Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le IIIème dimanche de Carême
Publié : dim. 12 mars 2023 18:53
(à suivre)Louis de Grenade a écrit :
DEUXIÈME SERMON POUR LE TROISIÈME DIMANCHE DE CARÊME,
où, 1 ° on donne les raisons pour lesquelles Dieu permet que les hommes soient obsédés par les esprits impurs ; 2° où l'on traite trois points qui sont exposés brièvement dans l'exorde de ce discours.
Et erat ejiciens dæmonium, et illud erat mutum. Et cum ejecisset dæmonium, locutus est mutus, et admiratæ sunt turba.
Jésus chassait un démon qui était muet; le démon étant sorti, le muet parla, et la foule était ravie d'admiration.
Luc. XI, 14.
CHERS FRÈRES,
Division. — Je me suis proposé de traiter trois points qu'il est très-important de connaître.-D'abord, quels sont les maux dont souffre l'âme, de laquelle le démon a pris possession. — Ensuite, par quels moyens on peut se délivrer de ces maux et recouvrer la santé de l'âme. — Enfin quels sont les principaux signes, les indices auxquels on reconnaît que cette santé est recouvrée. — Ces trois points sont bien appropriés à ce saint temps ; je vais donc les développer dans le présent discours, après avoir toutefois exposé en peu de mots l'histoire évangélique, qui y porte la lumière.
« Jésus chassait un démon qui était muet ; le démon étant sorti, le muet parla, et la foule était ravie d'admiration. Mais quelques-uns d'entre eux dirent : Il ne chasse les démons que par Beelzebub, prince des démons, etc., etc. » Luc. XI, 14-28. ( ...) Ave Maria.
L’Évangile de dimanche dernier nous a présenté une Chananéenne, tourmentée par le démon ; l’Évangéliste saint Luc nous offre aujourd'hui un homme obsédé par le même démon. Avant d'aborder notre sujet, il ne sera pas déplacé de rechercher pourquoi le Seigneur, sans la volonté duquel les démons ne peuvent rien sur les hommes, permet si souvent que les hommes soient non-seulement obsédés, mais cruellement tourmentés par ces esprits infernaux. Cette question a de l'analogie avec celle que, dans Cicéron, touche en peu de mots Épicure, cherchant à bannir la Providence.
« Si Dieu, dit-il, a tout fait en vue de notre bien-être, pourquoi a-t-il procréé les vipères. » De la même manière nous pouvons aussi rechercher pourquoi Dieu, créateur des hommes qu'il aime, souffre que ceux qu'il entoure d'une sollicitude si paternelle, soient obsédés et torturés par ces vipères infernales. Les saints Pères en apportent bien des causes.
D'abord, aujourd'hui que les miracles paraissent avoir cessé, la foi chrétienne reçoit une éclatante confirmation de ce fait, que souvent nous voyons une femme illettrée, obsédée du démon, parler grec et latin avec facilité, et divulguer des choses cachées et inconnues à elle-même et aux autres. Nous voyons par là qu'il y a une puissance supérieure à la puissance humaine, et que ce que la foi catholique avance des démons est vrai. Ensuite, quand nous voyons ces démons, par la vertu du nom du Christ, quitter en gémissant et en criant les corps qu'ils obsédaient, nous reconnaissons clairement aussi ce que la même foi enseigne de la force, de la puissance, de la divinité de ce nom mille fois saint; puisqu'à la seule invocation de ce nom toute la puissance des démons cède bon gré mal gré, et déserte la place qu'elle avait occupée. Cet argument est si efficace, que saint Cyprien contre Démétrien, et Lactance contre les gentils, l'emploient avec force et succès, pour affermir notre foi. De nos jours même, des exemples sont venus confirmer cet argument. Car un homme asservi aux intérêts matériels et aux plaisirs du siècle, ayant rencontré par hasard une jeune fille, obsédée du démon, qui lui révéla des entreprises secrètes qu'il avait formées, fut tellement étourdi de ce qu'une inconnue, une étrangère lui découvrait des choses qu'il ne croyait connues que de Dieu et de lui seul, qu'éclairé d'une lumière en quelque sorte miraculeuse, il changea de conduite, se convertit,distribua ses biens aux pauvres, et passa saintement le reste de sa vie.
Une autre cause de cette permission divine, c'est que,par là, nous pouvons, tant bien que mal, conjecturer les tourments de l'enfer, dont les damnés sont torturés par les démons, en cela les ministres de Dieu ; ce qui nous engage à régler notre vie de manière à ne pas tomber aux mains de ces impitoyables bourreaux. C'est pour la même raison que Dieu envoie en cette vie tant de maladies graves, tant de douleurs et de tortures du corps, afin que ces souffrances nous donnent au moins quelque idée des châtiments éternels ; et que, comme on dit, nous jugions du lion par ses griffes. En effet le mauvais riche pensait que ce serait un puissant stimulant à la vertu, si les hommes connaissaient les effroyables supplices de l'enfer ; voilà pourquoi il demandait que Lazare fût envoyé à ses frères, afin que ce dernier, comme témoin oculaire, fit connaître l'épouvantable vérité. Mais l'intensité des douleurs et des peines de cette vie devrait nous suffire. Car s'il n'est pas de médicament si amer, si pénible, auquel les hommes ne soient prêts à se soumettre volontiers, pour se délivrer des douleurs aiguës de la podagre, de la colique, de la pleurésie, etc., pourquoi ne se soumettraient-ils pas aux travaux bien moins pénibles de la vertu et de la pénitence, pour se soustraire aux tortures de l'enfer, que la foi catholique affirme être bien autrement douloureuses ?
Il n'est donc pas nécessaire de descendre vivants dans l'enfer, pour que la vue de tels supplices nous détourne du péché ;puisque pour cela il suffit, ou d'avoir vu dans les autres, ou d'avoir souffert en nous-mêmes les tortures de cette vie.Car, je puis l'affirmer, quand même, dans cet horrible séjour de l'expiation, il n'y aurait qu'une de ces douleurs, fût-elle légère ; cependant, comme elle serait éternelle, cette pensée devrait suffire pour nous faire embrasser même le genre de vie le plus rude, pour n'avoir pas à subir des maux indicibles et qui ne finissent point. Aussi une femme illustre et vertueuse, souffrant cruellement des douleurs de l'enfantement, qui lui faisaient venir à la pensée les tortures de l'enfer, ne pouvait s'étonner assez de l'aveuglement des pervers, et elle s'écriait : « Si telles sont les tortures de l'enfer, si on a pu les comparer à celles de ce grand travail de la nature, comment se fait-il que les hommes commettent si facilement des crimes qui les exposent à une telle expiation ? » C'est donc un grand bienfait de Dieu qu'il y ait dans cette vie de poignantes douleurs corporelles, et qu'on y soit tourmenté par les démons ; ces douleurs et ces tourments nous donnent au moins quelque idée des intolérables supplices à venir.