(à suivre)SECOND SERMON POUR LE IIIe DIMANCHE APRÈS PÂQUES.
Plorabitis et flebitis vos, mundus autem gaudebit ; vos autem contristabimini, sed tristitia vestra vertctur in gaudium.
Différence des justes et des méchants dans leurs joies et dans leurs destinées. Explication de l'Évangile du mauvais riche et de Lazare.
Vous pleurerez et vous gémirez, et le monde sera dans la joie. Vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse se changera en joie. Joan. XVI, 20.
La philosophie reconnaît trois espèces de biens : l'honnête, l'utile et l'agréable. Quoique le dernier soit d'un ordre inférieur, cependant il allume dans les hommes une soif si ardente, que des philosophes ont prétendu que la volupté est le souverain bien de l'homme. Épicure, le premier, a soutenu cette opinion ; il fut suivi de beaucoup d'autres, qui étaient si enthousiasmés de ce philosophe, qu'ils faisaient représenter son image sur des tableaux, sur des vases, et la portaient même gravée sur leurs anneaux ; affirmant qu'il avait découvert la vérité et dissipé les plus grandes erreurs. Vint ensuite Lucrèce, si ardent zélateur de cette doctrine impie, qu'il alla jusqu'à dire qu'en la personne d’Épicure s'était levé sur le monde un nouveau soleil. Toutefois la plupart des philosophes ont fini par la réfuter vigoureusement, comme la source de tous les vices et de toutes les erreurs.
Mais Mahomet, ce premier-né de Satan, et, après lui, Luther, ont fait revivre cette doctrine, et l'ont en quelque sorte tirée des enfers ; leurs maximes empoisonnées et détestables bannissent toute bonne œuvre, et lâchent les rênes à la volupté et à la liberté de la chair. Et quoique nous détestions ces prédicants d'erreurs, assis dans la chaire de pestilence, et que leurs noms mêmes nous fassent horreur, néanmoins, la plupart des hommes ne détestant que de bouche leur doctrine et leurs noms, semblent en réalité, et par la dépravation de leurs mœurs, les avoir choisis pour guides de leur conduite.
En effet, tous ceux qui poursuivent partout le plaisir, qui ne cherchent que leur bien-être et les délices de la chair, qui ne laisseraient point passer la moindre partie du jour sans quelque jouissance matérielle, qui enfin, suivant l'Apôtre, ennemis de la croix de Jésus-Christ, c'est-à-dire, de toute souffrance, se font un dieu de leur ventre, Philipp. III, 18 et 19, au service duquel eux et toute leur famille sont occupés, et tout leur patrimoine employé ; ceux-là ne se bornent-ils pas à condamner en paroles Épicure, Luther et Mahomet, tandis qu'ils les suivent véritablement dans leurs mœurs et dans la pratique de la vie ?
Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le IIIème dimanche après Pâques
Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le IIIème dimanche après Pâques
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade pour le IIIème dimanche après Pâques
(à suivre)Les mortels embrassant donc avec tant d'avidité tout ce qui promet des douceurs et des joies, le divin Maître pour remédier à un tel égarement, et les ramener des jouissances charnelles et mondaines aux jouissances spirituelles et aux vraies délices, traite, dans le saint évangile de ce jour, la question du vrai et du faux bonheur. Il dit donc :
« Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus, et encore un peu de temps et vous me verrez, parce que je retourne à mon Père. »
Ainsi, en l'absence du Seigneur, le chagrin survient et la joie se dérobe ; mais, à son retour, la tristesse fait place à la joie. Comme cela devait s'accomplir au moyen de la passion et de la résurrection, dans laquelle Jésus-Christ notre Seigneur, après avoir dérobé sa présence à ses disciples pendant trois jours, la leur rendit bientôt après ; ceux-ci, qui étaient loin de s'attendre à la résurrection, ignoraient ce que le Seigneur voulait dire par ces paroles, et se demandaient avec perplexité quelle pouvait en être la signification. Quant au Seigneur, comme il parlait de sa passion et de sa résurrection, dont l'une devait les accabler de tristesse, et l'autre les inonder de joie, il prit occasion de leur anxiété pour leur parler de la joie fausse du monde, et de la vraie joie, et commença ainsi :
« Vous vous demandez les uns aux autres ce que je voulais vous dire par ces paroles : Encore un peu de temps, etc. En vérité, je vous le dis, vous pleurerez et vous gémirez, et le monde sera dans la joie ; vous serez dans la tristesse,mais votre tristesse se changera en joie. »
Ainsi la joie des justes, commençant par la tristesse, se termine par un bonheur qui ne finira jamais. Au contraire, la joie du monde, commencée par une gaîté que bornent les étroites limites de la vie, finira en une misère éternelle, comme il le dit ailleurs : « Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous pleurerez ; » et encore : « Malheur à vous riches, parce que vous avez ici votre consolation. » Luc. VI, 24. Dans le livre de Job il est écrit aussi de la vaine joie des méchants : « Ils battent le tambour et jouent de la harpe ; ils se divertissent au son des instruments de musique. Ils passent leurs jours dans les plaisirs, et en un moment ils descendent au tombeau. » Job. XXI, 12, 13. Quant à la joie des justes, notre Seigneur l'assimile en ces termes à la joie d'une femme en travail : « Lors qu'une femme enfante, elle est dans la douleur, parce que son heure est venue. Mais après qu'elle a enfanté un fils, elle ne se souvient plus de ses maux, dans sa joie d'avoir mis au monde un homme. De même vous, vous êtes maintenant dans la tristesse ; cependant je vous reverrai, votre cœur se réjouira, et personne ne vous ravira votre joie. »
On voit clairement par là quelle est la différence entre la joie des justes et celle des impies; et par suite quelle est la destinée des uns et des autres. Car la tristesse momentanée des justes se changera en un éternel bonheur, tandis que la joie éphémère des méchants sera suivie d'un deuil sans fin.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade pour le IIIème dimanche après Pâques
(à suivre)Au surplus, la nature nous présente, chaque année, dans les arbres et dans les herbes une image analogue. Car, pendant l'hiver, les arbres se dépouillent de fleurs, de feuilles et de tous leurs ornements, conservant toutefois une vie cachée qui se révélera en son temps ; au contraire, le foin, les herbes, les plantes inférieures gardent, pendant l'hiver, leur verdeur et leur éclat. Néanmoins, au retour de l'été, elles se dessèchent et perdent avec la vie toute leur parure, tandis que les arbres, qui semblaient morts, sortent de leur engourdissement, reprennent vigueur, se couvrent de feuillage, de fleurs et de fruits délicieux. Qui donc ne verrait dans cette image naturelle la différence qu'il y a entre le sort des justes et celui des pervers ?
L'Apôtre dit aux justes : « Vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ. » Colos. III, 3. En effet, lisez les vies des saints, contemplez leur extérieur : ils vous paraîtront vils et abjects. Cependant leur parure, leur vie, leur vraie et solide gloire sont cachées au dedans, là où ne pénètrent pas les yeux des mortels. Viendra néanmoins le printemps ; et ceux que l'on croyait nus et morts, brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Père. Matth. XIII, 43. Les deux états du juste sont indiqués en ce peu de mots du bienheureux Job : « C'est une lampe que les riches regardent avec mépris, quoiqu'elle soit prête à luire au temps marqué. » Lampas contempta apud cogitationes divitum, præparata ad tempus statutum. Job. XII, 5. Car l'éclat de la justice est méprisé par les orgueilleux en cette vie, où l'on se moque de la simplicité du juste ; mais celui-ci, après avoir été l'objet du dédain du monde, recevra, en son temps, auprès de Dieu, la gloire immortelle.
Alors les superbes contempteurs des bons, à la vue d'un tel renversement des choses, saisis de surprise, laisseront échapper ces paroles du livre de la Sagesse : « Voilà ceux qui ont été autrefois l'objet de nos railleries, et que nous donnions pour exemple de personnes dignes de tous les opprobres. Insensés que nous étions ! leur vie nous paraissait une folie, et leur mort honteuse. Cependant les voilà élevés au rang des enfants de Dieu, et leur partage est avec les saints. » Sap. V, 3 à 5.
Maintenant, pour ne citer qu'un seul exemple entre mille, contemplez le bienheureux Alexis qui, sans être reconnu, trouva un asile dans un coin de la maison paternelle, et vivant d'aumônes, supporta pendant dix-sept ans, avec autant de résignation que de persévérance, les outrages de serviteurs qui le vilipendaient. Mais le jour où il paya le tribut à la nature, il est trahi par une voix du ciel, il est illustré par des miracles, les empereurs Arcadius et Honorius et le souverain pontife Innocent Ier s'honorent de porter au tombeau sur leurs épaules sa dépouille sacrée. Si les hommes ont fait tant d'honneur au corps de ce saint homme, je le demande, avec quels hommages, quels concerts d'allégresse les chœurs des anges ne durent-ils pas conduire au ciel son âme très-pure ! Qu'y eut-il de plus abject que sa vie terrestre ? Quoi de plus glorieux que sa mort ? Cette splendeur qui s'est révélée au temps printanier de la mort, n'était-elle pas cachée sous l'hiver de la vie ?
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade pour le IIIème dimanche après Pâques
(à suivre)Ajoutons encore un autre exemple que rapporte saint Grégoire, et dont il fut témoin de son vivant; vous n'aurez ainsi aucun doute sur la vérité de ce fait. Il raconte donc qu'à Rome habitaient dans une fort modeste demeure trois femmes très-pieuses, pauvres des biens de la terre, mais riches de vertus. L'une, maîtresse des autres, s'appelait Rédempta, la seconde Romula ; quant à la troisième, il en ignorait le nom, quoiqu'il la connût de vue. Romula, bientôt frappée de paralysie et percluse de l'usage de ses membres, resta bien des années gisante sur son grabat, sans que le mal dont elle était atteinte lui arrachât la moindre impatience.
En effet, ses vertus se fortifiaient à proportion que diminuaient ses forces, parce qu'elle recourait à la prière avec d'autant plus d'ardeur, qu'il lui était impossible de faire autre chose. Une nuit, elle appela donc Rédempta, qui traitait ses deux compagnes comme ses filles, et lui cria : Mère, venez. Celle-ci arriva aussitôt avec son autre compagne. Comme elles étaient assises auprès du lit, tout-à-coup la cellule se trouva inondée d'une lumière venue du ciel; la clarté en était si éblouissante que les trois femmes, comme elles le rapportaient dans la suite, furent saisies d'une crainte indicible et frappées de stupeur. Car elles entendaient comme le bruit d'une grande multitude qui s'agitait ; la porte de la cellule s'ébranlait, comme secouée par une foule qui voulait entrer. Bientôt se répandit une odeur si suave qu'elle ranima leur courage, qu'avait abattu la lumière miraculeuse ; puis celle-ci disparut. Mạis le doux parfum continua d'exhaler ses senteurs pendant trois jours. La nuit d'après, la paralytique appela encore sa maîtresse ; elle demanda et reçut le viatique. Cependant Rédempta et son autre compagne n'avaient pas quitté le lit de la mourante, lorsque soudain, dans la cour, vis-à-vis la même cellule, se font entendre deux chœurs de chanteurs, l'un composé de voix d'hommes, l'autre de voix de femmes; les hommes commençaient et les femmes répondaient. Alors, pendant que, devant la cellule, se célébraient ces obsèques célestes, la sainte âme se débarrassa des étreintes de la chair. Et à mesure qu'en la conduisant au ciel les chanteurs s'élevaient, la psalmodie alla en s'affaiblissant, jusqu'à ce qu'enfin on cessât de l'entendre et de sentir la suavité des parfums.
Tel est le récit de saint Grégoire : puis, se tournant vers les riches du siècle, il s'écrie : « Ô vous qui croyez être riches en ce monde, ou qui l'êtes, comparez, si vous pouvez, vos fausses richesses aux vraies richesses de Romula. Vous, dans le pèlerinage de ce monde, vous possédez tout, et vous perdrez tout; elle, dans ce voyage, elle n'a rien cherché, et elle a trouvé tout. Vous menez une vie joyeuse, vous redoutez une mort triste ; elle a enduré une triste vie, et elle est arrivée à une mort joyeuse. Vous cherchez les hommages temporaires des hommes ; elle, méprisée des hommes, elle a trouvé pour escorte les chœurs des anges. » Homil.
Par là, mes frères, vous voyez clairement quelle différence il y a entre la vie des justes et celle des impies, et entre le sort des uns et le sort des autres après cette vie.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade pour le IIIème dimanche après Pâques
(à suivre)I.
Mais entre les nombreux exemples qui peuvent être apportés à l'appui de cette thèse, il n'en est pas de plus concluant et de plus terrible que celui du mauvais riche et de Lazare, exemple qu'a proposé le divin Maître. Comme il a les rapports les plus intimes avec le saint évangile de ce jour, dont il est comme le développement, j'ai résolu de l'expliquer dans le présent discours. Je le ferai d'autant plus volontiers, que cette sainte histoire, qui contient des enseignements très-utiles pour régler notre vie, ne se trouve pas dans les évangiles de l'année. Le Seigneur dit donc :
« Il y avait un homme riche, qui était vêtu de pourpre et de lin, et qui se traitait magnifiquement tous les jours. » Luc. XIV, 19. Il parait que ce riche était au nombre de ceux dont saint Paul disait qu'ils se font de leur ventre un dieu, au service duquel toute leur vie est consacrée. Ce riche avait donc pour ce dieu-là une religion toute particulière, puisqu'il l'honorait non-seulement les jours de fête, comme il est d'usage, mais même chaque jour ; car chaque jour il se traitait magnifiquement. C'est, en effet, le culte qu'on rend à un tel dieu. Et il s'attachait à flatter non-seulement son ventre, mais tout son corps, qui était mollement vêtu de lin et de pourpre. Or, il est facile de conjecturer quels sont les vices qui découlent de tels excès de table et de ce soin du corps. Car la luxure suit d'elle-même le luxe de la vie. En effet, après l'excès des viandes et du vin, la chair s'enflamme, le sang bouillonne, les humeurs surabondent, et la nature, qui a horreur du superflu, s'efforce de l'expulser par tous les moyens. Aussi saint Jérôme dit-il : « Le ventre, brûlé par le vin, fermente bientôt en passions; » et : « L'Etna n'est pas embrasé par le feu autant que les entrailles des jeunes gens sont enflammées par le vin et la bonne chère. »
En outre, le luxe a pour accompagnement l'inhumanité. De là ces paroles du Prophète : « Ils boivent le vin à pleines coupes, et parfumés des essences les plus précieuses, ils sont insensibles à l'affliction de Joseph. » Amos. VI, 6. Ceux qui vivent ainsi ne diraient pas avec Didon : Non ignara mali, miseris succurrere disco. Enéid. 1, 634. « Connaissant le mal, j'ai appris à secourir les malheureux. » Aussi l'Apôtre dit que notre Sauveur fut tenté et éprouvé en toutes choses, afin qu'il connût nos maux par expérience, et qu'il devint un Pontife miséricordieux et fidèle, Hebr. IV, 15 ; tant il est vrai que l'expérience des misères est propre à exciter la compassion envers les malheureux.
Cette expérience manquant à notre riche, à notre voluptueux, il était nécessairement inhumain et cruel ; un vice en en traîne un autre. Voilà comment, ayant chaque jour le mendiant sous les yeux, il n'en était nullement ému. Peut-être eût-il été excusable, si le mendiant n'avait pas été là, lui offrant une occasion si facile de témoigner sa compassion ; mais comme le pauvre était constamment à la porte de ce riche, dont il implorait la miséricorde par autant de voix qu'il avait d'ulcères, celui-ci semble avoir surpassé toute inhumanité, lui qu'un spectacle si triste et de tous les jours n'avait jamais touché. Une telle conduite met en évidence la vérité de ces paroles de Salomon : « Le juste a soin de nourrir les bêtes qui sont à lui; mais les entrailles des méchants sont cruelles. » Prov. XII, 10.
Il faut également remarquer ici que tel était le maître, tels, à son exemple, étaient devenus ses serviteurs. Celui-là était cruel et inhumain, et ceux-ci ressemblaient à leur maître ; car l'évangile ajoute : « Personne ne lui donnait; » c'est-à-dire que la dureté du maître était imitée par les domestiques.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade pour le IIIème dimanche après Pâques
(à suivre)Nous venons de voir la condition et l'impiété du riche ; examinons maintenant la condition et la piété du pauvre. « Il y avait un pauvre, nommé Lazare, qui, couvert d'ulcères, était couché à la porte de ce riche. » D'abord, ce n'est pas sans mystère que le Seigneur, supprimant le nom du riche, donne le nom du pauvre ; c'est afin de nous apprendre par là combien ses voies différent des nôtres et ses pensées de nos pensées. Car les riches ont un nom célèbre entre tous, tandis que les pauvres sont obscurs, inconnus et sans nom ; mais il n'en est pas ainsi auprès du plus éclairé de tous les juges, auprès de Dieu. En effet, il dit des méchants : « Leur nom ne passera point par ma bouche. » Ps. XV, 4. Comme à cause de leurs crimes ils sont effacés du livre de vie, le Seigneur dit qu'il ignore leurs noms. Au contraire, il est dit des élus: « Réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dans le ciel. » Luc. X, 20. Et encore : « Il appelle ses propres brebis par leur nom, et il les fait sortir. » Joan. X, 3. Et ailleurs d'un juste : « Je connais ton nom, et tu as trouvé grâce devant moi. » Exod.XXXIII, 17. Voilà donc comment notre mendiant était connu de Dieu.
Or, Lazare était pauvre, et de plus mendiant, ce qui est le dernier degré de l'abjection et de la pauvreté. Et encore il y a bien des mendiants qui trouvent moyen de ne pas sentir la faim ;mais celui-ci souffrait une faim si cruelle, que tout ce qu'il désirait c'était de l'assouvir, non pas même de pain, mais des miettes qui tombaient de la table du riche. Quoi de plus triste ?
La maladie se joignait à la pauvreté, et la pauvreté aggravait cette maladie. Il n'avait pas de quoi se procurer les remèdes qui eussent allégé ses maux. Aussi la maladie est-elle plus tolérable pour le riche que pour le pauvre. Mais la maladie et la pauvreté sont deux maux qui ajoutent l'un à l'autre. De plus, son mal était hideux ; il inspirait le dégoût et l'horreur. Cependant les chiens venaient lécher ses ulcères.
Assurément, c'est avec dessein que le Seigneur ajoute ce dernier trait qui contraste avec la cruauté des hommes. Car le chien est un animal naturellement féroce, cruel, vorace, envieux, témoignant par des aboiements sa fureur et sa rage. L'homme, au contraire, est par nature doux, bienveillant, social, inoffensif, né pour la paix et la société. Et cependant quoique la nature ait ainsi formé ces deux êtres, l'homme, corrompu par le luxe et l'avarice, avait tellement dégénéré de son caractère propre, qu'un malheureux, placé en présence de ses concitoyens, était traité plus humainement par les chiens que par les hommes.
Ce qui, dit saint Chrysostome, mettait le comble aux misères du pauvre, c'est qu'il souffrait tout cela devant l'opulente maison du riche. Car s'il eût mendié ainsi à la porte de quelque temple avec d'autres mendiants, dévorés d'ulcères comme lui, il eût pu trouver quelque consolation dans les misères de ses compagnons.
Mais ici rien de tel : au contraire, une table splendide, chargée de mets de toutes sortes, près de laquelle il voyait les uns gorgés de viandes, les autres ivres et parfumés d'essences ; tandis que lui, il se bornait à convoiter les miettes qui tombaient de la table. Un tel spectacle était bien fait pour ajouter à ses maux ; et ainsi, au milieu de l'abondance des autres, il sentait encore plus ses privations.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade pour le IIIème dimanche après Pâques
(à suivre)II.
Voilà, mes frères, la vie de ce riche et la vie de ce pauvre ; voyons maintenant leur fin. L'un et l'autre ont accompli leur navigation et touché le port. Car à chacun est assigné son jour, son terme qu'il n'est pas donné de dépasser, et l'on ne saurait appeler long ce qui est borné par une fin inévitable. « Les jours de l'homme sont courts, dit le Prophète ; le nombre de ses mois est entre vos mains. Vous avez fixé les bornes de sa vie, et il ne peut les passer. » Job. XIV, 5.
Quel est donc enfin le sort du mendiant ? « Il arriva que le pauvre mourut, et il fut porté par les anges dans le sein d'Abraham. » O admirable transformation ! De quelle misère est tiré ce pauvre et à quelle gloire il est élevé ! Le ministère d'un seul ange suffisait pour une grande gloire ; mais aujourd'hui escorté, honoré d'une foule d'anges, il est conduit au lieu du repos et de la paix. Voyez quels compagnons de voyage, quelle foule de gardes et de ministres l'entourent. Un empereur eut-il jamais, même dans ses triomphes, une telle gloire et un tel cortège ? Car les anges sont des esprits participant à la gloire de Dieu et contemplant sa face, assidus auprès de lui, associés au gouvernement du monde et moteurs des globes célestes. Voilà donc les glorieux esprits qui sont donnés pour escorte à celui qui naguère, méprisé des hommes, n'avait pour compagnons de ses douleurs que les chiens qui le léchaient. Est-il une transformation plus étonnante ? Combien le mendiant bénissait-il ses douleurs et ses plaies qui lui valaient une telle gloire ? Heureuses plaies ainsi guéries par Dieu ! Heureuses misères changées en un état si glorieux ! Heureuse pauvreté, heureuse mendicité comblée de si grandes richesses ! Enfin, heureux abandon, heureuse solitude, honorée des hommages des anges !
Voyez-vous, mes frères, l'accomplissement des paroles que le Sauveur prononce dans le présent évangile : « Vous pleurerez et vous gémirez, et le monde sera dans la joie ; vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse se changera en joie ? » Le même Seigneur, par la bouche du Prophète, dit à chacun des élus : « Je vous ai abandonné pour un moment, et je vous rassemblerai par une grande miséricorde. Dans un moment d'indignation, j'ai détourné de vous mon visage, mais je vous ai regardé ensuite avec une compassion qui ne finira jamais. » Ad punctum et in modico dereliqui te ; et in misericordiis magnis congregabo te. In momento indignationis meæ abscondi faciem meam parumper a te, et in misericordia sempiterna misertus sum tui. Isa. Liv, 7, 8.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade pour le IIIème dimanche après Pâques
(à suivre)Vous voyez de quelle main libérale Dieu paie ses serviteurs, puisque, pour une obéissance momentanée, il accorde une récompense éternelle. - Mais pourquoi appeler momentanée toute la durée de la vie humaine ? - Parce que cette durée tout entière, quelque longue qu'elle soit, est, en comparaison de l'éternité, moins qu'un moment. De là ces paroles : « Mille ans devant vos yeux sont comme le jour d'hier qui est passé. » Ps. LXXXIX, 4. Et qu'y a-t-il d'étonnant qu'une vie si courte, comparée à la joie de l'éternité, soit appelée momentanée, quand les douleurs de l'enfantement, comparées avec la joie de la naissance d'un fils, ne sont rien pour la femme en travail ? « Lorsqu'une femme enfante, dit le Seigneur, elle est dans la tristesse, parce que son heure est venue; mais après qu'elle a enfanté un fils, elle ne se souvient plus de ses maux, dans sa joie d'avoir mis un homme au monde. »
Si donc le bonheur d'avoir donné naissance à un fils réjouit la mère à ce point qu'elle oublie les vives douleurs de l'enfantement, que dire de la joie des élus quand ils seront en présence de leur éternelle félicité ? Combien légers et courts leur paraîtront les travaux et les douleurs qui les ont fait arriver à cette bienheureuse immortalité ! On peut s'en faire quelque idée, mais la parole est impuissante à le dire. Car plus la joie des bienheureux est supérieure à la joie d'une mère, plus légers et plus fugitifs leur semblent les travaux qu'ils ont endurés pour l'acquérir. Voilà le sort heureux du mendiant. Quel est le sort du riche ?
« Le riche mourut et fut enseveli dans l'enfer. » Ce fut le partage du riche avare. Combien il différait de celui que le Prophète de mandait en ces termes : « Que le Seigneur soit mon partage dans la terre des vivants ! » Ps. CXII, 6.
Pourquoi est-il dit qu'il fut enseveli dans l'enfer ? Est-ce que son corps ne fut pas confié à la terre ? - Oui, sans doute ; mais ici il est seulement question de l'âme; quant au corps il fut enterré selon l'usage : nouvelle misère, moins grande il est vrai que la précédente, mais qui cependant ne doit pas être passée sous silence. Car plus ce corps a été nourri avec recherche et délicatesse, plus sa fin est triste et sa destinée misérable. C'est de lui, en effet, qu'il est écrit : « Sa gloire n'est que de l'ordure et que la pâture des vers. Il s'élève aujourd'hui, et demain il disparaîtra, parce qu'il sera retourné dans la terre d'où il est venu, et que ses pensées se seront évanouies. » Gloria ejus stercus et vermis. Hodie extollitur, et cras non invenietur ; quia conversus est in terram suam, et cogitatio ejus peribit. I Mac. II, 63, 64.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade pour le IIIème dimanche après Pâques
(à suivre)Voilà où aboutissent les festins, les délices, les friandises, les mets recherchés, les tables somptueuses, les vins précieux, les essences parfumées, les lits d'or, les maisons pavées de marbre et de riches mosaïques, enfin la pourpre et le lin et toutes les magnificences d'une telle vie. Tout est cendre, tout est pourriture, tout est puanteur et horreur, ombre et songe. Les troupes de serviteurs et d'amis vont jusqu'au lieu du tombeau, et l'homme paraît seul devant Dieu. On dirait une voix qui crie : Voilà l'homme et son œuvre !
Où donc est maintenant le faste ? où est la fierté ? où l'orgueil et les glorieux cortèges ? où sont les chevaux caparaçonnés, et les mules couvertes d'or et de pourpre ? où est le sceptre et le diadème étincelant de pierreries ? où sont les trésors, et les vastes domaines, et les tapisseries et les pompeux ameublements ? Où sont tant de cuisiniers, tant de serviteurs, d'échansons et de sommeliers ? Tout cela a passé comme une ombre, comme un courrier qui disparaît. Tout cela s'en est allé en cendre et en étincelles.
Si vous regardez le cadavre même, quoi de plus hideux, de plus difforme, de plus horrible ? Car qu'y a-t-il qui révolte plus les sens de l'homme, des parents mêmes et des enfants du mort ? Les yeux se détournent, les narines ont horreur, le tact recule, l'imagination se trouble, l’air même est infecté et rendu pestilentiel.
Telle est donc, mes frères, la fin du corps humain. Cependant on prépare pour les riches un mausolée de marbre et une inscription fastueuse, témoignage de la vanité et de l'orgueil, qui ne finit pas même à la mort entre la poussière et les vers. Ainsi, comme l'a dit élégamment un poète :
Tunc fabula restat :
Hic fuit, hic fecit, pugnavit, vicit, amavit,
Composuit libros, gentes populosque subegit.
Quid mihi cum fuit, aut erit ? Est valet unum
Plusquam mille fuit. Verum hoc est, utitur alis,
Advolat, et secum nostros abducit honores.
« Alors reste la légende : Celui-ci a été, il a agi, il a combattu, vaincu, aimé; il a fait des livres, il a subjugué des provinces et des peuples. Que me fait à moi ce qui a été ou ce qui sera. Mieux vaut un moment présent que mille passés. Mais ce moment présent a des ailes ; il s'envole et entraîne avec lui nos honneurs. »
Mais laissons la sépulture du corps pour venir à celle de l'âme.
« Le riche mourut aussi, et eut l'enfer pour sépulcre. » C'était un châtiment sévère que celui dont le Seigneur menaçait un roi impie, en lui disant qu'il aurait la sépulture d'un âne, c'est-à-dire que son cadavre serait jeté à la voirie pour servir de pâture aux oiseaux et aux chiens. Si donc c'est un si grand mal que la sépulture d'un âne, que sera-ce pour l'âme d'être ensevelie avec le diable dans les flammes stridentes de la géhenne ?
Voyez-vous, mes frères, quelle différence il y a, dans la vie et dans la mort, entre le sort de Lazare et celui du mauvais riche ? Le faucon et la poule offrent une image de cet étrange renversement des choses. Car le faucon, tant qu'il vit, est tenu en grande estime, et les rois le portent sur le poing ; cependant, dès qu'il est mort, on le jette sur le fumier. La poule, au contraire, lorsqu'elle vit, est reléguée dans la basse-cour, loin de l'habitation et de la vue des hommes ; néanmoins, après sa mort, elle est présentée à la table des rois sur un plat d'argent.
Re: Sermon de Saint Louis de Grenade pour le IIIème dimanche après Pâques
(à suivre)Il en est de même de la condition des justes et des méchants ; l'exemple de ce riche et de Lazare le montre. L'un, de sa table splendide, est jeté dans les enfers ; l'autre, de l'abjection de sa misère, est porté dans le sein d’Abraham par les mains des anges. Ainsi s'accomplissent ces paroles de Salomon : « Le riche et le pauvre se sont rencontrés ; le Seigneur est le créateur de l'un et de l'autre. » Dives et pauper obviaverunt sibi ; utriusque est operator Dominus. Prov. XXII, 2. C'est-à-dire, en cette vie, le souverain arbitre du monde distribue à son gré aux uns les richesses, aux autres la pauvreté ; il humilie celui-ci, il élève celui-là ; mais ce qui paraît inégalité en cette vie est souvent compensé dans l'autre par un changement de condition, et tandis que le pauvre nage dans les richesses et dans le repos, le riche arrive à la misère et à la détresse. C'est ce qu'exprime le verbe obviare, rencontrer.
Car quand deux hommes se rencontrent, chacun d'eux va à l'endroit d'où l'autre est parti. C'est donc en ce sens que le riche et le pauvre se rencontrent ; parce que fréquemment le pauvre va à l'opulence et au repos du riche, tandis que le riche va à la misère et à l'ignominie du pauvre.
Nous avons dans les deux fils de Joseph une figure de cette vicissitude des choses. Leur père, les ayant amenés à leur aïeul Jacob près de mourir, plaça à droite de celui-ci Manassès l'aîné, et Ephraïm à gauche. Alors le vieillard, se croisant les bras, mit, malgré les réclamations du père, la main droite sur le plus jeune, et la gauche sur l'aîné; il savait que Dieu, dans sa sagesse et sa providence, le voulait ainsi. De la même manière, ceux qui paraissent grands en ce monde, le Seigneur, à la fin de la vie, les place fréquemment à gauche avec les boucs, tandis qu'il fait passer les petits à droite avec ses brebis. – Revenons à notre histoire.
« Lorsque le riche était dans les tourments, il leva les yeux, etc. » Remarquez ici, mes frères, la providence et la justice admirable de Dieu. Comme la faim du mendiant avait été aiguisée par la contemplation de la table du riche, celui-ci, par un juste châtiment de Dieu, est dévoré d'une soif ardente en présence du bonheur du pauvre, afin que la vue de cette gloire rende le supplice plus poignant.
Et cela n'arrive pas seulement à ce riche. Car, comme le dit saint Grégoire dans son homélie sur ce saint évangile, « il faut croire qu'avant le jugement dernier les méchants aperçoivent quelques justes dans le repos ; afin que les voyant dans la joie, ils soient torturés non-seulement de leur propre supplice, mais aussi du bonheur des autres. De même les justes voient toujours les pervers dans les tourments, afin que leur joie grandisse à la vue de ces maux dont la divine miséricorde les a préservés. Il se produit le même effet que quand une couleur noire est étendue sur un tableau, afin de faire ressortir le blanc et le rouge. Les joies des bons croissent donc à la vue du supplice des damnés, auquel ils ont eu le bonheur de se soustraire. Et quoique ces joies leur suffisent pleinement, il est hors de doute néanmoins qu'ils ont constamment sous les yeux les maux des réprouvés ; parce que rien ne se fait dans une créature que ne puissent voir ceux qui contemplent la gloire du Créateur. » Le riche voyait donc Lazare, et Lazare, le riche ; en d'autres termes, ils se voyaient l'un l'autre. Le damné voit le bienheureux pour le redoublement de sa peine ; le bienheureux voit le damné pour l'accroissement de sa gloire.
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