les autres. Si vous aspirez, mes frères, à cette science salutaire, je puis vous offrir un moyen facile et assuré pour y atteindre. Il vous suffira pour cela de considérer avec attention ce que notre Seigneur Jésus-Christ a fait pour les hommes, en venant dans ce monde, et la manière dont les hommes à leur tour agissent envers lui. Cette double considération vous fera aisément comprendre combien grande est cette bonté divine, qui s'est dépensée avec tant de libéralité et de générosité pour le salut des hommes, et combien profonde est la malice des hommes, qui opposent à sa munificence et à ses largesses tant de résistance et d'ingratitude.

Mais, pour passer de nos crimes à ceux des Pharisiens, qui pourrait dire en combien de manières ces hommes ont attaqué la vie et la réputation du Sauveur, qui cependant avait comblé les Juifs de bienfaits ; combien de pièges ils lui ont tendu, soit pour obscurcir sa gloire, soit pour le rabaisser devant les grands et le peuple. Tantôt ils employaient la force ouverte, tantôt ils avaient recours à la ruse. L'évangile de ce dimanche nous les montre imaginant un complot digne de leur malice et de leur finesse.

A cette époque s'agitait une grave controverse, à laquelle le peuple s'intéressait vivement : les juifs devaient-ils payer le tribut à César ? Tandis que le peuple revendiquait sa liberté et prétendait ne rien devoir qu'à Dieu, les officiers de César exigeaient impérieusement le tribut et les divers impôts, Les Pharisiens résolurent donc de proposer au Sauveur cette question à résoudre, afin que sa réponse le fît condamner, soit devant César, soit devant le peuple. C'était là un genre de persécution d'autant plus cruel, qu'il dissimulait leur méchanceté sous une apparence de justice. Aussi lisons-nous dans l’Ecclésiaste : « La calomnie trouble le sage, et elle abattra la fermeté de son cœur. » Calumnia conturbat sapientem, et perdet robur cordis illius, Eccle. vii, 8. La persécution d'un ennemi déclaré déshonore son auteur, et relève la gloire de celui qui la souffre avec résignation et patience ; mais celle que les Pharisiens employaient contre le Sauveur devait tourner à leur gloire et à l'ignominie de Jésus. Voyons ce qu'ils firent : « Les Pharisiens, apprenant que Jésus avait imposé silence aux Sadducéens, tinrent conseil entre eux sur les moyens de surprendre Jésus dans ses paroles. » Les saints pontifes ont coutume d'assembler des conciles pour trouver des remèdes aux maux qui désolent l’Église : de même les enfants du diable réunissent des conciliabules où, mettant en commun leur sagesse, ils prennent des mesures pour venir à bout de leurs mauvais desseins. Ainsi le parricide Absalon, voulant s'emparer du royaume de son père, vint à Jérusalem et dit aux chefs de l'armée : « Consultez-vous ensemble pour voir ce que nous avons à faire. » Inite consilium quid agere debeamus, II Reg. XVI, 20. Ils devaient examiner dans cette assemblée par quel moyen on enlèverait au sage David le royaume et la vie. C'est ainsi que les Pharisiens, « allant trouver les Hérodiens, tinrent conseil pour prendre Jésus dans ses paroles. » Le président de ce conciliabule dut adresser aux autres ce discours : Vous voyez, vous tous qui êtes ici, que le nom et la gloire de Jésus-Christ s'étendent chaque jour parmi les hommes par la renommée de sa doctrine et de ses miracles, tandis que la considération des Pharisiens, les maîtres et les docteurs de la religion, pâlit chaque jour de plus en plus devant l'éclat de sa réputation. Lui-même s'élève avec force contre notre manière de vivre, nous accusant d'hypocrisie, d'orgueil, d'ambition, d'avarice et de rapine ; ce qui fait que notre autorité et notre prestige se perdent aux yeux du peuple, et avec notre autorité, celle de la religion, dont nous sommes les soutiens. Quelle mesure devons nous donc adopter ? Nous ne pouvons incriminer sa vie et ses œuvres, puisque lui-même en appelle à nous pour prouver son innocence : « Qui de vous, a-t-il dit, me convaincra de péché ? » Nous ne pouvons pas davantage lui reprocher d'ignorer la loi, puisque nous l'avons entendu tant de fois résoudre avec une admirable sagesse les questions les plus embarrassantes sur la loi divine que lui proposaient les Scribes, tandis que ceux-ci, incapables de répondre à celles qu'il leur adressait, devaient se retirer couverts de confusion et de honte. Quelle ruse emploierons-nous pour prendre un homme qui a éludé déjà toutes nos embûches ? Il ne nous reste qu'un seul moyen, c'est que, ne trouvant aucun prétexte à accusation ni dans sa vie ni dans ses mœurs, nous le prenions dans ses paroles. -Voilà ce que le saint Évangéliste nous fait entendre lorsqu'il dit : « Les Pharisiens s'en allant tinrent conseil pour surprendre Jésus dans ses discours. »

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Cet exemple vous montre, mes frères, combien sont funestes l'ambition et l'envie, qui conduisent l'homme à un si horrible dessein. Ajoutons un trait emprunté à l'histoire de l'Eglise, pour achever de vous faire connaître la noirceur de ces vices. Dioscore, évêque d'Alexandrie, se voyant éclipsé, et son impiété dévoilée par la vie édifiante de Flavien, évêque de Constantinople, conçut une telle haine contre ce saint personnage, qu'il parvint à assembler un concile à Chalcédoine pour le faire déposer de l'épiscopat. N'ayant pu obtenir des Pères un acte si injuste, il forma l'épouvantable résolution d'embrasser les erreurs d'Eutychès ( qui niait l'humanité de Jésus-Christ), de se joindre à ses partisans et d'en gagner de nouveaux par la terreur et la menace, afin de réussir à se venger, aidé par les satellites de ce parti : tant l'ambition et l'envie avaient mis de fiel dans son âme.

C'étaient ces mêmes passions qui aigrissaient les Pharisiens contre notre Seigneur, dont ils voyaient la renommée grandir aux dépens de leur considération. Ajoutez que la vertu et l'innocence, quoique très-belles et très aimables de leur nature, sont d'ordinaire haïes des méchants. En voulez-vous un exemple tiré du livre des Apophthegmes ? Il y avait à Athènes une loi odieuse qui, dès qu’un citoyen s'était illustré par ses services envers la république, pour l'empêcher d'aspirer à la royauté, le condamnait au bannissement : cette peine s'appelait ostracisme. Elle fut encourue par Aristide, que son intégrité avait fait surnommer le juste. Comme il fallait pour cela les suffrages des citoyens, un homme du peuple qui ne savait pas écrire cherchait quelqu'un pour lui préparer son vote ; le hasard le conduit à Aristide qu'il ne connaissait pas : « Pourquoi donc, lui demande celui-ci, voulez-vous inscrire sur votre billet le nom d'Aristide ? Parce que, répond le paysan, le surnom de Juste m'est désagréable et odieux. » Voyez, mes frères, comme les méchants haïssent la vertu et la justice ! N'ayant rien à craindre de leurs semblables, ils redoutent la censure et le châtiment des hommes de bien ; ils voudraient qu'il n'y eût aucun juste pour les juger et les punir. Telle était la principale cause de la haine des Pharisiens contre notre Seigneur.

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S'approchant donc de Jésus, les disciples des Pharisiens, accompagnés des Hérodiens, lui expliquèrent en ces termes l'objet de leur démarche : « Maître, nous savons que vous êtes véridique et que vous enseignez la voie de Dieu selon la vérité, sans acception d'aucune personne ; dites-nous donc votre sentiment : est-il permis, ou non, de payer le tribut à César ? » Quoi de plus insinuant, quoi de plus flatteur que ces paroles ? Mais le Psalmiste dit de cette sorte de langage : « Ses discours sont plus doux que l'huile, et ils blessent comme le fer de la lance. » Molliti sunt sermones ejus super oleum, et ipsi sunt jacula, Ps. LIV, 22. Dans un autre endroit, le même Prophète exprime ainsi son dégoût pour ces paroles doucement perfides : « Que le juste me reprenne et me corrige avec charité ; mais que l'huile du pécheur n'engraisse pas ma tête. » Corripiet me justus in misericordia et increpabit me; oleum autem peccatoris non impinguet caput meum, Ps. CXL, 5. Car le pécheur parle de paix à son ami, et il lui dresse en secret des embûches. Or, de même qu'une fausse équité est une double iniquité, de même une amitié feinte et trompeuse est une double inimitié ; que dis-je ? elle cesse de s'appeler ainsi pour prendre le nom exécrable de trahison. Ce crime horrible par lui-même est devenu plus horrible encore, depuis que le traître Judas a livré le Seigneur Jésus par un baiser, symbole de paix et d'amitié.

Dès qu'il eut entendu la question que lui adressaient ces renards pleins de ruse, Jésus, qui connaissait leur malice, leur témoigna d'autant plus d'indignation qu'ils lui avaient parlé avec plus de douceur : « Hypocrites, leur dit-il, pourquoi me tentez vous ? Montrez-moi la monnaie dont on paie le tribut. Ils lui présentèrent un denier. De qui sont, continua-t-il, cette image et cette inscription ? De César, lui répondirent-ils. Alors il leur dit : Rendez donc à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. » Par cette sage réponse notre Seigneur enseignait qu'il faut rendre à la divinité la gloire qui lui est due, et aux souverains, vicaires de Dieu sur la terre, les devoirs que réclament leur dignité et leur charge. Ainsi la sagesse triompha de la malice ; ainsi le serpent sacré de Moïse dévora les serpents des mages. Pleins d'admiration et de honte tout ensemble, les députés retournèrent, sans avoir réussi, auprès de ceux qui leur avaient inspiré ce dessein perfide. L'évangile étant expliqué, abordons le sujet indiqué par les paroles de mon texte.

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I.

DÉVELOPPEMENT DU TEXTE.

« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Cette maxime n'est pas destinée seulement à confondre la malice des Pharisiens, mais encore à graver en quelques mots dans notre esprit une salutaire doctrine. Toute la sagesse chrétienne est résumée dans ce peu de paroles. Quiconque, en effet, rend fidèlement à Dieu et à César, c'est-à-dire à Dieu et aux hommes, ce qui leur appartient, a accompli toute justice. Par les hommes, j'entends ici nous mêmes et les autres hommes. En sorte que la justice absolue embrasse l'accomplissement de trois sortes de devoirs : envers nous-mêmes, envers le prochain et envers Dieu. L'Apôtre les a tous réunis dans ce passage de son épître aux Romains ( chap. XII, 7-8 ) : « Rendez à chacun ce qui lui est dû : le tribut à qui vous devez le tribut, les impôts à qui vous devez les impôts, la crainte à qui vous devez la crainte, l'honneur à qui vous devez l'honneur. Libérez-vous de toutes vos dettes, ne restant redevables que de la charité. » Car la charité a cela de particulier, que ses exigences ne cessent point quoiqu'on y satisfasse toujours. Pour bien comprendre cela, il faut savoir encore que le suprême désir de tous les saints a été de connaître le meilleur moyen de se rendre Dieu propice et favorable, préférant à tous les autres biens son amitié et sa grâce, dans la possession desquelles ils plaçaient leur félicité. Les paroles suivantes d'un prophète expriment toute la vivacité de ce désir : « Qu'offrirai-je à Dieu qui soit digne de lui ? Fléchirai-je les genoux devant le Dieu très-haut ? Lui offrirai-je des holocaustes et des veaux d'un an. L'apaiserai-je en lui offrant mille béliers, ou des milliers de boucs engraissés ? Lui sacrifierai-je pour mon crime mon fils aîné, et pour mon péché quelque autre de mes enfants ? » Mich. VI, 6-7. Après avoir énuméré ainsi les différentes espèces de sacrifices, et vivement excité l'attention par ces interrogations, le Prophète continue ainsi : « Ô homme, je vous dirai ce qui vous est utile et ce que le Seigneur demande de vous : c'est que vous fassiez le jugement, que vous aimiez la miséricorde et que vous marchiez avec respect et vigilance devant Dieu, » ibid. 8. De ces trois devoirs, le premier, faire le jugement, se rapporte à nous, le deuxième, aimer la miséricorde, se rapporte au prochain ; et le troisième, marcher respectueusement devant le Seigneur, se rapporte à Dieu. Nous allons parler successivement de chacun d'eux.
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Et d'abord, pour commencer par celui qui se rapporte à nous, qu'est-ce que faire le jugement ? Cette locution se trouve souvent dans les saintes Lettres. Afin de la bien comprendre, il faut savoir qu'il y a dans notre âme deux facultés ou puissances, la faculté de comprendre et la faculté de désirer ; l'une destinée par Dieu à commander, l'autre destinée à suivre les ordres de la première.
Notre vie est bien réglée quand chacune de ces deux puissances remplit la fonction que Dieu lui a assignée, c'est-à-dire quand la première commande et que l'autre obéit. Mais la perversité et la malice des hommes renversent cet ordre, au point que c'est la puissance inférieure qui exerce le commandement, tenant sous son joug la puissance supérieure.

Voyez la plupart des hommes : ils mettent leur raison au service de la ruse, de la fraude, de la volupté ; ils se laissent conduire par leurs passions et leurs affections ; ce n'est pas ce que prescrit la raison ou la loi divine qu'ils accomplissent; ils obéissent aux entraînements de leurs convoitises : ce qui est la source de tous les maux qui désolent la terre. Lorsque le Seigneur, par la bouche de son Prophète, exige de nous que nous « fassions le jugement, » il demande que nous réglions notre conduite d'après les lumières de la raison et de la loi divine, ces deux flambeaux de notre vie, et non d'après les entraînements de la concupiscence. Celui-là donc fait le jugement, » qui, mettant un frein à ses passions, prend pour guides la raison et la loi divine. C'est ce que le Prophète royal se glorifiait de faire, lorsqu'il disait : « Vos préceptes sont le sujet de mes méditations, et vos ordonnances me tiennent lieu de conseil, » ou, comme d'autres traduisent, de conseillers. Ô excellents conseillers de notre vie ! C'est comme s'il disait : Je ne prête l'oreille ni aux entraînements de mes affections désordonnées, ni aux convoitises d'une chair, mauvaise conseillère, ni aux mensonges de l'antique serpent, ni au doux murmure des séductions du siècle, ni à la voix perfide des flatteurs, ni aux chants des sirènes m’invitant aux plaisirs des sens, ni aux paroles d'un faux ami, ou d'un conseiller dépravé, ni enfin aux suggestions d'une prudence charnelle. J'ai résolu d'être sourd à toutes ces voix. Mais j'écouterai ce que me dira le Seigneur, ce que me dira ma raison éclairée par lui, ce que me prescriront la justice et l'équité. Enfin, Seigneur, je ne veux d'autres conseillers que vos préceptes, sûrs et fidèles.
Voilà ce que c'est que « faire le jugement. »

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Mais cette expression ne s'applique pas seulement aux sentiments de l'âme; on doit l'entendre aussi des sens extérieurs qui ont besoin d'être asservis et réglés selon la raison et la loi divine.
Il faut donc fermer les yeux pour qu'ils ne voient pas la vanité, les oreilles pour qu'elles ne se prêtent pas à la détraction, aux mensonges, aux paroles honteuses ou légères ; il faut mortifier le goût, de peur qu'il n'accable l'âme sous le poids d'une nourriture trop abondante ou trop recherchée, et n'entretienne les révoltes d'une chair rebelle. Mais surtout il faut mettre un frein à sa langue. Car tandis que les autres sens ne sont exposés qu'à certains péchés propres à chacun, la langue peut les commettre tous. Et quand bien même elle ne serait exposée qu'au seul vice dont le Sage nous détourne en ces termes : « Gardez-vous de murmurer et ne souillez point votre langue par la médisance, » Sap. 1, 11, cela suffirait et au-delà pour la ruine de beaucoup d'âmes. Permettez-moi de citer,un trait familier à l'appui de ce que j'avance. J'ai connu un saint personnage qui était fort attentif à éviter les fautes les plus légères ; or, comprenant que la plupart des péchés viennent de l'intempérance d'une langue sans frein, il portait dans la bouche de petits cailloux qui l'avertissaient de veiller sur ses paroles et de pratiquer le silence.

Cette pratique du silence est utile, non-seulement pour éviter le péché, mais encore pour conserver le repos intérieur et la tranquillité de l'âme, disposition nécessaire pour acquérir la véritable sagesse. C'est pour cela que le célèbre philosophe Pythagore imposait à ses disciples un silence de trois années. Saint Thomas d'Aquin avait tant d'amour et de zèle pour cette vertu, qu'il serait difficile de décider s'il était plus ardent à l'étude qu'avare de paroles. Aussi, pendant qu'il étudiait la théologie sous Albert le-Grand, ses condisciples l'appelaient le bœuf muet. Ce qu'ayant appris Albert, qui avait deviné le puissant génie de son élève, il leur dit : « Vous l'appelez un bœuf muet ; mais j'ai la confiance qu'il fera bientôt entendre des mugissements qui retentiront dans toute l’Église. » Puisque la garde de la langue porte de si heureux fruits, nous devons donc, enflammés d'amour pour cette vertu, faire tous nos efforts pour l'acquérir, et la demander par de ferventes prières au Seigneur, qui ne manque jamais de seconder nos pieux efforts. Car nous lisons dans Salomon : « C'est à l'homme à préparer son âme, et au Seigneur à gouverner la langue. » Hominis est animam præparare, et Domini gubernare linguam, Prov. XVI, 1. De même, en effet, que Dieu exige, pour nous pardonner nos péchés, que nous nous convertissions à lui afin qu'il se tourne vers nous : de même ici il requiert notre bonne volonté, nos soins et nos efforts pour nous accorder aide et secours dans l'acquisition de cette vertu.
Mais c'est surtout à la garde du cœur, foyer de tous les désirs et de toutes les affections, qu'il faut s'appliquer, et c'est là le principal exercice du « jugement» que le Prophète demande de nous.
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En effet, la fonction de ce « jugement» est de contenir sous le joug de la raison les mouvements tumultueux et les passions violentes qui ont leur principe dans un cœur mal réglé. Le Seigneur nous en fait la recommandation la plus pressante par la bouche de Salomon : « Appliquez-vous, dit-il, avec tout le soin possible à la garde de votre cœur, parce qu'il est la source de la vie. » Omni custodia serva cor tuum, quia ex ipso vita procedit, Prov. IV, 23.
Du cœur sort la vie, parce que, quand il est purifié de toute souillure de péché, l’Auteur de la vie y habite. Qu'est-ce en effet que l'âme du juste, sinon le trône de la Sagesse, le sanctuaire de l'Esprit-Saint, le palais du Roi éternel, la litière du véritable Salomon, le jardin fermé, la fontaine scellée, enfin la maison et le temple vivant de Dieu ? Quel soin devons-nous donc apporter à la pureté du cœur, où le souverain Amant de la pureté, qui se plaît parmi les lis, daigne se choisir une demeure ! Par contre, quel crime abominable de souiller le sanctuaire de Dieu par des pensées et des désirs honteux ! « Car le temple de Dieu est saint, nous crie l'Apôtre, et c'est vous qui êtes ce temple. Si quelqu'un profane le temple de Dieu, Dieu le perdra, » I Cor. III, 17. Que le principal exercice de notre « jugement » soit donc de conserver la pureté du cœur, si nous désirons accomplir ce que nous nous devons à nous-mêmes, c'est-à-dire la première des trois classes de devoirs dont nous avons parlé.

La deuxième classe renferme nos devoirs envers les autres hommes. Le divin Prophète les réduit à un seul, la miséricorde. Sans doute, il y en a d'autres encore ;mais la miséricorde, qui a sa source dans la charité, tient le premier rang parmi eux. Pour vous recommander cette vertu, je ne veux emprunter mes raisons ni à l’Évangile, ni aux Épîtres des apôtres que vous avez entendu souvent citer ; je me bornerai à quelques témoignages tirés des auteurs païens, afin que vous soyez convaincus qu'il ne s'agit pas ici d'une vertu purement chrétienne, mais d'une vertu qui convient à l'homme en général, jusque-là que d'illustres philosophes ont avancé que rien n'est plus selon la nature que de secourir celui qui partage notre nature. Ajoutez que le Créateur de l'univers nous a faits de telle condition, que nul ne puisse.se suffire et se passer du secours des autres, afin que la nécessité elle-même de s'entre-aider mutuellement forme le lien de la charité. Cette loi, il ne l'a pas seulement gravée dans l'âme humaine, il l'a imposée aussi à la plupart des animaux sans raison, non-seulement aux plus petits, tels que les abeilles et les fourmis, qui, en raison de leur faiblesse, ont un plus grand besoin de s'entre-aider, mais encore aux plus grands, tels que les éléphants. Je me reprocherais de ne pas vous en citer un exemple raconté par Elien. Lorsque les éléphants, dit cet écrivain, ne peuvent franchir d'un seul bond la fosse que les chasseurs ont creusée pour les prendre, l'un d'eux y descend, et, se mettant en travers, diminue en partie l'espace vide, en partie sert de pont. Les autres marchent sur lui, et quand ils sont passés s'occupent de sa délivrance. Pour cela, l'un d'eux lui allonge son pied, que celui-ci saisit avec sa trompe, tandis que les autres jettent dans la fosse des faisceaux de branches sur lesquelles il s'appuie avec force et précaution, et parvient ainsi à s'échapper. Voilà un admirable exemple de fidélité et de charité parmi les bêtes. Que dirai-je des cerfs ? Lorsqu'une troupe de ces animaux doit passer un fleuve, les premiers offrent leurs dos à ceux qui suivent, afin que ceux-ci puissent y appuyer leurs têtes et nager plus aisément. Le premier de toute la bande éprouve-t-il de la fatigue, il cède la place au suivant, passe à l'arrière-garde et reçoit de celui qui le précède le service qu'il a rendu aux autres.

Si l'Auteur de la nature a donné cette inclination aux brutes elles-mêmes, que ne doivent pas faire les hommes qui sont doués de raison, qui ont reçu de la nature, avec un noble caractère, le sentiment de la pitié et de la commisération, et qui ne peuvent conserver la vie sans se secourir mutuellement ? Aussi, comme on demandait à Théophraste ce qui contribuait davantage à la conservation de la vie humaine, il répondit que c'était la bienfaisance, parce que les bienfaits sont comme autant de liens qui tiennent les hommes unis entre eux pour former une société. Que l'homme, né pour la vertu et la miséricorde, rougisse donc de ne pas faire pour ses frères ce que les bêtes font les unes pour les autres par le seul instinct de la nature.

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Aussi, les philosophes mêmes qui n'avaient aucune donnée positive sur la vie future et ne connaissaient pas la récompense promise dans le ciel aux œuvres de miséricorde, remplissaient avec tant de zèle, au nom de l'humanité et de la vertu, tous les offices de la charité, que Sénèque s'exprime ainsi au sujet de Demetrius, célèbre philosophe stoïcien : « Si quelqu'un des dieux voulait livrer à Démétrius la possession de nos richesses, à la condition expresse qu'il ne pourrait en rien donner, j'ose affirmer qu'il les rejetterait en disant : Quant à moi, je ne m'enchaîne pas à ce fardeau insupportable, » De Beneficiis, lib. VII, 9. Si ces beaux sentiments nous étonnent moins dans la bouche d'un homme qui enseignait la philosophie, je citerai des empereurs. Le fils de Vespasien s'étant rappelé un soir qu'il n'avait ce jour-là accordé aucun bienfait, prononça cette mémorable parole : « Mes amis, j'ai perdu ma journée. » Admirable bienfaisance d'un prince qui regardait comme perdu le temps où il n'avait fait aucun bien à ses amis. Cette parole condamne l'avarice de beaucoup de chrétiens, moins généreux, malgré les lumières de leur foi, que les infidèles dans les ténèbres du paganisme; moins charitables,malgré les magnifiques espérances qui leur sont proposées, que les païens qui n'ont d'autres motifs de leur libéralité que la beauté de cette vertu.

Parlant des biens que l'on donne aux pauvres, Sénèque s'exprime à ce sujet de la manière suivante : « Voilà les richesses certaines, assurées contre les coups d'une fortune inconstante, et qui exciteront d'autant moins l'envie qu'elles seront plus abondantes. Pourquoi en être avare comme si elles étaient à toi ? Tu n'en es que l'administrateur. Ô hommes, tout cet or, qui vous gonfle d'orgueil, qui vous fait oublier la fragilité humaine, et que vous enfermez dans des coffres de fer, n'est qu'en dépôt chez vous ; déjà il attend un autre maître ; les soldats ennemis, ou un héritier non moins ennemi va s'en emparer. Voulez-vous un moyen de le faire vôtre ? Donnez-le. Prenez donc vos précautions; assurez-vous la possession inexpugnable de vos biens; donnez à vos richesses et plus d'honneur et plus de sécurité. Ce que vous admirez, ce dont la possession vous rend à vos yeux riches et puissants, porte un nom vulgaire : c'est une maison, ce sont des esclaves, ce sont des écus; le don que vous en faites leur vaut le nom de bienfaits. » Qu'y a-t-il, en effet,de plus désirable pour un homme sage, que de faire d'une chose commune, telle que l'argent, la matière de la vertu, que dis-je ? De mériter par elle le patrimoine de l'éternel héritage, et d'acheter le ciel en échange de ce qui ne procure au grand nombre qu'une vile nourriture pour le corps. C'est ainsi que, selon la recommandation du Prophète, nous pratiquons la miséricorde envers le prochain.

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III.

Restent les devoirs de la troisième classe, qui se rapportent au souverain Seigneur de toutes choses. Mais quel homme ou quel ange pourrait, je ne dis pas les exprimer par la parole, mais les concevoir par la pensée ? Il nous faudrait pour cela connaître à fond, d'une part, tous les bienfaits qu'il nous a accordés,de l'autre, toutes ses perfections et ses titres de gloire : or, l'un et l'autre sont ineffables, incompréhensibles. Puisque l'esprit humain doit confesser ici son impuissance, que nous reste-t-il qu'à nous élever des choses humaines aux choses divines, en recherchant avec soin les motifs pour lesquels nous témoignons aux hommes du respect, de l'honneur, de la bienveillance, et en retrouvant en Dieu ces mêmes motifs, mais à un degré infiniment plus élevé ? Dans les hommes, c'est la parenté, c'est la dignité, c'est la vertu, c'est la sagesse, c'est l'âge, ce sont les bienfaits, c'est l'amitié qui d'ordinaire réclament nos hommages. C'est pourquoi nous témoignons de l'affection, nous rendons une sorte de culte à nos parents, aux magistrats, aux hommes vertueux et sages, aux vieillards, à nos amis, à nos bienfaiteurs. Or, comme nous trouvons tous ces motifs d'amour réunis en Dieu, peut-on douter qu'il ait droit également à toutes ces espèces d'hommages, et un droit tel que tout ce que nous pouvons lui offrir sera toujours au-dessous de ce que réclame son infinie majesté ? Qu'y a-t-il, en effet, au ciel,et sur la terre qui puisse être comparé à sa grandeur, puisque, en regard de la sienne, la pureté des esprits bienheureux n'est que souillure, leur dignité que bassesse, leur beauté que laideur, leur sagesse qu'ignorance, leur puissance enfin qu'infirmité et faiblesse ?
D'ailleurs, lui seul nous donne tout : il mérite donc autant d'hommages que toutes les personnes ensemble à qui nous devons des bienfaits particuliers. Une seule pièce d'or est-elle moins estimée que plusieurs pièces de cuivre qui à elles toutes ne l'égalent point en valeur ? Donc, puisque nous avons tout en Dieu seul, il est juste que nous lui témoignions toute espèce d'amour, toute espèce d'honneur, toute espèce de piété, toute espèce de culte.

Faisons encore une autre comparaison, quoique toutes restent au dessous de la réalité. Voici un jeune prince, plein d'intelligence et d'ardeur pour l'étude des langues et des sciences; il a fait venir de loin plusieurs précepteurs, dont l'un est chargé de lui enseigner le latin, un autre le grec, un autre la rhétorique, un autre la dialectique, un autre la physique, un autre la morale et la politique ; tous ces savants, il les comble de présents et d'honneurs, comme il convient à un prince libéral, qui connaît d'ailleurs la maxime des plus grands philosophes, que l'homme ne peut jamais rendre assez aux dieux, à ses parents et à ses précepteurs. Supposez maintenant qu'il survienne un homme extraordinaire, connaissant parfaitement toutes les langues et toutes les sciences, capable en un mot de tenir à lui seul la place des autres précepteurs et de les suppléer avec avantage, cet homme n'aurait-il pas droit à tous les honoraires, à tous les respects, à toute la reconnaissance due à tous les autres ensemble ? On ne saurait le nier.

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Laetitia
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Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le XXIIe dimanche après la Pentecôte

Message par Laetitia »

Eh bien ! mes frères, s'il est permis de comparer les grandes choses aux petites, tel est Dieu pour nous : c'est lui seul qui nous donne tout, qui subvient et subviendra toujours à tous nos besoins ; c'est de lui que nous tenons l'être et la vie, c'est à lui que nous devrons, si nous le voulons, l'éternelle béatitude du ciel. Telle est notre dépendance à son égard, que nous ne pourrions sans lui ni respirer, ni changer de place, ni faire le moindre ouvrage, ni même subsister un seul instant. En effet, c'est sa puissance qui nous donne le souffle de la vie, sa lumière qui nous éclaire, sa providence qui nous nourrit et nous gouverne, et enfin sa bonté qui nous comble de biens.

Quelle conséquence tirer de tout ce que nous venons de dire ? La voici : Si nous avons reçu de notre Créateur des bienfaits si nombreux, et si nous en espérons de plus nombreux encore ; s'il est comme un immense océan de toutes les vertus et de toutes les perfections; si toute perfection créée s'évanouit devant l'éclat de sa majesté ; si l'honneur et l'amour que nous devons à toutes les créatures, même les plus excellentes, ne sont rien à comparer aux hommages qui sont dus à sa grandeur souveraine, il s'ensuit qu'on ne peut imaginer rien de plus juste, de plus convenable, de plus sacré, de plus utile, de plus beau, que d'aimer de tout notre cœur, de toute notre âme et de toutes nos forces ce Seigneur et Père commun de tous, et de le révérer, de l'honorer, de lui rendre hommage, d'obéir à ses préceptes, de fondre d'amour pour lui, de chanter partout ses louanges, de l'avoir toujours sous les yeux, de désirer ardemment sa gloire, de trembler devant sa majesté, de croire que nous ne sommes sur la terre que pour l'aimer, de donner mille fois, s'il le fallait, notre vie pour sa gloire, de vouloir emprunter la bouche de tous les hommes et de tous les anges pour célébrer dignement la grandeur de ses œuvres et ses bienfaits. Et quand nous aurons fait tout cela, il est certain que nous n'aurons rien fait qui soit en proportion avec sa bonté infinie ; car, lui seul ayant de lui-même une connaissance, parfaite, lui seul peut se louer et s’aimer dignement; toutes les louanges des hommes et des anges restent infiniment au-dessous de ce qui lui est dû.

(à suivre)
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