(à suivre)Louis de Grenade a écrit :
TROISIÈME SERMON POUR LE PREMIER DIMANCHE DE L'AVENT.
Magnus dies Domini, et quis poterit sustinere ?
Il est grand le jour du Seigneur, et qui pourra en soutenir l'éclat ?
Joel. II, 11.
Mes frères,
Les disciples du Sauveur demandaient à ce divin maître quels seraient les signes de son second avènement et de la consommation des siècles ; parmi plusieurs qu'il leur indiqua, en voici quelques-uns, mentionnés dans l'Evangile de ce jour : « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles ; il y aura sur la terre une grande terreur parmi les nations, la mer faisant un bruit effroyable par l'agitation de ses flots ; » et la suite, que vous avez déjà lue.
Quand je songe, mes frères, d'une part, à ce que ce dernier jour aura de solennel et de terrible ; de l'autre, à ce que la vie humaine nous présente partout de vices et de désordres, je cherche la cause d'un pareil aveuglement; et je ne puis m'empêcher de la voir principalement dans les fausses idées que la plupart des hommes se font, soit de la miséricorde, soit de la justice divine. Il est aisé de découvrir en cela l'action funeste du démon. Cet antique ennemi du genre humain travaille incessamment, avec toute l'ardeur et toute l'adresse dont il est capable, à mettre sous les yeux des pécheurs l'image de la divine miséricorde, non pour en exciter l'amour dans leur âme,mais pour qu'elle leur soit un prétexte qui les autorise à commettre de nouveaux péchés. Il s'efforce en même temps d'atténuer en eux l'idée de la justice et des jugements du Seigneur ; il en détourne leurs regards, afin de mieux les entraîner au précipice, en leur ôtant le frein d'une salutaire et religieuse frayeur. Il n'ignore pas que, s'il nous était donné de comprendre la plus légère partie même des rigueurs du divin jugement, il nous suffirait d'entendre prononcer ces deux mots : jugement, péché, pour que nous en fussions ébranlés jusqu'au fond de notre être.
Un homme qui venait de mourir reçut de Dieu la permission de manifester clairement à l'un de ses amis combien l'aveuglement des mortels à cet égard est profond et terrible. Prié par cet ami de lui dire en quel état il se trouvait après l'épreuve de la vie présente, il répondit avec un inénarrable gémissement : Personne ne croit, non, personne, personne. Et comme son ami lui demanda ce que signifiait cette étrange parole, il ajouta : Personne ne croit quelle est la sévérité des jugements de Dieu, combien sont effrayants les châtiments qu'il exerce. C'est de cette fatale ignorance, comme d'une source empoisonnée, que provient la déplorable facilité avec laquelle les hommes offensent le Seigneur. Pour dissiper, du moins en partie, ces fatales ténèbres qui pèsent plus que jamais sur les âmes, en ce qui regarde le jugement dernier, j'ai résolu de vous en présenter aujourd'hui, autant qu'il sera permis à ma faiblesse, le lugubre mais salutaire tableau. Pour cela, je tâcherai de vous expliquer cette sentence du prophète Joël que j'ai prise pour texte de ce discours : « Il est grand le jour du Seigneur, et qui pourra en soutenir l'éclat ? Magnus dies Domini, et quis poterit sustinere » A vous, mes frères, de recueillir avec une pieuse attention les paroles qui me seront inspirées par le plus redoutable des mystères. Ave Maria.
Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le Ier dimanche de l'Avent
Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le Ier dimanche de l'Avent
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le Ier dimanche de l'Avent
Puisque nous devons commencer, mes frères, par expliquer le texte du Prophète, remarquons en premier lieu que lorsque les Hébreux voulaient donner une haute idée d'une chose quelconque, ils ajoutaient au nom de cette chose celui de Dieu ou du Seigneur. Voilà dans quel sens il faut entendre ces expressions si fréquentes dans nos Livres saints, la montagne de Dieu, les armées de Dieu, la clémence de Dieu. Le roi David demandait s'il restait quelqu'un de la race de Jonathas, voulant, disait-il, exercer envers lui la miséricorde de Dieu, c'est-à-dire, une miséricorde pleine de grandeur et de magnificence. Et n'en soyons pas étonnés : tout ce qui vient de Dieu doit évidemment porter l'empreinte de sa nature, le reflet de sa majesté. Lors donc que le Prophète appelle ce dernier jour du monde, le jour du Seigneur, il prétend avant tout nous en faire comprendre la grandeur et la solennité.
Il sera bien grand, en effet, ce jour qui doit clore et résumer le cours de tous les siècles, tous les jours que l'humanité aura vécu.
C'est alors que tous les hommes sans exception, toutes les générations qui se seront succédé sur la terre auront à rendre compte de leur vie ; et tel que chacun sera trouvé dans ce dernier jour, tel il demeurera pendant l'éternité tout entière : Jamais, dit saint Grégoire, l'homme ne pourra rien changer au sort que ce jour lui aura fait. Est-il une pensée plus capable de nous inspirer de généreux efforts pour nous préparer à ce jour décisif ? Il est au pouvoir de la vie présente, remarque un saint docteur, Eusébe d’Emèse, de rendre heureux tout ce qui doit être éternel. Mais, à ce jour suprême, les réprouvés s'écrieront, trop tard, hélas ! « Collines, cachez-nous; montagnes, tombez sur nous. » Ils imploreront la mort, sans pouvoir l'obtenir, eux qui ne daignèrent pas même désirer la vie, quand ils pouvaient si facilement s'en assurer la possession.
Ce jour est encore appelé jour du Seigneur, parce que le Seigneur se vengera alors de tous ses ennemis, de tous les outrages qui furent jamais commis envers sa majesté sainte. Il est un jour fixé pour cela dans les desseins de la sagesse divine : car Dieu lui même a dit, Exod. XXXII, 34 : « Au jour de la vengeance, je rechercherai et punirai le crime qu'ils ont commis : » Ego autem visitabo in die ultionis et hoc peccatum eorum : il s'agit là du péché des Israélites adorant le veau d'or au pied du Sinaï. Dieu le punit, à la vérité, par la mort de quelques milliers d'hommes ;mais ce n'était là que le commencement de sa vengeance, et c'est au dernier jour qu'elle doit être complétée. Or, ce qui est dit de cette prévarication s'applique à toutes celles qui furent ou seront jamais commises dans la suite des temps. Qu'il sera donc grand le jour où seront discutés et punis tant de crimes divers ?
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le Ier dimanche de l'Avent
PREMIER POINT.
Nous trouvons dans les Livres saints de nombreux et remarquables passages qui nous font entrevoir quelle sera la grandeur formidable de ce jour. Au premier rang figurent les signes qui doivent l'annoncer au monde, et qui nous sont montrés sous des traits si frappants par le Sauveur lui-même. Voici ce que nous lisons dans la page qui précède immédiatement l'Evangile de ce dimanche : « Les nations s'élèveront les unes contre les autres et les royaumes s'attaqueront entre eux : il y aura de toutes parts des tremblements de terre, des épidémies, des famines : au ciel éclateront des prodiges effrayants. Mais avant ces choses, on mettra la main sur vous, on vous persécutera, on vous traduira devant les synagogues, on vous jettera dans les prisons,» Luc, XXII, 10, 12.
C'est alors qu'apparaîtra l'homme de péché, cet enfant de perdition, qui doit s'exalter au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu et reçoit les adorations des hommes ; il ira s'asseoir sur les autels, usurpant tous les honneurs divins, usant des moyens les plus étranges pour renverser et détruire l'Eglise. Saint Jean nous décrit en ces termes le pouvoir de ce cruel et perfide tyran : « Et je vis monter du sein de la mer une bête ayant sept têtes, dix cornes, et sur ces cornes autant de diadèmes, et sur ces têtes des paroles de blasphème et d'impiété. Et cette bête que je voyais, ressemblait à un léopard, ses pieds étaient comme ceux d'un ours, et sa face était la face d'un lion. Et le dragon lui donna sa mystérieuse vertu, avec une grande puissance. Et voilà que toute la terre tombe en admiration devant la bête et les hommes adorent le dragon dont elle tient son pouvoir, et ils adorent la bête elle-même, en disant : Qui est semblable à la bête, et qui pourrait lutter contre elle ? Et le pouvoir lui fut donné sur toute tribu, tout peuple, toute langue et toute race, » Apoc. XIII, 1-7.
(à suivre)
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le Ier dimanche de l'Avent
Bientôt après le Prophète ajoute : « Et je vis une autre bête qui s'élevait de la terre ayant deux cornes semblables à celles d'un bélier* ; elle parlait comme le dragon, opérant en sa présence tous les prodiges de la première bête, et faisant adorer celle-ci par la terre entière et ses habitants. Elle accomplissait d'étonnantes merveilles, au point de faire descendre le feu du ciel sur la terre, et de séduire les hommes par les prestiges de sa puissance, » ibid., 11. Par la première bête, à laquelle les hommes offrent leurs adorations, subjugués qu'ils sont par son pouvoir, l’Évangéliste nous représente l’Antéchrist ; et le dragon, dont elle tient son pouvoir, c'est le prince des démons. Sa férocité est comparée à celle du léopard, de l'ours et du lion, c'est-à-dire des animaux les plus terribles. Elle a sept têtes, et par là nous sont représentés les innombrables artifices auxquels elle aura recours pour entraîner les hommes à blasphémer le nom de Dieu ; c'est ce que signifient les paroles de blasphème qu'elle porte sur ses diverses têtes. Elle a dix cornes, est-il encore dit, instruments de domination et de cruauté. Ces cornes de la bête ne sont autres que les rois qu'elle aura soumis à son empire, et dont elle se servira pour ravager le royaume des saints ; car que représentent les diadèmes dont ses cornes sont ornées, si ce n'est la puissance royale ? Mais, comme cette bête doit agir par la ruse et la fourberie autant que par les armes et la force, l’Évangéliste voit une autre bête s'élevant de la terre, tandis que la première était sortie de la mer, et qui, sous la figure inoffensive d'un bélier*, parlait cependant le cruel et perfide langage du dragon. En réunissant la douceur d'une telle forme avec l'orgueilleuse impiété d'un tel langage, le Prophète de Pathmos pouvait-il mieux nous faire comprendre que l’Antéchrist joindrait aux moyens les plus violents les plus séduisantes paroles et les dehors les plus trompeurs, jusqu'à simuler la sainteté des prophètes ?
Et ne voyons-nous pas quelques traits de ce caractère dans les hérétiques de notre temps ? Ils se vantent de venger la liberté de l'homme, de rétablir la pureté de la doctrine évangélique ; et dans le fond ils répandent par tout le mortel poison du vice et de l'erreur. Ne seraient-ils pas, mes frères, les dangereux précurseurs de l’Antéchrist, eux qui, sous prétexte de ramener l’Évangile à sa primitive beauté, nous donnent un autre évangile, et sèment des principes qui corrompent et détruisent cette antique foi que nous tenons des apôtres ?
(à suivre)
* On m'a fait remarquer que dans le passage de l'Apocalypse XIII, 11, dont il est ici question, il ne s'agit pas d'un bélier à deux cornes mais d'un agneau à deux cornes. Après vérification, dans la version originale latine de ce sermon ainsi que dans sa traduction espagnole, nous trouvons bien le terme d'agneau et non de bélier.
Dernière modification par Laetitia le mer. 04 déc. 2024 22:31, modifié 1 fois.
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le Ier dimanche de l'Avent
Après ces premiers signes, en viendront d'autres plus formidables encore et qui toucheront de plus près au suprême dénouement. Ceux-ci, nous les voyons dans notre Évangile : « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles ; sur la terre, les nations seront agitées et confondues, à cause du bruit effrayant que fera la mer par le bouleversement de ses flots ; les hommes sécheront de terreur, dans l'attente des choses qui devront survenir dans le monde ; les vertus des cieux seront ébranlées : » c'est-à dire que les astres ne suivant plus leur cours accoutumé, tout le reste de l'univers sera dans le désordre et la confusion. Saint Jean Chrysostome rend ainsi raison de ces étranges phénomènes : « De même qu'à la mort du père de famille, la maison tout entière est dans le trouble et la consternation, chaque membre de la famille pleure et se couvre d'habits de deuil ; de même, à la dernière catastrophe du genre humain, pour lequel a été fait tout le reste du monde, les astres qui brillent au firmament, perdant leur lumière, se couvriront d'un voile ténébreux, toutes les créatures pleureront, comme on pleure aux funérailles. » Or, d'après ces signes, qui seront tels, suivant l'expression de l’Évangile, que les hommes en sécheront de frayeur, il est déjà facile d'entrevoir la grandeur des maux qui devront se déchaîner sur la terre.
« Si la prochaine arrivée du Juge répand une semblable terreur, que dire de sa présence, que dire du jugement lui-même ? » Ne sommes-nous donc pas bien en droit de le répéter : « Il sera grand le jour du Seigneur ; et qui pourra en soutenir l'éclat ? »
SECOND POINT.
La grandeur de ce jour se déduit, en second lieu, du grand nombre de ceux qui doivent alors être traduits au divin tribunal : « J'examinerai, dit le Seigneur par son prophète, je réviserai toutes les iniquités de l'univers, je relèverai contre les impies toutes les impiétés dont ils furent coupables, » Isa. XIII, 11. C'est donc le monde tout entier qui doit comparaître à ce jugement : les siècles écoulés et les siècles à venir, toutes les conditions et tous les sexes, tout ce qui vécut ou vivra, depuis l'origine des choses jusqu'à la consommation des temps. Là se trouveront réunis les habitants des cieux et des enfers, les âmes qui souffriront encore dans les flammes du purgatoire, et les enfants qui peupleront les mystérieuses demeures des limbes. C'est ce que le grand saint Thomas conclut de ces paroles de l'Apocalypse : « Je vis les morts, petits et grands, se tenant debout devant le trône, » Apoc. xx, 2.C'est ainsi que le Théologien entend cette expression de l’Évangéliste. Cette vaste multitude, aussi nombreuse que les grains de sable qui sont sur les rivages de la mer, sera donc là aux pieds du tribunal suprême; et c'est alors que sera réalisé dans toute son étendue cet oracle prophétique : « J'en jure par mon éternelle vie, dit le Seigneur, tout genou fléchira devant moi, toute langue confessera mon nom : Vivo ego, dicit Dominus, quia mihi curvabitur omne genu, et confitebitur omnis lingua. » Isa. XLV, 24.
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le Ier dimanche de l'Avent
Et ce ne sont pas seulement les âmes, ce sont encore les corps qui, rappelés à la vie, viendront à ce dernier rendez-vous de la nature humaine, selon cette parole de saint Paul : « Sur un ordre donné, à la voix de l'archange, au son de la trompette, le Seigneur lui-même descendra du ciel, et les morts qui s'endormirent dans le Christ,ressusciteront les premiers,» I Thess, IV, 15. Oui, le cri de la trompette éveillera tous les hommes plongés dans le sommeil du tombeau ; ils seront tous appelés à comparaître devant ce tribunal, non point par un délégué quelconque, mais personnellement et par eux-mêmes, pour y subir un jugement sans appel.
« Qu'elle est puissante, qu'elle est terrible, dit saint Jean Chrysostome, cette voix de la fatale trompette, qui se fait entendre de tous les éléments, brise les rochers, ouvre les enfers, renverse les portes d'airain, rompt les liens de la mort, et, rappelant les âmes du fond des abîmes, les réunit une seconde fois à leurs corps! » Et tout cela s'accomplira avec la rapidité de la flèche qui fend les airs ; « en un instant, comme s'exprime l'Apôtre, en un clin d’œil, au bruit de la dernière trompette, » I Cor. XV, 52. A ce signal, la mer, la terre et l'air, la mort enfin dans toutes les parties de son empire, tout ce que le ciel renferme dans sa circonférence, rendront les corps qu'ils avaient absorbés ; tous ces corps se lèveront pleins de vie, n'importe leurs transformations successives, qu'ils aient été dévorés par les animaux, les poissons ou les hommes eux-mêmes. Le langue de l'impie Nicanor, coupable de tant de blasphèmes, cette langue que Judas Machabée fit hacher et donner aux oiseaux, reprendra sa forme et son mouvement, pour vomir dans l'éternité de nouveaux blasphèmes contre le ciel.
Et n'en soyez pas trop surpris, mes frères. Ce même Dieu qui donne à la plus petite semence la vertu de se multiplier et de produire souvent un grand arbre, ne pourra-t-il donner aux derniers restes de votre corps, à la cendre la plus légère, à la vapeur la plus impalpable, la force de revenir à leur état primitif ? L'Apôtre ne l'a-t-il pas clairement annoncé, quand il disait : « Il faut que cette matière corruptible revête l'incorruptibilité ? » Remarquez l'énergie de cette expression : Il faut, cela veut dire qu'on ne saurait sans la plus évidente absurdité supposer le contraire ; le corps avec lequel et au moyen duquel nous avons commis le mal ou pratiqué le bien, c'est celui-là même, et non un autre, que nous devons nécessairement avoir dans le châtiment ou la récompense.
N'en doutez pas, chrétiens, ces yeux impudiques, ces mains rapaces, cette langue qui distillait le mensonge ou le fiel, ce ventre insatiable, tous ces membres qui ont été les esclaves de l'iniquité, et qui n'ont produit que l'iniquité, subiront eux-mêmes la juste peine de leurs crimes. Les corps des saints, de leur côté, ces corps affligés par les veilles, les travaux et les jeûnes, seront alors inondés des plus pures délices. Un docteur que j'ai déjà cité, Eusébe d’Emèse, nous présente ce contraste avec des expressions dont il n'est pas aisé de rendre la grâce et la beauté : « La chair autrefois éprouvée par les supplices, est maintenant honorée dans la gloire ; elle a vaincu la douleur, elle triomphe dans la béatitude ; elle supporta courageusement les afflictions, parce qu'elle crut fermement à sa résurrection future. » Ce qu'il dit des corps des réprouvés s'adresse à certains hérétiques qui niaient la résurrection de la chair : « Si tu ne dois pas être jugé dans cette même chair qui te fut personnellement unie, tes crimes ont beau s'accumuler, que pourrais-tu craindre ? Donne carrière à tes mauvais instincts, n'impose plus de frein à tes vices, pèche en toute sécurité ; du moment où c'est un autre qui doit souffrir à ta place, tu n'as plus rien à redouter. Nature corrompue, sois sans crainte : une nature différente subira le châtiment! S'il en était ainsi, nous serions en droit d'en conclure que la mort est un bien pour les méchants, qu'il n'y a de tourments que pour l'innocence ; la chair qui dort à jamais dans sa poussière ne serait pas punie de ses crimes passés, et celle qui n'existait pas auparavant serait créée dans l'unique but de souffrir éternellement des supplices mérités par une autre. Mais loin de nous une telle pensée ! C'est de notre propre corps que parle l'Apôtre, I Cor. XV 53 : « Il faut que cette matière corruptible revête l'incorruptibilité. » La partie matérielle de notre être, ce qui était mortel en nous, doit renaître de ses cendres, pour n'être plus sujet à l'empire de la mort. » Voilà comment s'exprime cet ancien docteur de l'Eglise.
(à suivre)
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le Ier dimanche de l'Avent
Donc, mes très-chers frères, si c'est l'amour de votre corps qui vous entraîne au péché, si c'est le plaisir des yeux ou celui des oreilles, les grossières voluptés des sens qui vous jettent dans de honteux désordres, vous êtes dans une étrange erreur : c'est au contraire tout cela qui devrait vous éloigner du vice. Amateurs de la chair, sauvez-la des plus affreux supplices ; ne perdez pas pour l'éternité ce corps que vous aimez tant. Ne voyez-vous pas qu'en flattant maintenant ses appétits, vous le dévouez pour plus tard à la plus profonde misère ? Ces délices d'un moment lui préparent des tortures sans fin. Puisque nous devons tous être jugés ensemble, puisque tous les hommes doivent être réunis en un même lieu, quel spectacle ne présentera pas, je vous le demande, cette effrayante agglomération de toutes les générations humaines placées sous le regard scrutateur du souverain juge, dans l'attente de l'arrêt qui devra décider de leur éternelle destinée ? Quand un criminel qui occupait un rang dans le monde, est condamné à mort par le roi, les hommes accourent de toutes parts, pour admirer les jeux de la fortune et le pouvoir qu'elle exerce jusque sur les têtes les plus élevées. Que sera-ce donc de voir tant de puissants et de riches, tant de rois, d'empereurs et de Césars, ces fiers monarques de la terre, dépouillés de tout, ne portant plus en eux-mêmes, n'ayant plus autour d'eux aucune marque de leur grandeur évanouie, tremblants et confondus, n'attendant plus qu'une sentence de mort, et de mort éternelle ? Ô revers ! ô leçon ! N'avons-nous pas bien raison de nous écrier avec le Prophète : « Il est grand le jour du Seigneur, et qui pourra en soutenir l'éclat ? »
(à suivre)
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le Ier dimanche de l'Avent
TROISIÈME POINT.
Cette grandeur ressort, en troisième lieu, de la grandeur même de la colère divine, qui doit surtout éclater en ce jour. Les désastres que les iniquités des hommes ont successivement attirés sur la terre, les calamités de tous les siècles, les fléaux multiples et divers qui sont tombés sur l'humanité, n'en furent que les préludes. Ce sont là comme des étincelles échappant de temps en temps au mystérieux foyer qui couve dans le sein de la justice infinie ; c'est alors la fournaise elle-même qui, rompant toutes ses barrières, se déversera sur la tête des méchants. Et quelle langue pourrait nous retracer la puissance et l'intensité d'un feu qui doit avoir pour aliments les impuretés et les crimes du genre humain tout entier ? Oui, tous les péchés qui furent commis depuis l'origine du monde et le seront jusqu'à la fin, auront nourri, excité, agrandi de jour en jour le feu du céleste courroux. Quand donc le dernier jour sera venu, quand l'implacable incendie débordera sur la terre, quel est l'homme qui ne sera pas frappé d'étonnement et de stupeur ? quel est le cœur d'airain qui ne fondra pas devant cette fournaise ? Un homme seul commet parfois, dans le cours de sa rapide existence, un nombre incalculable de péchés ; et là seront entassées les iniquités commises par tous les hommes et dans toute la suite des siècles ! C'est vous cependant, pécheur, chétive et misérable créature, qui supporterez le poids de la vengeance divine ; vous serez comme le but vers lequel une main toute-puissante dirigera les traits de la divine fureur. Le Seigneur disait à Pharaon : « Je t'ai établi pour montrer en toi la grandeur de ma puissance, pour faire briller aux yeux des peuples la gloire de mon nom :» Idcirco posui te, ut ostendam in te fortitudinem meam et narretur in gentibus nomen meum, Exod. IX, 16. Eh bien, c'est vous qui dans ce jour tiendrez la place de ce monarque obstiné; c'est vous qui, par la grandeur de vos châtiments, manifesterez celle de la puissance et de la fureur du Très-Haut, beaucoup mieux encore que ne la manifestèrent les dix plaies de l'Egypte et les malheurs de Pharaon. Encore une fois, qui pourrait ne pas s'écrier avec le Prophète : « Il est grand et terrible le jour du Seigneur ? »
(à suivre)
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le Ier dimanche de l'Avent
Mais ce n'est pas la colère seule, c'est aussi l'incompréhensible patience de ce maître suprême, qui fera la grandeur et l'effroi de ce jour. Dieu a si longtemps attendu que les prévaricateurs vinssent à résipiscence ! il a si souvent tenté, et par des moyens si admirables, de les ramener à lui ! Durant l'espace de quarante, cinquante, soixante ans, et quelquefois davantage, ils ont entassé péchés sur péchés ; et la divine patience les a constamment attendus. Elle eût pu se lasser néanmoins : car enfin, pourquoi la vie a t-elle été donnée à l'homme, si ce n'est pour que tout le temps en fût consacré à servir et à glorifier l'auteur de la vie ? Ce don, avec tant d'autres qui en font le charme et le prix, ne l'aurions-nous donc reçu que pour en abuser et le tourner contre Dieu, outrager notre éternel bienfaiteur et provoquer sa colère, lâcher la bride, en un mot, à tous les mauvais instincts, à toutes les passions de la nature corrompue ? Non, en vérité, ce n'est n'est pas pour cela que le Seigneur a constitué notre être dans une si grande abondance de biens. Quand donc vous avez passé cinquante ans dans le désordre, n'est-il pas vrai de dire que la patience divine vous a toléré pendant ce même temps, vous invitant sans cesse à la pénitence ? Que n'a-t-elle pas tenté dans cet intervalle ? que n'a-t-elle pas fait pour guérir votre âme et la rétablir dans son amour ? Elle a tour à tour employé la rigueur et la tendresse ; par les maladies qu'elle vous envoyait, ou par la mort de vos proches, elle mettait sous vos yeux l'image de votre mortalité. Par combien d'inspirations secrètes, à l'instant même où vous alliez commettre le mal, n'a t-elle pas essayé de vous en détourner ? Que de fois ne vous a-t-elle pas fait entendre la voix touchante de l'Eglise ? Que pouvait-elle faire de plus pour vous exhorter à la pénitence et vous attirer dans ses bras ? Or, ne l'oubliez pas, mes frères, plus le Seigneur a longtemps supporté vos désordres, plus il a fait pour procurer votre salut, plus aussi sa justice aura le droit de sévir contre vous. L'amour méprisé, qui l'ignore ? se change aisément en fureur. Dieu l'a dit lui-même par la bouche d'Isaïe : « Je me suis tu ; mon silence s'est prolongé sans mesure ; j'ai certes été patient : il est temps que ma douleur éclate ; je disperserai tout à la fois et j'absorberai, je rendrai désertes les montagnes et les collines, je détruirai toutes les semences des champs, » Isa. XLII, 14, 18.
Le Psalmiste a dit : « Dieu est un juge plein d'équité, de force et de patience : sa colère éclatera-t-elle chaque jour ? » Psal. VII, 12. Non sans doute : « car le Très-Haut est lent à payer ses dettes, » selon la belle parole de Salomon, Eccli. V, 4 ;mais le paiement n'en sera que plus rigoureux, nous ne saurions assez le dire. Une mansuétude extrême appelle une extrême sévérité. S'il est lent à frapper, Dieu n'en frappera que des coups plus terribles ; la grandeur du châtiment répondra à la longueur de l'attente. Comptez, s'il est possible, le nombre des péchés qui souillent votre vie depuis votre plus tendre enfance ; songez aux iniquités sans nombre dont les hommes se sont rendus coupables depuis le commencement du monde, et dites-moi, je vous prie, ce que sera la justice qui doit les punir au dernier jour. En vérité, vous n'aurez qu'une parole pour me répondre, toujours la parole d'Isaïe : « Qu'il est grand le jour du Seigneur ! quel homme en pourra soutenir l'éclat ? »
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le Ier dimanche de l'Avent
Encore une considération éminemment propre à nous le montrer tel que le voyait le Prophète : je veux parler de la matière sur laquelle le jugement doit porter. Nous y répondrons, mes frères, non-seulement des péchés que nous aurons nous-mêmes commis, mais encore de ceux qu'auront commis les personnes confiées à notre sollicitude, les enfants, les serviteurs, nos subordonnés quelconques. Les prévarications où ces personnes seront tombées par notre négligence, ou que notre vigilance eût pu leur faire éviter, seront censées les nôtres. Si donc ceux dont nous avons à prendre soin ignorent la religion, ses dogmes et ses préceptes ; s'ils jurent ou blasphèment sans que nous les reprenions ; s'ils se livrent impunément à des jeux immodérés, aux plaisirs de la table, à des habitudes d'impureté ; s'ils manquent aux offices divins les jours déterminés par l'Eglise, tous ces vices, que nous aurions dû corriger, seront portés à notre compte. En vain auriez-vous mené la vie la plus active et la plus pure, les crimes des autres vous seront imputés ; on vous reprochera leur torpeur et leur nonchalance ; c'est à vous que le Seigneur dira comme il disait autrefois à Pierre : « Simon, vous dormez ? » Marc. XIV, 37. C'était à vous néanmoins de tenir les autres éveillés, d'exciter leur zèle, de les rappeler sans cesse au devoir. Ni une parole oiseuse, comme nous le voyons dans nos livres saints, ni la pensée la plus légère, ne passeront inaperçues au divin tribunal. S'il est vrai que la justice de Dieu ne doive pas laisser un verre d'eau froide sans rémunération, il l'est également qu'une parole oiseuse sera punie ; et dès lors, de quel examen, de quelle sentence, ne seront pas l'objet tant de discours mauvais, de conversations impures, de propos licencieux, de médisances et de calomnies, d'injures et de mensonges, qui sont la honte du nom chrétien ?
Et parce que vous avez vous-mêmes perdu le souvenir de vos crimes, n'allez pas croire que Dieu les ait oubliés comme vous. Le saint docteur que j'ai déjà souvent nommé, combat cette illusion par ces remarquables paroles : « Misérables jouets d'une funeste erreur, nous nous persuadons que le temps efface nos péchés dans sa course ; et, parce que nous les oublions, nous pensons que Dieu les oublie de même. Non, il n'en est pas ainsi : tout est conservé, tout est scellé dans sa mémoire éternelle. » Entendez ce que dit le saint homme Job : « Vous avez renfermé, Seigneur, et scellé comme dans un sac toutes mes iniquités : « Signasti quasi in sacculo delicta mea, Job, XXIV, 17. Une chose scellée est une chose sacrée. Nous n'apposons notre sceau que sur des objets que nous voulons placer sous une garde inviolable, de telle sorte que rien n'en puisse périr. L'auteur ne pouvait donc mieux nous faire comprendre qu'aucun de nos péchés, pas même le plus léger, ne saurait échapper à la pensée divine. Aussi Dieu dit-il encore : « Je scruterai Jérusalem à la lumière de mon flambeau : » Scrutabor Jerusalem in lucernis, Soph. 1, 12. C'est de cette manière,un flambeau à la main, que nous cherchons ce dont nous désirons ardemment la découverte. Or qui pourrait se soustraire à la clarté de la sagesse divine, elle dont les rayons enveloppent et pénètrent toutes les parties de l'univers ? Par un autre prophète, le Seigneur exprime ainsi la même vérité : « Tout est écrit devant moi ; je ne
garderai pas le silence ; je leur rendrai ce qui leur est dû, je le verserai dans leur sein, » Isa. LXV, 6. Tout est écrit ; vous voyez là les deux livres dont il est parlé dans l'Apocalypse : le livre de vie, où sont inscrits tous les élus ; le livre de mort, où sont retracées les œuvres coupables des réprouvés.
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