Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le Ier dimanche de Carême
Publié : lun. 27 févr. 2023 12:11
(à suivre)Louis de Grenade a écrit :
QUATRIÈME SERMON POUR LE PREMIER DIMANCHE DE CARÊME,
où l'on parle des trois ennemis de l'âme, et des trois principaux moyens de les combattre.
Ductus est Jesus, in desertum a Spiritu ut tentaretur a diabolo.
Jésus fut conduit par l'Esprit dansle désert, pour être tenté par le diable, etc.
Matth. IV, 1.
Quiconque examine attentivement, d'un côté, les périls de la vie humaine, les diverses tentations auxquelles elle est en butte, et la férocité d'ennemis implacables, et, de l'autre côté, notre sécurité et notre somnolence, se demandera toujours avec surprise comment il peut se faire que nous croupissions dans une telle insouciance, au milieu des dangers que court notre salut. Nous voyons les chefs, à la fidélité desquels a été confiée la garde d'une forteresse assiégée par les ennemis, imaginer chaque jour quelque chose de nouveau pour la défense de la place, recourir à moyens sur moyens, ne prendre ni nourriture, ni repos, ni sommeil, qu'avec inquiétude et préoccupation, tant que le péril menace. Si des hommes défendent avec tant de zèle et d'ardeur les places qui leur sont confiées, avec quelle ardeur ne devrions-nous pas veiller au bon état de notre âme, duquel dépendent la vie et le salut éternels ?
Nous sommes assiégés par l'éternel ennemi du genre humain et par ses satellites. « Le démon, votre ennemi, dit saint Pierre, tourne autour de vous comme un lion rugissant, cherchant qui il pourra dévorer. » I Petr. v, 8. Le bienheureux Job n'affirme-t-il pas que la vie humaine est une guerre, une tentation ? Job, VII, 1. « Personne, dit ici saint Grégoire, juste ou injuste, n'est à l'abri des tentations: celui-ci, vide de vertus, ne peut s'élever au ciel; les vertus de celui-là le conduisent parfois à sa perte. » N'est-ce pas là le perpétuel travail de notre ennemi, qui ne fait rien,ne machine rien, n'a d'autre préoccupation, que d'imaginer chaque jour de nouveaux artifices pour nous perdre ? L'Apôtre l'insinue, quand il dit : « Je craignais que le tentateur ne vous eût tentés. » I Thessal. 111, 5. En effet, cette détestable fonction, il l'exerce continuellement, jour et nuit, sans relâche, sans fatigue. C'est de lui qu'Isaïe dit symboliquement : « Il n'y en aura pas un dans ses troupes qui sente la lassitude ou le travail ; il ne dormira, ni ne sommeillera ; il ne quittera jamais son baudrier, et pas un seul cordon de ses chaussures ne se rompra dans sa marche. Ses flèches sont aiguës, son arc toujours tendu. » Isa. v, 27. Quoique ces mots aient été dits d'ennemis visibles, ils conviennent encore mieux à des ennemis invisibles.
Qui pourrait peindre les forces et la puissance d'un tel ennemi ? Le Seigneur y
fait une allusion cachée, quand il dit entre autres choses : « On ne le met pas en fuite avec les flèches ; les pierres poussées avec la fronde sont pour lui comme un brin de paille. Le marteau est pour lui un fétu, et il se moque de la lance. » Job, XLI, 19.A une si grande puissance se joint l'ardeur, la confiance dans la victoire, et sa malice invétérée, son opposition à notre salut, lesquelles redoublent sa force et son audace. C'est encore de lui que le Seigneur dit : « Il engloutit un fleuve sans en être étonné, et il se promet d'attirer dans sa gueule le Jourdain même. » Job. XL, 18. Le Jourdain, c'est la terre des fidèles, qui tous, dans le baptême du Christ, ont été plongés dans les eaux du Jourdain. Les autres fleuves, ce sont les infidèles, qu'il sait lui appartenir en propre. Non content d'une si grande portion du monde, il veut encore absorber celle que le Seigneur a choisie pour lui, et qu'il a purifiée par le saint baptême. Son unique étude étant de faire la guerre à Dieu, il s'attaque de préférence aux élus de Dieu. Il harcèle avec audace et avec confiance non seulement ceux qui sont compris sous le nom de peuple,mais aussi les religieux les plus retirés, ceux qui non contents d'être séparés du peuple par leurs fonctions et leur dignité, s'enferment dans les cloîtres pour échapper à la contagion du monde. Car, dit le Prophète, « il se rira de toutes les fortifications, il fera des levées de terre, et les prendra. Ipse super omnem munitionem ridebit, et comportabit aggerem, et capiet eam. Habac. 1, 10. Tu auras beau fuir au loin, t'enfermer dans les cloîtres, comme dans une citadelle ; il trouvera toujours un passage pour y faire entrer le monde et les passions mondaines ; et quoique tu aies fui le monde, tu seras suivi du monde dans ta retraite. C'est pour cela qu'il est écrit : « Il se couchera sur l'or comme sur le limon ; » parce que les justes qui sont désignés par l'or, il les terrasse souvent par la puissance de ses tentations, et les foule aux pieds comme un vil limon.
Si vous demandez d'où vient à ce monstre une telle rage, une telle soif de perdre les âmes, sachez qu'elle vient de sa haine de Dieu. Précipité, pour son orgueil, dans l'horrible chaos, du haut des demeures célestes où il avait été établi, demeures que le Seigneur voulut donner à ses élus de la terre ; enflammé, d'un côté, de haine contre Dieu, et, de l'autre desséché d'envie contre la nature humaine, ne pouvant cependant nuire à Dieu, qu'il hait pour cela même, il tourne toute sa rage contre les créatures de Dieu. L'ange, dans l’Apocalypse, nous avertit de ce danger : « Malheur à la terre et à la mer, parce que le diable est descendu vers vous plein de colère, sachant le peu de temps qui lui reste. » Apoc. XII, 12. Après ce temps, il n'aura plus sur qui sévir, sur qui faire tomber sa fureur. Ayant un ennemi si puissant, si infatigable, si féroce, qui, jour et nuit, nous poursuit d'une telle haine et avec tant d'audace, comment nous malheureux et prodigues de notre salut, dormons-nous avec tant de sécurité sur les deux oreilles, et ne veillons-nous pas au milieu d'un tel péril ? Il est constant qu'il n'y a pas de péril plus grand, pas de guerre plus terrible, pas de conflit de si longue durée, pas d'ennemi plus acharné, pas d'intérêts plus importants. Comment donc peut-il se faire que, dans des circonstances telles, nous restions engourdis à ce point, et, quand l'ennemi est à nos portes, que nous trouvions le loisir de nous livrer à des jeux d'enfants ?
Mais on dira : Moi qui suis homme, et qui passe ma vie au milieu de ces assaillants, je ne sens rien des périls, des terreurs dont tu fais tant de bruit. Jusqu'ici je n'ai connu, ni combat, ni violence, ni importunité. Saint Chrysostome( in Matth.) répond : « Commence à résister à tes désirs, et alors tu comprendras combien sont forts les esprits mauvais, qui te poursuivent. C'est un combat périlleux ; mais glorieuse est la victoire, quand on est arrivé au point de haïr ce qu'on aimait, d'aimer ce qu'on haïssait. » Qui ne voit la difficulté ? Donnons un exemple. Tu nourris depuis longtemps une haine implacable contre un individu qui t'a outragé; tu ne lui parles pas, tu ne le regardes pas : fais violence à ton cœur, pardonne l'injure, et réconcilie-toi ; tu sentiras alors la puissance de l'ennemi. — Tu es épris d'un amour impudique pour une femme : efforce-toi de rompre cette chaîne qui t'a tenu si longtemps captif; et si tu gardes sous ton toit cette complice de tes désordres, si elle t’est chère, si elle est si nécessaire aux soins de ton ménage, que tu ne peux te passer d'elle, et qu'elle est comme tes pieds, tes mains, tes yeux ; efforce-toi, dis-je ; de crever cet œil, de couper ces mains, ces pieds, pour n'avoir pas toujours sous les yeux et sous la main l'ennemie domestique de ta pudeur et de ton innocence ; et, quand tu auras fait ces efforts, viens alors me parler des forces et de la puissance de cet ennemi. Est-il besoin d'en dire davantage ? Depuis combien d'années ne viens-tu pas à cette sainte maison de Dieu ? Combien de sermons n'as-tu pas entendus, où on t'a dit tant de choses contre l'habitude de jurer, de médire, de calomnier, contre les jugements téméraires, les imprécations, les mauvais désirs ; où on te mettait sous les yeux tant de menaces, et de vérités terribles, tant de cruels supplices réservés aux méchants; où tant de fois on ta recommandé la prière, la pénitence, l'approche de la sainte Eucharistie, pratiques accompagnées de tant d'avantages ? Est-ce que tant de voix, tant de récompenses, tant de supplices, tant d'années pendant lesquelles on t'inculquait toujours les mêmes vérités, ont pu te faire, ou retrancher un de ces vices, ou saisir une de ces vertus ? Si donc avec tant de moyens, tant de machines employées si longtemps à battre en brèche ton cœur, on n'a rien gagné du tout, n'est-ce pas une preuve suffisante de la puissance de cet ennemi, qui t'a fait, toi chrétien, et croyant fermement aux paroles de Jésus-Christ, écouter la doctrine de Jésus-Christ, comme tu aurais écouté des fables, des radotages et des niaiseries ?