Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le XIIIe dimanche après la Pentecôte
Publié : sam. 02 sept. 2023 23:10
(à suivre)III.
Une troisième propriété de la lèpre, c'est d'être la plus contagieuse de toutes les maladies ; aussi la loi défendait-elle à tous ceux qui en étaient atteint, tout rapport, tout contact avec les autres hommes, de peur que la contagion n'arrivât jusqu'à eux.
N'est-ce pas là encore un des caractères du péché ? Quelle maladie, quelle lèpre, quelle peste souille l'air et les corps, autant que le péché souille les âmes humaines ? Pourquoi cela ? parce que notre commune nature est tellement gâtée par la vue du péché et inclinée au mal, que, sans le secours de la grâce divine, elle se précipite dans l'iniquité à la moindre occasion. De même que le bois aride mis sur le feu s'enflamme à l'instant, ainsi notre nature, privée de la grâce, est entraînée au mal, je ne dis pas seulement par l'exemple des méchants, mais par les motifs les plus frivoles. « Ne savez-vous pas, dit l'Apôtre, qu'un peu de levain aigrit toute la pâte ? » Nescitis quia modicum fermentum totam massam corrumpit ? I Cor. V, 6. Le levain, c'est de la pâte corrompue, dont la force est si grande, que si on en mêle une petite quantité à un tas de farine, et qu'on les laisse ensemble pendant quelque temps, la farine entière s’aigrit : vive image de l'influence du péché ! Aussi est-il plus facile à un seul pécheur de pervertir beaucoup de justes, qu'il ne l'est à beaucoup de justes de retirer du mal un seul pécheur. Sans parler d'Arius et des autres hérétiques qui inoculèrent à un si grand nombre d'hommes le poison de l'erreur, qu'il me suffise de citer l'exemple de Luther, que les personnages les plus illustres par leur sainteté et leur science ne purent ramener à la vérité ni par leurs discours, ni par leurs écrits. C'est pourquoi, quand je considère la nature du mal, je trouve qu'il ressemble au vinaigre. Versez un peu de vinaigre dans un tonneau rempli de vin précieux, le tonneau de vin s’aigrira et se changera bientôt en vinaigre. Au contraire, mêlez beaucoup de vin à un peu de vinaigre, vous perdrez votre vin, et vous n'aurez pas ôté au vinaigre son âcreté. Nous n'apprenons rien si facilement que le vice, et nous n'oublions rien plus difficilement. Apprendre le mal, pour notre nature corrompue, c'est descendre le cours d'un fleuve; apprendre la vertu, c'est le remonter : il faut du travail et des efforts. Vous comprenez par là au milieu de quels périls nous nous trouvons, nous qui sommes en ce monde, dont l'apôtre saint Jean dit qu'il est « tout entier sous l'empire du malin esprit, » mundus totus in maligno positus est, I Joann. v, 19 ; où il nous faut vivre, boire, manger et dormir dans la société de lépreux, c'est-à-dire, pour parler sans figure, où la vie de notre âme, notre innocence, est exposée à mille scandales, à mille pièges, à mille séductions, à tous les entraînements d'exemples pervers ; où, selon l'image dont se sert le prophète Isaïe, « se trouve la demeure des dragons et le pâturage des autruches, » cubilo draconum et pascua struthionum, Isa. xxxiv, 13 ; où « les milans s'assemblent et se joignent l'un à l'autre, » illuc congregati sunt milvi,alter ad alterum, ibid. 15 : les milans, c'est-à-dire les oppresseurs des pauvres, qui s'abattent sur leur proie, c'est-à-dire sur les biens des petits et des faibles ; où enfin « les satyres jettent des cris les uns aux autres, » et pilosus clamabit alter ad alterum, ibid. 14, c'est-à-dire, où les hommes délicats et charnels charment nos yeux par le spectacle, soit de leurs délices et de leurs plaisirs, soit de leur faste et de leur opulence, et gagnent nos âmes à l'imitation de leur mollesse.