Re: Considérations sur le jeûne et les mortifications corporelles
Publié : lun. 06 avr. 2020 20:21
(à suivre)
Saint Paul écrivait aux chrétiens de Philippes : « Je vous le disais autrefois, et je vous le répète les larmes aux yeux, il y a des hommes qui sont les ennemis de la croix du Christ. Leur fin sera la mort; leur dieu est leur ventre; et ils se font gloire de ce qui devrait les couvrir de confusion (4). » Or, est-elle indifférente la passion qui conduit à l'idolâtrie de la chair ? Chose remarquable ! l'Apôtre ne fait mention de ses larmes que deux fois : la première, lorsqu'il reproche aux Corinthiens (5), leurs fautes et leurs erreurs; la seconde, dans ce passage de son Epître aux Philippiens; comprenant tout ce que la gourmandise renfermait de vil et de désordonné, il ne pouvait songer aux fidèles qui s'y abandonnaient sans répandre des larmes.
Quoique ces textes divers nous fournissent un légitime sujet de crainte, le châtiment que le Seigneur infligea à son peuple est encore plus effrayant. Délivrés de l'Egypte, errant à travers le désert, les Israélites se prirent tout à coup à regretter les viandes de la captivité , et à murmurer contre Dieu. Leurs désirs furent exaucés; mais en même temps Dieu les frappa d'un terrible fléau. Le lieu qui était le théâtre de cette calamité reçut le nom de sépulcres de la concupiscence (6), nom qui désignait et le péché du peuple hébreu, et l'expiation dont ce péché avait été suivi. Notez que la concupiscence en question n'était pas celle dont l'objet est essentiellement mauvais. Elle avait pour objet quelques aliments particuliers qui n'étaient même pas défendus par la loi. Mais si la qualité de ces aliments n'offrait rien de répréhensible, le désir qu'ils excitaient était désordonné; et c'est à cause de cela que les Israélites furent sévèrement châtiés.
Quelle sera donc l'excuse des chrétiens qui, sans nécessité aucune, font usage de la viande dans les temps où elle est défendue, par habitude ou par vanité pure ? Comment se disculperont-ils, alors qu'ils devraient éviter tout ce qui rappelle l'indiscipline des hérétiques ? Dieu a puni un désir excessif de cette espèce d'aliment quand aucun précepte ne les interdisait : quel traitement réserve-t-il à ceux qu'une loi formelle de l'Eglise oblige à l'abstinence, et qui la transgressent au scandale de tant de fidèles ?
Le jugement de Dieu, songeons-y bien, n'est pas le jugement des hommes. Qui de nous aurait estimé criminel le penchant qui porta les enfants de Jacob à souhaiter une nourriture dont ils étaient privés depuis longues années ? Mais la balance divine a d'autres poids que la balance humaine, et elle condamne ce que nous aurions absous. Or, Dieu est aujourd'hui le même qu'autrefois : ses jugements ne sont pas moins rigoureux, encore que sa colère ne se déchaîne pas autant ici-bas. Considérera-t-il d'un œil indifférent les inventions modernes d'une gourmandise raffinée, ces mets pleins de recherche qui irritent les sens, engloutissent les fortunes, privent les pauvres de nombreux soulagements ? Ô Seigneur ! votre colère, au jour du jugement, s'exercera avec justice, et votre sentence, inflexible comme la vérité, tombera d'une manière accablante sur ces malheureux qui, insensibles envers vous et envers vos pauvres, ne sont généreux que pour leur ventre !
Dans ce monde lui-même, l'intempérance a amené et amène chaque jour d'innombrables calamités. La plus affreuse de toutes est certainement celle qui atteignit le genre humain, en conséquence du péché du premier homme. Mais en quoi consista ce péché, sinon en la transgression de l'ordre qui défendait de toucher au fruit de l'arbre de La science (7) ? Bien qu'il y ait eu intérieurement un péché d'une autre espèce, à l'extérieur nous n'apercevons d'autre précepte qu'un précepte d'abstinence, et d'autre prévarication qu'une prévarication de gourmandise. C'est aussi la gourmandise qui ravit à Esaü son droit d'aînesse en échange d'un mets fort ordinaire (8) ; la gourmandise fut un des crimes qui attira sur Sodome tant de malédictions (9); la gourmandise conduisit Loth où ne l'avaient point conduit les exemples des Sodomites; la gourmandise réduisit Noé dans un état qui lui valut les moqueries de son propre fils (10); la gourmandise fut la cause du martyre de saint Jean-Baptiste, car le tyran n'aurait pas donné l'ordre de le décapiter, s'il n'eût été dominé par le vin (11).
Voilà quelques-uns des maux dont la gourmandise est la source. Aussi saint Jean Climaque l'appelle-t-il le principal de nos ennemis, la porte des vices, la ruine d'Adam, la perte d'Esaü, le fléau des Israélites, l'ignominie de Noé, la destruction des habitants de Gomorrhe, le crime de Loth, la mort des enfants d'Hélie, l'avant-coureur de toutes les impuretés. Il lui donne ces noms, parce qu'elle est la cause des maux que ces noms désignent. Par contre, quel n'est pas le prix de la vertu qui écrase la tête de la vipère, auteur de tant de ravages ?
(4) Philip., III, 18.
(5) II. Cor., II.
(6) Num., XI, 34.
(7) Gen., II.
(8) Ibid., XXV.
(9) Ezech,, XVI.
(10) Gen., IX et XIX.
(11) Matth., VI.