Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour la Fête du Très Saint Sacrement
Publié : dim. 19 juin 2022 16:38
(à suivre)PREMIER SERMON POUR LA FÊTE DU TRÈS-SAINT SACREMENT,
OÙ L'ON EXPLIQUE L'ÉVANGILE ; PUIS ON MONTRE QUE TOUTES LES PROPRIÉTÉS DE LA NOURRITURE CORPORELLE SE TROUVENT SPIRITUELLEMENT DANS LE SACREMENT DE L'EUCHARISTIE, COMME L'ENSEIGNE LE CONCILE DE FLORENCE.
Caro mea vere est cibus, et sanguis meus vere est potus.
Ma chair est véritablement viande, et mon sang est véritablement breuvage.
Joan. VI, 56.
Très-chers frères, quoique tous les mystères que la foi catholique nous propose aient droit à une égale croyance, parce qu'ils s'appuient également sur la révélation de Dieu, il en est cependant quelques-uns de plus difficiles à comprendre. De ce nombre est la puissance de la grâce, qui élève l'homme au-dessus de sa nature, le renouvelle, et en le faisant renoncer à son ancienne manière de vivre, le transforme en une autre créature. De là vient qu'ayant entendu le Seigneur parler de ce sujet, Nicodème, quoique maître en Israël, ne put comprendre et fit question sur question. Ainsi, comme le Seigneur disait, qu'il faut que l'homme naisse de nouveau, pour être digne du royaume des cieux, son interlocuteur étonné s'écria : « Comment peut naître un homme, qui est déjà vieux ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère, pour naître une seconde fois ? » Jésus-Christ ayant répondu que cela avait lieu par la vertu du Saint- Esprit, qui faisait vivre l'homme d'une vie spirituelle et nouvelle, Nicodème, non moins étonné qu'auparavant, demanda : « Comment cela se peut-il faire ? » Alors Jésus lui dit : « Quoi, vous êtes maître en Israël, et vous ignorez ces choses ? En vérité, je vous déclare, etc. Si vous ne me croyez pas, lorsque je vous parle des choses de la terre, comment me croirez-vous, quand je vous parlerai des choses du ciel ?» Joan. III, 1 et seq.
Quand donc, Seigneur, avez-vous parlé d'intérêts terrestres, vous qui toujours avez appelé les hommes à l'amour des choses célestes et au mépris des choses de la terre ? Jamais assurément. Mais ici, mes frères, il appelle terrestres les enseignements de la philosophie morale, qui sont une partie, et une partie non méprisable de la loi divine ; il les qualifie de terrestres, parce que la lumière de la raison humaine y peut atteindre. C'est comme s'il disait : « Quand je vous communiquais des enseignements accessibles à la raison humaine, vous ne me croyiez pas ; bien plus, les pharisiens, esclaves de l'avarice, se moquaient de ma doctrine, lorsque j'invectivais contre l'avarice et la passion des richesses ; comment donc me croirez-vous, si je vous parle des choses célestes, qui sont au-dessus de la portée de l'esprit humain ? » Or, tels étaient les enseignements que le Sauveur donnait alors à Nicodème sur la régénération de l'homme par l'infusion de l'Esprit.
Ces mystères sont donc presque inaccessibles et incompréhensibles pour ceux qui n'en ont pas l'expérience. Aussi le Seigneur dit- il dans l’Apocalypse : « Je donnerai au victorieux une manne cachée, et un nom nouveau, que nul ne connaît, que celui qui le reçoit. » Vincenti dabo manna absconditum, et nomen novum, quod nemo scit, nisi qui accipit. Apoc. 11, 17. Par ce nom nouveau il est clair qu'il faut entendre un être nouveau, une nouvelle vie. Et à moins de la recevoir, personne ne connaît cette vie ; c'est-à-dire, personne ne sait combien elle est haute, pure et heureuse.
Mais à quoi bon ce préambule ? – C'est qu'aujourd'hui nous avons à parler du moyen qui procure aux justes cette vie nouvelle, de la nourriture divine qui les rend en quelque sorte divins, c'est-à-dire de l'Eucharistie, de ses propriétés et de ses effets merveilleux. Il faut donc supplier Celui qui est contenu dans ce sacrement,de nous éclairer de sa lumière, afin que nous puissions parler dignement et intelligiblement d'un si grand mystère. Que si nous ne pouvons saisir pleinement ce qui sera dit, contentons nous de la foi; car nous sommes tenus, non de comprendre, mais de croire. Ce sera même pour nous une occasion de perfectionner notre foi, qui est d'autant plus méritoire, que la raison humaine lui prête moins d'appui.
Nous exercerons en même temps notre charité, comme le Seigneur l'a figuré dans la loi, en ordonnant qu'aucune partie des chairs de l'agneau pascal ne fût réservée pour un autre jour : « S'il en reste quelque chose, dit-il, vous le brûlerez dans le feu. » Exod. XII, 10.
Qui pensera que ce précepte du Seigneur ne cache pas un mystère ? Gardons-nous de croire que la sagesse divine prescrive quelque chose d'oiseux ou de superflu. Qu'a-t-elle donc voulu insinuer ici ? Elle a voulu nous donner à entendre que, dans le mystère de l'agneau pascal, immolé pour nous sur la croix, ce qui est au-dessus de la portée de l'esprit humain, doit nous exciter davantage à aimer Dieu ; car nous voyons par là que la magnificence et la tendresse de la bonté divine ont été telles à l'égard des hommes, que pour notre salut elle a opéré des œuvres qui surpassent toute intelligence humaine, des œuvres qu'il n'est guère moins étonnant que les hommes aient crues, qu'il ne l'est que Dieu les ait faites. Ainsi, ce qui est pour les incroyants l'occasion d'une plus grande infidélité, alors qu'ils ne croient pas à la réalité de ce que leur esprit ne saisit pas, est pour nous un excitant à un plus grand amour de Dieu, quand nous contemplons la munificence de la libéralité divine, qui a fait pour les hommes ce que leur intelligence est impuissante à comprendre. C'est donc ainsi, qu'à l'exemple des Juifs, nous brûlons, par le feu de la charité, ce dont notre intelligence ne peut se nourrir.
Pour entendre aujourd'hui, dans ces sentiments, les propriétés et les mystères de l'agneau pascal, implorons humblement l'assistance céleste par l'intercession de la très-sainte Vierge.
Ave, Maria.