XVI. Comment le jeûne convient non-seulement aux religieux et aux simples citoyens, mais encore aux personnes revêtues des emplois les plus élevés.
« Ce que vous dites est vrai, observera-t-on sans doute. Mais vos avis ne s'adressent qu'aux religieux et aux simples citoyens. Ils ne sauraient concerner les personnes revêtus d'emplois élevés, le rang qu'elles occupent dans la société les obligeant à tenir une table somptueuse. » Ainsi raisonnent la philosophie étroite du monde, la sagesse et la prudence humaines. Bien différents sont les enseignements de l'Evangile et de l'histoire profane elle-même. Ouvrez les ouvrages de Tite-Live, des Salluste et des autres grands historiens : ils vous apprendront que la céleste Rome demeura florissante tant que fleurirent chez elle la sobriété, la discipline et la tempérance. Quand elle avait pour généraux des Curius et des Fabricius qui mangeaient des légumes plantés de leurs propres mains, elle ne cessa de grandir et de subjuguer la terre. Mais dès que disparut l'austérité des mœurs, dès qu'à la sobriété succéda la gourmandise, à la tempérance l'amour des plaisirs de la table, à une vie dure une vie molle et voluptueuse, la corruption, jointe à l'avarice et à l'oisiveté, compromit ces résultats ; et ce que la tempérance avait acquis avec tant de gloire, l'intempérance le perdit avec ignominie. Les délices et les plaisirs vainquirent les vainqueurs de tous les peuples, et, suivant l'expression d'un poète, vengèrent le monde opprimé.
Une destinée semblable est réservée à tous les Etats et à tous les corps soit politiques, soit religieux. Du moment qu'ils s'éloignent de leur austérité primitive, ils entrent en pleine décadence. Il n'est pas jusqu'à l'Eglise fondée par le sang du Christ qui ne soit, d'après saint Jérôme (1), assujettie à la même loi. La vertu de tempérance n'est donc pas chose indifférente. Aussi écoutez le langage du plus sage des rois (2). « Malheur à toi, terre dont le monarque est un enfant, et dont les princes mangent le matin ! Heureux la terre dont le monarque est habile, dont les princes mangent à des heures marquées, et non par sensualité ! »
Le langage d'Isaïe est encore plus explicite : « Malheur à vous qui vous levez dès le matin pour vous plonger dans l'ivresse, pour boire jusqu'au soir, et jusqu'à ce que le vin vous échauffe ! La harpe et le luth, les tambours et les lûtes résonnent dans vos festins. Mais l'œuvre du Seigneur, vous n'y songez pas, et vous ne considérez point les ouvrages de ses mains. A cause de cela, mon peuple a été conduit en captivité. Parce qu'il n'a pas eu l'intelligence; ses puissants sont morts de faim, et la multitude a séché de soif. A cause de cela, l'enfer a dilaté ses entrailles et ouvert sa gueule sans mesure; et dans son sein descendront les vaillants, la foule, les grands et les nobles d'Israël (3). »
Pensez-vous maintenant qu'un Etat soit bien gouverné par des hommes que le Prophète désigne, de la part de Dieu, comme les auteurs de sa ruine ? Désirez-vous en savoir la raison, la voici : Une des qualités les plus nécessaires aux personnes qui gouvernent, est sans contredit la sagesse. Or, quoi de plus ennemi de la sagesse que l'intempérance ? « C'est chose luxurieuse que le vin, a dit Salomon, et l'ivrognerie est pleine de désordres : quiconque s'y délecte n'aura point la sagesse (4). » La sagesse est, suivant l'expression de Job (5), une pierre précieuse qui se trouve, non où règnent la mollesse et les plaisirs, mais où règnent les labeurs et les privations. Vous ne découvrirez pas l'or et l'argent dans des terres cultivées ; c'est en des lieux arides, montueux, escarpés, qu'on les rencontre. De même, l'or précieux de la sagesse habite les âmes sobres, et non les âmes efféminées. Puis donc que la sagesse est la vertu des princes, qu'à ses mains conviennent les rênes du gouvernement des hommes, comme d'un autre côté la sagesse est incompatible avec un vice qui nous ravale au niveau de la brute; il demeure établi que la tempérance n'est pas moins nécessaire aux personnes chargées de hautes fonctions qu'aux simples citoyens, et que rien, conséquemment, ne restreint ses avantages.
(1) Epist., I. Vit. Malach.
(2) Eccl., X, 16, 17.
(3) Isa., V, 11 et seqq.
(4) Prov., XX, 1.
(5) XXVIII.