I.
Notre Seigneur pouvait bien, sans se déplacer, rendre la santé aux malades et la vie aux morts. Cependant, pour condescendre aux désirs de ce chef qui l'implorait, et en même temps pour affermir la foi encore faible de cet homme, il part avec lui, accompagné d'une grande multitude de peuple qui se trouvait là rassemblée. Il est permis de demander ici pourquoi le Sauveur, accédant à la demande du chef de synagogue, consentit à l'accompagner et à se rendre corporellement avec lui auprès de sa famille, tandis que, non -seulement il avait refusé cette faveur à l'officier qui la sollicitait avec instance pour son fils malade à Capharnaüm, mais avait adressé à ce père de graves reproches en lui disant : « Si vous ne voyez des miracles et des prodiges, vous ne croyez point.»
Je me souviens d'avoir posé la même question dans l'évangile où ce dernier fait est rapporté, et d'avoir répondu que la raison de cette différence, dans des circonstances si semblables d'ailleurs, devait être attribuée bien moins aux personnes elles-mêmes qu'aux secrets desseins de Dieu et à la liberté de ses actes. Aujourd'hui, je remarque dans la manière d'agir de ces deux hommes une raison nouvelle de la différence de conduite de notre Seigneur.
L'officier se contenta de demander en paroles que Jésus vînt avec lui; mais ce chef ajouta aux paroles ce profond témoignage d’humilité intérieure et extérieure que vous avez pu tout à l'heure admirer. Or, le Prophète dit de la prière que soutient l'humilité : « Le Seigneur a pris en considération la prière des humbles et il ne l'a point méprisée. »
Respexit in orationem humilium, et non sprevit preces eorum, Ps. ci, 18. Je ne m'étonne plus maintenant que le Sauveur se soit entièrement prêté aux désirs du chef de synagogue, qu'il l'ait suivi, et que, dans le chemin, il ait affermi sa foi chancelante, tandis qu'il refusa à l'officier de l'accompagner et qu'il lui adressa des paroles sévères.
Pendant que notre Seigneur se rendait à la maison du chef de synagogue, pour ressusciter sa fille, une femme affligée depuis douze ans d'un flux de sang, laquelle avait inutilement dépensé tout son bien pour obtenir quelque soulagement des médecins, reçut miraculeusement sa guérison. Cette femme, excitée par le bruit des prodiges de Jésus, en même temps qu'elle était éclairée par l'esprit de Dieu, avait conçu une confiance si grande dans la vertu et la puissance du Sauveur, qu'elle se disait avec l'assurance la plus parfaite : « Si j'ai seulement le bonheur de toucher son vêtement, je serai guérie.» La guérison de cette femme, mes frères, peut fournir matière à de nombreuses considérations. Comme les maladies corporelles que Jésus a fait disparaître, sont autant d'images des maladies spirituelles, il faut d'abord chercher quelle maladie de l'âme est figurée par cette perte de sang. Je pense que ce désordre physique dont l'art et les médicaments sont impuissants à arrêter le cours, désigne les hommes dont les habitudes vicieuses sont tellement enracinées que, les ayant fait passer en quelque sorte dans leur nature, ils subissent le flux et l'entraînement de leurs désirs et de leurs convoitises qu'à peine ils peuvent réprimer. Quelques-uns même en sont arrivés à ce degré de perversité, qu'ils prétendent ne pouvoir plus commander à leurs passions ni les soumettre au joug de la raison. Voici, en effet, la différence qui existe entre les hommes vertueux et les hommes vicieux. Les premiers ne perdent jamais de vue ce précepte de l’Ecclésiastique : « Ne vous laissez pas aller à vos mauvais désirs, et détournez- vous de votre propre volonté, » Eccli. XVIII, 30, car, dit encore le même auteur, « l'homme bon appuie le couteau sur sa gorge ( c'est-à -dire sur ses convoitises), pour rester maître de son âme, » Prov. XXIII, 1. Les autres, au contraire, oublient cette recommandation, et, comme leur raison est engourdie dans un funeste sommeil, ils sont emportés avec tant de violence par la fougue de leurs passions, qu'ils peuvent à peine y résister. « Ils se sont abandonnés à toutes les inclinations de leur cœur, » Ps. LXXII, 7, et ils ont tellement dégénéré de la dignité à laquelle Dieu a élevé la créature raisonnable, que, devenus semblables à la brute, ce n'est plus leur raison, mais leurs aveugles instincts qu'ils prennent constamment pour guides.