Sermon de Bourdaloue pour le IVe dim ap la Pentecôte sur les œuvres de la Foi.

Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Sermon de Bourdaloue pour le IVe dim ap la Pentecôte sur les œuvres de la Foi.

Message par Laetitia »

Et c'est ainsi, mes chers auditeurs, que nous voyons parmi nous des génies sublimes, des esprits forts, pénétrants, éclairés selon le monde, tomber dans des aveuglements qui font horreur, ne reconnaissant plus ni Dieu, ni foi, ni religion ; c'est ainsi que nous-mêmes, avec toute notre suffisance et tous les avantages dont nous nous piquons, nous avons souvent moins de foi que des âmes simples qui s'emploient avec humilité aux œuvres chrétiennes, nous flattant que cette différence est même une marque de leur simplicité et de notre esprit, et ne concevant pas que Dieu, en récompense de leur ferveur, se communique à elles, au lieu que, pour punir notre lâcheté, il se retire de nous ; c'est ainsi que nous perdons la grâce de la foi, et que cette foi, par une substitution bien malheureuse pour nous, passe aux nations étrangères, qui font leur richesse de notre perte, comme dit saint Paul, et qui entrent dans le royaume de Jésus-Christ à mesure que nous, qui en étions les héritiers, en sommes chassés : substitution tant de fois prédite par le Fils de Dieu, si manifestement accomplie dans tous les siècles du christianisme, consommée d'une manière si touchante dans le nôtre, où nous avons vu naître de nouvelles chrétientés, et comme deux mondes fidèles, les uns venus de l'orient et les autres de l'occident, par la propagation qui s'est faite de l'Evangile, en même temps que l'hérésie a détaché de l'Eglise des peuples entiers, afin qu'il ne manquât rien à cette prophétie : Multi ab oriente venient et occidente ; filii autem regni ejicientur in tenebras exteriores (Matth., VIII, 13.).

Ah! Chrétiens, ouvrons les yeux à cette vérité, et suivant le précepte de notre divin Maître, travaillons, efforçons-nous de faire des œuvres conformes à notre foi ; n'attendons pas que la mesure de nos péchés étant remplie, le soleil de justice s'éclipse entièrement pour nous : puisque notre foi n'est pas encore éteinte, servons-nous-en, non-seulement pour engager Dieu à nous la conserver, mais pour mériter même qu'il nous l'augmente ; désabusons-nous surtout d'une erreur grossière qui nous séduit, de croire que, renonçant aux bonnes œuvres, nous avons néanmoins toujours une intention droite de chercher Dieu et un vrai désir de le connaître. Car comment Cela pourrait-il être ? Est-ce par une vie lâche et toute mondaine qu'on cherche Dieu ? est-ce par là qu'on le trouve? est-ce ainsi que l'on parvient à cette connaissance bienheureuse qui lait la sainteté des justes ? Dieu serait-il ce qu'il est, si une telle voie nous conduisait à lui ? Non, non, Chrétiens, cela ne se peut. Dans la naissance de l’Eglise, dit saint Chrysostome, la loi des chrétiens se soutenait par les miracles ; quelque temps après elle se fortifia par les persécutions ; mais depuis que les persécutions ont cessé, et qu'il ne plaît plus à Dieu d'opérer ces fréquents miracles, c'est par la constance dans les bonnes œuvres que nous la devons maintenir. Ceci m'engage dans la seconde partie, où, après vous avoir montré que nous perdons la foi parce que nous négligeons les œuvres chrétiennes, je dois vous faire voir que c'est aussi par les œuvres chrétiennes que nous ranimons et réparons notre foi altérée ou perdue. Renouvelez, je vous prie, votre attention.

(à suivre)
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Sermon de Bourdaloue pour le IVe dim ap la Pentecôte sur les œuvres de la Foi.

Message par Laetitia »

DEUXIÈME PARTIE.

C'est par la foi que nous devenons capables d'agir pour Dieu et de faire de bonnes œuvres, et cependant il est vrai que c'est par l'exercice des bonnes œuvres que nous parvenons à la connaissance de Dieu et au don de la foi. Ne vous imaginez pas qu'il y ait en ceci de la contradiction. Pour peu que vous distinguiez ce que les théologiens appellent les premières grâces et les secondes grâces de la foi, ou, pour parler en termes plus simples, le commencement et la perfection de la foi, vous comprenez sans peine tout le mystère de ces deux grandes vérités, dont voici le sens. C'est par les premières grâces de la foi que nous devenons capables de faire les œuvres qui nous conduisent au salut ; rien de plus constant dans les maximes de la religion : mais aussi rien de plus indubitable que ce que j'ajoute ; savoir, que c'est par les œuvres du salut que nous parvenons à ces secondes grâces qui nous élèvent, qui nous perfectionnent et qui nous établissent solidement dans la foi. C'est la foi, au moins commencée, qui est le principe nécessaire du bien que nous faisons pour Dieu, j'en conviens : mais on ne peut non plus disconvenir que c'est le bien que nous faisons pour Dieu qui est la voie sûre pour arriver à cette foi parfaite et achevée dont dépend notre sainteté.

Appliquez-vous, Chrétiens, à ce que je vais vous dire ; et si vous aviez le malheur d'être du nombre de ceux que le Dieu de ce siècle a aveuglés, comme parle l'Apôtre, souvenez-vous que voici la seule espérance qui vous reste, et le dernier remède pour guérir votre aveuglement.

Première vérité : c'est par les bonnes œuvres fidèlement et sincèrement pratiquées que l'on arrive à la perfection de la foi. Ainsi le centenier Corneille, dont il est parlé au livre des Actes, d'une foi obscure et confuse qu'il avait des mystères de Dieu, parvint à cette foi claire et distincte qui lui fit connaître Jésus-Christ. Dieu, dit l'historien sacré, eut égard aux œuvres de piété et de miséricorde où il s'occupait continuellement, et, touché de sa ferveur, lui députa un apôtre pour l'instruire, lui révéla le sacrement de l'incarnation de son Fils, le disposa au baptême. Voilà le modèle que l'Ecriture nous met devant les yeux, pour nous piquer d'une sainte émulation. Prenez garde : c'était un gentil, mais tout gentil qu'il était, il avait de la religion : Vir religiosus (Act., X, 2.) ; mais , tout gentil qu'il était, il craignait Dieu et inspirait cette crainte à toute sa famille : Timens Deum cum omni domo sua (Ibid.) ; mais, tout gentil qu'il était, il faisait aux pauvres de grandes largesses de ses biens : Faciens eleemosynas multas plebi (Ibid.) ; mais, tout Gentil qu'il était, il priait avec assiduité, et deprecans Deum semper (Ibid.). C'est pour cela, lui dit l'ange du Seigneur, que je suis envoyé vers vous , pour vous apprendre que vos prières et vos aumônes sont montées jusqu'au trône de Dieu ; que Dieu s'en souvient, et que, ne pouvant les oublier, il a choisi Pierre, le chef et le premier pasteur de son Eglise, pour être aujourd'hui votre évangéliste, et pour venir vous annoncer les plus hautes merveilles de la loi de grâce : Orationes tuae et eleemosynae ascenderunt in memoriam in conspectu Dei (Ibid., 4.).

Ecoutez ceci, mes Frères, reprend éloquemment saint Chrysostome, vous qui vous plaignez de n'avoir pas ces lumières dont Dieu remplit les âmes justes ; et adorez jusque dans le discernement que Dieu fait des hommes, non-seulement la profondeur de ses conseils, mais la suavité et la douceur de sa providence. Si Corneille n'avait prié , s'il n'avait été charitable; si dans les nécessités publiques il n'avait ouvert ses entrailles et son cœur, selon l'ordre des divins décrets , il serait demeuré dans les ténèbres de la gentilité. Pourquoi Dieu va-t-il le chercher au milieu d'un peuple incirconcis, et répand-il sur lui l'abondance de ses grâces? c'est qu'il trouve plus en lui de ces précieuses semences de la foi, plus de ces œuvres de justice fondées sur le devoir commun , qu'il n'en trouve en Israël. Ce zèle d'un Gentil à sanctifier sa maison par son exemple, cette persévérance dans la prière, cette inviolable probité qui lui attirait même, selon saint Luc, un honorable témoignage de toute la nation juive : Testimonium habens ab universa gente Judaeorum (Ibid., 22.); mais par-dessus tout cette tendresse de charité, et cette disposition sans réserve à secourir les indigents et ceux qui étaient dans la souffrance, voilà ce qui gagne le cœur de Dieu, ce qui détermine Dieu à remplir de ses plus riches trésors ce vase de miséricorde qu'il a prédestiné pour sa gloire.
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Sermon de Bourdaloue pour le IVe dim ap la Pentecôte sur les œuvres de la Foi.

Message par Laetitia »

Corneille donc est choisi, poursuit saint Chrysostome , non pas à cause de sa dignité , mais en considération de sa piété : Non propter dignitatem electus, sed propter pietatem. Soyez pieux comme lui, bienfaisants comme lui, zélés comme lui pour le soulagement des pauvres et pour l'avancement des œuvres de Dieu, et vous verrez si Dieu , toujours fidèle dans ses promesses, ne fera pas sur vous comme sur lui une effusion particulière de son esprit, pour fortifier et pour augmenter votre foi. Il le fera, Chrétiens; et, tout pécheurs que vous êtes, il enverra plutôt un ange du ciel que de vous laisser dans votre égarement. Sans y employer le ministère d'un ange , un prédicateur suscité comme un autre saint Pierre pour votre conversion, en vous annonçant la divine parole, vous éclairera, vous persuadera, vous imprimera profondément dans l'âme les vérités célestes. Après l'avoir entendu , vos doutes et vos incertitudes s'évanouiront; votre sécheresse, ou, disons mieux, votre dureté pour Dieu s'amollira : vous vous trouverez tout pénétrés des sentiments de la foi ; ces sentiments, qui n'étaient en vous que superficiels, et qui n'avaient nulle solidité, rempliront toute la substance et toute la capacité de votre cœur, jusqu'à faire en vous un changement visible. On s'en étonnera dans le monde , vous en serez vous-mêmes surpris; mais pour moi, je ne le serai pas ; et, connaissant le principe secret de cette merveille, je dirai aussi bien que saint Pierre, quand il entendit le centenier Corneille parlant du royaume de Dieu : In veritate comperi, quia non est personarum acceptor Deus, sed in omni gente qui timet eum et operatur justitiam, acceptus est illi (Act., X, 35.) ; En vérité, je vois bien que, dans toute sorte d'états, c'est à celui qui craint Dieu et qui pratique le bien que Dieu se communique.

En effet, mes chers auditeurs, voilà le ressort de certaines conversions qui arrivent quelquefois, et qui nous causent de l'admiration. Ce chrétien, dans les engagements et les intrigués du monde, paraissait avoir peu de foi; mais, malgré ce peu de foi, il faisait des aumônes, et les faisait libéralement ; mais, convaincu lui-même de son peu de foi, il avait tous les jours ses heures réglées pour demander à Dieu qu'il lui fît connaître les voies du salut ; mais, avec son peu de foi, il voulait que Dieu fût servi dans sa maison, et n'aurait pas souffert impunément un domestique vicieux et impie : tout cela lui a attiré de la part de Dieu une grâce qui l'a ramené dans le bon chemin ; et d'un mondain tiède et lâche qu'il était, il est enfin devenu un véritable et parfait chrétien : Orationes tuœ et eleemosynœ ascenderunt in memorinam in conspectu Dei. Quand nous n'aurions pas ces exemples de l'Ecriture pour nous convaincre, l'ordre même et la convenance des choses serait une preuve évidente pour nous faire voir qu'il en doit être ainsi.

(à suivre)
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Sermon de Bourdaloue pour le IVe dim ap la Pentecôte sur les œuvres de la Foi.

Message par Laetitia »

Je sais que Dieu, par un miracle de sa puissance, peut, sans le concours de nos bonnes œuvres, rétablir la foi dans nos esprits, quand elle y est affaiblie et altérée ; et qu'usant de l'empire absolu qu'il a sur nous, il peut alors , comme dit saint Paul, commander que la lumière sorte du centre de l'obscurité même : Qui dixit de tenebris lucem splendescere (2 Cor., IV, 6.). Je sais qu'il le peut, et que, par une grâce purement gratuite, il lui plaît même quelquefois de le vouloir : mais d'attendre qu'il le veuille en effet, et de compter sur ce miracle, qui cesserait d'être miracle si nous avions droit de nous le promettre et de l'espérer, il n'y a que notre présomption ou notre ignorance qui puisse aller jusque-là.

C'est par les œuvres , encore une fois, qu'il faut réparer les brèches de la foi ; et de là vient que, dans le langage des Pères, ces bonnes œuvres sont appelées communément œuvres édifiantes, et que nous exprimons leur vertu par le terme d'édification, parce que c'est par elles que doit être édifiée la foi d'un juste , et par elles que doit être relevée la foi d'un pécheur. Voila pourquoi le grand Apôtre, écrivant à son disciple Timothée, l'avertissait et le conjurait de ressusciter dans lui-même la grâce qu'il avait reçue par l'imposition de ses mains : Propter quam causam admoneo te, ut ressuscite gratiam Dei quœ est in teper impositionem manum mearum (2 Timoth., I, 6.). Et moi, adressant aujourd'hui ces mêmes paroles à un chrétien froid et languissant dans la foi, mais qui voudrait avoir une foi plus vive, et qui cherche sincèrement à la réveiller, je lui dis dans le même esprit : Ressuscitez , mon Frère, ressuscitez cette foi que vous avez reçue par l'impression du caractère de votre baptême ; il y a trop longtemps que vous la tenez comme ensevelie, ressuscitez-la, et faites-en une foi vivante. Or tous avez entre les mains un moyen sûr et infaillible pour la faire revivre, qui est de la faire agir. Vous ne pouvez pas encore servir Dieu ni accomplir la loi de Dieu, avec cette vivacité de foi qu'ont eue les saints ; mais si vous ne l'avez pas encore, vous pouvez vous mettre en devoir de l'obtenir; vous pouvez intéresser Dieu à vous l'accorder; vous pouvez employer pour cela des intercesseurs puissants auprès de lui, qui sont les pauvres ; vous pouvez, en réglant votre maison, en faisant justice à qui vous la devez, en inspirant l'amour de la vertu à vos enfants, le forcer, par une aimable violence, à vous rendre cet esprit de religion que vous semblez avoir perdu. Cette œuvre de charité que vous entreprendrez ou à laquelle vous contribuerez, ce secours que vous donnerez dans une nécessité pressante à une famille ruinée et affligée, ces vœux que vous porterez vers le ciel, et cette prière que vous ferez à Dieu , voilà l'étincelle qui rallumera ce flambeau de la foi que vous aviez éteint; voilà ce que saint Paul a entendu par cet avis si salutaire et si important : Ut ressuscites gratiam Dei quae est in te.
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Sermon de Bourdaloue pour le IVe dim ap la Pentecôte sur les œuvres de la Foi.

Message par Laetitia »

Et il était bien juste, comme l'a remarqué saint Chrysostome, il était de l'intérêt même de Dieu, que nous fussions assujettis à cette loi de providence, ou, si vous voulez, de prédestination. Car enfin, pour peu que je sois équitable, il faut que, dans le désordre de ma foi, j'en revienne toujours à ces deux principes : l'un, que Dieu étant mon souverain bien, il est pour moi d'une absolue nécessité que je le cherche ; l'autre, que si je dois jamais espérer de le trouver, c'est par l'exercice des bonnes œuvres. Dieu veut être cherché dans cette vie, le Prophète me l'apprend : Quaerite Dominum, dum inveniri potest (Isa., LV, 6.) ; Cherchez le Seigneur pendant qu'on le peut trouver. Il habite une lumière inaccessible ; mais c'est pour cela, me dis-je à moi-même, que je dois, par de vertueuses et de saintes actions, travailler à m'approcher de lui. Car si sa lumière est inaccessible à l'orgueil, elle ne l'est pas à l'humilité,, elle ne l'est pas à la pureté de cœur, elle ne l'est pas à la ferveur, ni aux autres vertus chrétiennes. Et qui chercherais-je donc, ô mon Dieu, si je ne vous cherche pas, vous qui êtes ma béatitude et ma fin dernière ? Pourquoi m'avez-vous donné une raison, si ce n'est pour vous chercher ? Ne suis-je pas trop heureux, tandis que le monde s'occupe à chercher la vanité et le mensonge, d'être obligé de chercher en vous la vérité éternelle ? Mais si je vous trouve jamais, puis-je douter, Seigneur, que ce ne soit par des œuvres qui trouvent grâce devant vous, par des œuvres qui tous glorifient, et qui me donnent ainsi accès et m'introduisent auprès de vous ? Car comment pourrais-je autrement trouver le Dieu des vertus, que par les vertus mêmes ?

Ce raisonnement, Chrétiens, qui est invincible, et que l'infidélité ne peut détruire, produit en moi deux admirables effets ; car il m'engage d'une part, malgré le dérèglement de ma foi, à faire cependant de bonnes œuvres, à éviter le mal, à être miséricordieux et compatissant, parce que je suis certain que si jamais Dieu se découvre à moi et me révèle ses jugements, ce sera par là. Et d'ailleurs il me désabuse d'une erreur grossière où je pourrais tomber, et qui achèverait de me pervertir ; savoir : que je puis en même temps renoncer aux bonnes œuvres ou les négliger, et avoir néanmoins une volonté droite et véritable de chercher Dieu, puisque Dieu, comme je l'ai dit, ne se trouvant que par les bonnes œuvres, renoncer aux bonnes œuvres, c'est, par une suite nécessaire, ne vouloir pas le chercher, ou vouloir tout à la fois accorder deux choses contradictoires.

(à suivre)
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Sermon de Bourdaloue pour le IVe dim ap la Pentecôte sur les œuvres de la Foi.

Message par Laetitia »

Vous me direz que pour pratiquer ces bonnes œuvres par où l'on parvient à la perfection de la foi, vous n'avez pas encore assez de foi. Mais je réponds (et c'est une seconde vérité qui demanderait un discours entier si je parlais à des chrétiens moins intelligents) ; je prétends, dis-je, qu'en quelque désordre que nous puissions être à l'égard de la religion, non-seulement il nous reste toujours assez de foi pour faire ces œuvres qui doivent rétablir notre foi, mais que nous devons plutôt craindre qu'il ne nous en reste trop, pour servir à notre condamnation, si nous ne les faisons pas. Reconnaissons dans nous le don de Dieu, et bénissons aujourd'hui le ciel d'un avantage dont nous n'avons peut-être jamais profité, parce qu'il y a bien de l'apparence que nous ne l'avons jamais compris. Disons, avec Isaïe : Nisi Dominus reliquisset nobis semen, quasi Sodoma fuissemus et quasi Gomorrha similes essemus (Isa., I, 9.). Si le Seigneur, au milieu de nos égarements, ne nous avait réservé une divine semence (or vous verrez comment il nous l'a réservée), nous aurions été semblables à Sodome et à Gomorrhe. Consolons-nous, encore une fois, par ces paroles du prophète, qui nous regardent personnellement. En effet, quand nous n'aurions que la foi d'un Dieu et celle de ses adorables attributs, qui, quoique invisibles d'eux-mêmes, nous sont rendus visibles par les créatures, en faudrait-il davantage pour nous déterminer à tout le bien qu'on exige de nous ? Qui est-ce qui inspirait à ce centenier dont je vous ai produit l'exemple tant de ferveur dans ses prières et dans ses aumônes ? Ce n'était pas la foi de Jésus-Christ, car Jésus-Christ ne lui avait pas encore été annoncé; ce n'était pas celle de Moïse ni des patriarches, car étant gentil, il ne connaissait pas le Dieu d'Israël sous cette qualité de Dieu d'Israël: c'était la foi d'un premier Etre, et d'une souveraine justice qui préside à tout l'univers. Il croyait un Dieu rémunérateur de la vertu et vengeur des crimes; et cela seul lui faisait conclure qu'étant riche, il devait partager ses biens avec les pauvres; qu'étant père, il devait entretenir l'esprit de religion dans ses enfants ; qu'étant maître , il devait donner l'exemple à ses domestiques; qu'étant homme, et homme pécheur, il devait prier et faire des fruits de pénitence. Ne croyons-nous pas un Dieu, comme lui ; et, dans les plus épaisses ténèbres où le libertinage du monde pourrait nous jeter, ne conservons-nous pas comme lui cette première notion de la Divinité, que le péché n'efface point ? Nous avons donc aussi bien que lui une foi du moins commencée; je dis une foi qui suffit pour nous engager à remplir tous les devoirs de la charité et de la piété, et qui, par l'accomplissement de ces devoirs, nous conduirait infailliblement à cette perfection de foi que nous n'avons pas. Or cette notion d'un Dieu juste est proprement, Seigneur, ce que voulait nous marquer votre prophète, quand il disait que vous nous aviez laissé une semence de foi : Nisi Dominus reliquisset nobit semen. Car, de quelque manière que je raisonne , et quelque système que je me fasse en matière de religion, cette semence de foi subsiste toujours : il y a un Dieu ; donc je dois également l'honorer, et par mes sentiments et par mes œuvres.
Avatar de l’utilisateur
Laetitia
Messages : 2857
Inscription : ven. 20 oct. 2006 2:00

Re: Sermon de Bourdaloue pour le IVe dim ap la Pentecôte sur les œuvres de la Foi.

Message par Laetitia »

Prenez garde, Chrétiens, à la réflexion de saint Augustin sur une parole de l'Evangile qui va servir de conclusion à tout ce discours. Les Juifs, qui s'élevèrent contre Jésus-Christ, et qui se déclarèrent ses persécuteurs, étaient visiblement des incrédules; leur foi était corrompue, et ils vivaient dans un éloignement extrême de Dieu. Cependant ils avaient encore assez de lumière pour entrer dans la voie que Dieu leur montrait, et pour s'y avancer; car Jésus-Christ leur disait expressément : Ambulate dum lucem habetis (Joan., XII, 35.) ; Marchez pendant que vous avez la lumière. Ils avaient donc dans le déclin même de leur foi une lumière, quoique sombre, mais suffisante pour marcher, c'est-à-dire pour travailler, et pour opérer ce qui les aurait fait sortir des ombres de la mort où ils étaient malheureusement enveloppés, et ce qui les eût accoutumés à ce grand jour de la loi de grâce, dont leurs yeux faibles et malades étaient éblouis.

Voilà, homme du monde, voilà, pécheur qui m'écoutez, ce que je puis bien vous appliquer à vous-même. La foi est languissante dans votre cœur, et même elle y paraît absolument éteinte, il est vrai; mais après tout, jusque dans votre infidélité, si vous voulez bien sonder le fond de votre conscience, et prêter l'oreille à sa voix, vous trouverez qu'il y a toujours certains remords intérieurs que vous sentez au moins de temps en temps, et que font naître malgré vous mille objets dont vos yeux sont frappés. Vous trouverez qu'il y a toujours certains retours qui vous piquent, certains doutes qui vous troublent, certaines inquiétudes que vous portez dans le secret de l’âme, et que la dissipation du monde ne peut tellement assoupir qu'elles ne se réveillent quelquefois, et lorsque vous vous y attendez le moins. Vous trouverez qu'il y a toujours certaines vues qui vous surprennent à certains moments, et qui vous saisissent tout à coup; certaines frayeurs subites qui vous alarment au milieu même ou de vos affaires humaines, ou de vos divertissements les plus profanes. C'est ce que vous avez éprouvé en bien des rencontres, ce que vous éprouvez encore; et là-dessus je ne veux point d'autre témoin que vous. Or qu'est-ce que tout cela, que des principes de foi, quoique éloignés, dont il ne lient qu'à vous de profiter ? Ah! mon cher auditeur, suivez ces impressions salutaires, agissez, faites quelques efforts, quelques pas, ambulate; il ne faut rien davantage avec la grâce, qui ne vous manquera point, pour rendre à ces premières racines toute leur vertu. Elles s'étendront, elles croîtront, elles pousseront peu à peu de nouveaux fruits; la foi revivra dans vous, et vous revivrez avec la foi.

Aidez-nous, Seigneur, à la ressusciter; et puisque c'est par les œuvres qu'elle doit renaître et se maintenir dans le christianisme, aidez-nous à rallumer notre zèle, et à ranimer notre ferveur dans la pratique des saints exercices de la religion. De tous les dons que nous ayons reçus de votre infinie miséricorde, le plus précieux, c'est la foi : mais où la réduisent tous les jours l'aveuglement de nos passions et les enchantements du monde ? Qu'est-elle devenue, cette foi si nécessaire ? où est-elle ? Je ne demande pas où en sont les apparences, nous les avons conservées; mais où en est l'esprit ? où en est la pureté, la fermeté, la force et l'activité ? où en sont les œuvres ? Cependant, sans cet esprit de la foi, sans cette force et cette activité de la foi, sans ces œuvres de la foi, qu'est-ce que le reste, et qu'en pouvons-nous attendre ? Que dis-je, Seigneur ? ce reste de foi que le monde n'a pu encore nous enlever, nous peut rendre la vie, tout faible qu'il est, si nous prenons soin de le cultiver; et c'est pour cela que nous implorons votre secours. Vous ne nous le refuserez pas, ô mon Dieu ! Touché de notre confiance , vous écouterez notre prière; et, soutenus de votre grâce, nous reprendrons une ardeur plus vive et plus agissante que jamais. Pour réparer les perles passées, nous redoublerons notre travail, et, à proportion de notre travail, vous nous éclairerez, vous nous élèverez, vous nous récompenserez dans l'éternité bienheureuse, où nous conduise, etc.
Répondre

Revenir à « Temporal&Sanctoral de l'année liturgique »

Qui est en ligne ?

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur inscrit et 2 invités