PREMIER SERMON POUR LE XXIIe DIMANCHE APRÈS LA PENTECÔTE
où après l’explication de l’Évangile, sont exposés nos devoirs envers nous-mêmes, envers les autres hommes et envers Dieu.
Reddite ergo quce sunt Cæsaris, Cæsari, et quæ sunt Dei, Deo.
Rendez donc à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. Matth. XXII, 21.
L'histoire nous apprend, mes très-chers frères, qu'un saint docteur répétait souvent dans sa prière, avec un grand sentiment de dévotion, ces deux paroles : Mon Dieu, faites que je vous connaisse et que je me connaisse moi-même. C'étaient comme deux flambeaux allumés dans son intelligence par une main divine, et à la clarté desquels il contemplait l'abîme de la bonté de Dieu et celui de la misère de l'homme. Cette double connaissance lui paraissait si agréable et lui offrait tant de charmes, qu'il trouvait dans la répétition de ces deux paroles une douceur dont il ne pouvait se rassasier. C'est qu'en effet le principe fondamental de la philosophie chrétienne est contenu dans cette double connaissance, dont l'une nous porte à l'amour de Dieu, et l'autre au mépris de nous-mêmes et à la véritable humilité du cœur, deux vertus qui sont la source ou le soutien de toutes les autres. Si vous aspirez, mes frères, à cette science salutaire, je puis vous offrir un moyen facile et assuré pour y atteindre. Il vous suffira pour cela de considérer avec attention ce que notre Seigneur Jésus-Christ a fait pour les hommes, en venant dans ce monde, et la manière dont les hommes à leur tour agissent envers lui. Cette double considération vous fera aisément comprendre combien grande est cette bonté divine, qui s'est dépensée avec tant de libéralité et de générosité pour le salut des hommes, et combien profonde est la malice des hommes, qui opposent à sa munificence et à ses largesses tant de résistance et d'ingratitude.
Mais, pour passer de nos crimes à ceux des Pharisiens, qui pourrait dire en combien de manières ces hommes ont attaqué la vie et la réputation du Sauveur, qui cependant avait comblé les Juifs de bienfaits ; combien de pièges ils lui ont tendu, soit pour obscurcir sa gloire, soit pour le rabaisser devant les grands et le peuple. Tantôt ils employaient la force ouverte, tantôt ils avaient recours à la ruse. L'évangile de ce dimanche nous les montre imaginant un complot digne de leur malice et de leur finesse.
A cette époque s'agitait une grave controverse, à laquelle le peuple s'intéressait vivement : les juifs devaient-ils payer le tribut à César ? Tandis que le peuple revendiquait sa liberté et prétendait ne rien devoir qu'à Dieu, les officiers de César exigeaient impérieusement le tribut et les divers impôts, Les Pharisiens résolurent donc de proposer au Sauveur cette question à résoudre, afin que sa réponse le fît condamner, soit devant César, soit devant le peuple. C'était là un genre de persécution d'autant plus cruel, qu'il dissimulait leur méchanceté sous une apparence de justice. Aussi lisons-nous dans l’Ecclésiaste : « La calomnie trouble le sage, et elle abattra la fermeté de son cœur. » Calumnia conturbat sapientem, et perdet robur cordis illius, Eccle. vii, 8. La persécution d'un ennemi déclaré déshonore son auteur, et relève la gloire de celui qui la souffre avec résignation et patience ; mais celle que les Pharisiens employaient contre le Sauveur devait tourner à leur gloire et à l'ignominie de Jésus. Voyons ce qu'ils firent : « Les Pharisiens, apprenant que Jésus avait imposé silence aux Sadducéens, tinrent conseil entre eux sur les moyens de surprendre Jésus dans ses paroles. » Les saints pontifes ont coutume d'assembler des conciles pour trouver des remèdes aux maux qui désolent l’Église : de même les enfants du diable réunissent des conciliabules où, mettant en commun leur sagesse, ils prennent des mesures pour venir à bout de leurs mauvais desseins. Ainsi le parricide Absalon, voulant s'emparer du royaume de son père, vint à Jérusalem et dit aux chefs de l'armée : « Consultez-vous ensemble pour voir ce que nous avons à faire. » Inite consilium quid agere debeamus, II Reg. XVI, 20. Ils devaient examiner dans cette assemblée par quel moyen on enlèverait au sage David le royaume et la vie. C'est ainsi que les Pharisiens, « allant trouver les Hérodiens, tinrent conseil pour prendre Jésus dans ses paroles. » Le président de ce conciliabule dut adresser aux autres ce discours : Vous voyez, vous tous qui êtes ici, que le nom et la gloire de Jésus-Christ s'étendent chaque jour parmi les hommes par la renommée de sa doctrine et de ses miracles, tandis que la considération des Pharisiens, les maîtres et les docteurs de la religion, pâlit chaque jour de plus en plus devant l'éclat de sa réputation. Lui-même s'élève avec force contre notre manière de vivre, nous accusant d'hypocrisie, d'orgueil, d'ambition, d'avarice et de rapine ; ce qui fait que notre autorité et notre prestige se perdent aux yeux du peuple, et avec notre autorité, celle de la religion, dont nous sommes les soutiens. Quelle mesure devons nous donc adopter ? Nous ne pouvons incriminer sa vie et ses œuvres, puisque lui-même en appelle à nous pour prouver son innocence : « Qui de vous, a-t-il dit, me convaincra de péché ? » Nous ne pouvons pas davantage lui reprocher d'ignorer la loi, puisque nous l'avons entendu tant de fois résoudre avec une admirable sagesse les questions les plus embarrassantes sur la loi divine que lui proposaient les Scribes, tandis que ceux-ci, incapables de répondre à celles qu'il leur adressait, devaient se retirer couverts de confusion et de honte. Quelle ruse emploierons-nous pour prendre un homme qui a éludé déjà toutes nos embûches ? Il ne nous reste qu'un seul moyen, c'est que, ne trouvant aucun prétexte à accusation ni dans sa vie ni dans ses mœurs, nous le prenions dans ses paroles. -Voilà ce que le saint Évangéliste nous fait entendre lorsqu'il dit : « Les Pharisiens s'en allant tinrent conseil pour surprendre Jésus dans ses discours. »
(à suivre)