(à suivre)
PREMIER SERMON POUR LE SAINT JOUR DE LA PENTECÔTE.
Très-chers frères, bien que la très-sainte solennité de ce jour paraisse essentiellement propre à ceux des disciples du Seigneur qui reçurent à pareil jour les prémices de l'Esprit, elle ne nous est pourtant pas étrangère. En effet, le Saint-Esprit, qui descend aujourd'hui sur eux, y descend pour rester parmi nous aussi longtemps que durera le monde. C'est ce que nous proclamons chaque jour dans le symbole, quand nous disons que nous croyons à la sainte Église et à la communion des saints. Nous confessons, en effet, qu'il y a dans le monde une société de justes et de saints, dans lesquels le Saint-Esprit s'est choisi une demeure, une société de justes qui, sous la conduite et l'inspiration de cet Esprit, dédaignent et méprisent toutes les choses de la terre, comme vaines et périssables, et placent toute leur espérance, tout leur amour, toute leur félicité en Dieu seul, prêts non-seulement à fouler aux pieds tous les biens terrestres, mais encore à verser leur sang pour le glorifier et lui obéir.
Historique de la descente du Saint-Esprit. Pourquoi surtout le Saint-Esprit est-il venu ? Pourquoi est-il venu sous la forme d'un souffle ?
Factus est repente de cælo sonus, tanquam advenientis spiritus vehementis.
On entendit tout d'un coup venir du ciel un bruit comme d'un vent impétueux. Act. II, 2.
Le feu qui aujourd'hui est venu du ciel restera donc jusqu'à la consommation des siècles dans les âmes de beaucoup de fidèles. Le feu qui descendit sur le sacrifice offert par Moïse dans le désert nous offre une figure de cette vérité. Au moyen de morceaux de bois apportés chaque jour de la main des prêtres, ce feu se conserva dans le lieu saint jusqu'à la captivité de Babylone, et fut ensuite renouvelé d'une manière miraculeuse. A ce sujet, voici ce que nous lisons au second livre des Machabées : « Lorsque nos pères furent emmenés captifs en Perse, ceux d'entre les prêtres qui craignaient Dieu, ayant pris le feu qui était sur l'autel, le cachèrent secrètement dans une vallée où il y avait un puits profond et à sec, et le mirent là pour être gardé sûrement ; comme en effet ce lieu demeura inconnu à tout le monde. Et beaucoup d'années s'étant écoulées depuis ce temps-là, lorsqu'il plut à Dieu de faire envoyer Néhémie en Judée par le roi de Perse, il envoya les descendants des prêtres qui avaient caché ce feu, pour le chercher ; et ils ne trouvèrent point ce feu, comme ils nous l'ont rapporté, mais seulement une eau épaisse. Alors Néhémie leur commanda de puiser cette eau et de la lui apporter ; et, lorsqu'on eut préparé les victimes, il ordonna aux prêtres de faire des aspersions de cette eau, tant sur le bois, que sur ce qu'on avait mis dessus. Ce qui ayant été fait, et le soleil précédemment caché d'un nuage ayant commencé à luire, il s'alluma un grand feu, ce qui remplit d'admiration tous les assistants. » II Mac. I, 19 et seq.
Ainsi, ce feu, envoyé du ciel, et rallumé par un nouveau miracle, ce feu qui servait dans tous les sacrifices de l'ancienne loi, est l'image du feu céleste qui embrase aujourd'hui les cœurs des apôtres. Car de même qu'autrefois aucun sacrifice ne plaisait au Très-Haut, s'il n'était consumé par ce feu ; de même, nul sacrifice de justice, de piété, ou de louange, s'il ne tire sa vertu du feu de l’Esprit-Saint, n'est agréable à Dieu. L'action la plus honnête, si elle n'est pas inspirée par le feu de l'amour divin, ne saurait plaire à Dieu. Et de même que le feu du sacrifice de Moïse se conserva tant que la loi fut en vigueur, de même le feu de l'Esprit-Saint restera avec nous et résidera dans les âmes des justes aussi longtemps que durera la loi nouvelle, c'est-à-dire jusqu'à la fin du monde. Nous avons donc eu raison de dire, que nous participons à la grâce de la solennité présente aussi bien que les apôtres. Cette grande solennité va faire le sujet de ce discours ; mais avant d'aller plus loin, implorons d'une voix suppliante l'assistance céleste par l'intercession de la très-sainte Vierge. Ave, Maria.
Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le saint jour de la Pentecôte
Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le saint jour de la Pentecôte
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le saint jour de la Pentecôte
(à suivre)Très-chers frères, avant d'aborder le mystère de ce jour, il n'est pas inutile de remarquer combien son importance éclate jusque dans son nom. Pentecôte est un mot grec qui signifie cinquantième jour. Cette fête fut ainsi appelée, parce que ce jour-là les Juifs célébraient la mémoire d'un immense bienfait que le Seigneur leur avait accordé le cinquantième jour après leur sortie d'Egypte. Alors, en effet, descendant sur le mont Sinaï, il leur montra la voie pour arriver au bonheur et à la vie éternelle ; alors ils reçurent des lois qui les mettaient à même d'adorer Dieu convenablement, et d’entrer en participation de sa félicité. Ce bienfait est exalté en termes magnifiques par Moïse : « Quelle est, dit-il, la nation si grande, qui ait des cérémonies et des lois justes, comme est toute la loi que je mets aujourd'hui devant vous. » Deut. IV, 8. Les Juifs célébraient donc, en ce cinquantième jour, la mémoire de ce grand bienfait ; ils remerciaient le Seigneur de ce que seuls entre tous les peuples ils avaient été choisis pour recevoir le dépôt des divins oracles, la connaissance du vrai Dieu, et un culte saint.
Cependant cette loi, quoique mise avec raison au nombre des grands bienfaits de Dieu, n'était point parfaite ; elle laissait à désirer sur bien des points, et notamment, en ce qu'elle montrait la route du ciel, sans donner à l'homme, pour y entrer, les forces qu'il avait perdues par la chute primitive. Elle prescrivait bien de fuir le péché, mais elle ne le faisait point haïr. En outre, en interdisant aux hommes beaucoup de choses, tolérées ailleurs, elle aiguisait le désir par ses prohibitions mêmes, car Nititur vetitum semper, cupitque negata. « Toujours l'homme se porte vers ce qui est défendu, et désire plus vivement ce qui est refusé. » Enfin, par une multitude de règlements et de prohibitions, elle fournissait des pierres d'achoppement à la faiblesse humaine; non pas qu'elle fût responsable du mal, mais elle en était l'occasion ; car, où il n'y a pas de loi, il n'y a pas de prévarication ; tandis qu'établir une loi, c'est établir en même temps une occasion de péché.
Tous ces écueils où pouvaient échouer des hommes faibles, l’Esprit céleste les a détruits aujourd'hui par sa venue; puisque, descendu dans les âmes des fidèles, non-seulement il les a illuminées de la clarté splendide de sa lumière, mais par le feu de la charité il les a embrasées d'amour pour les choses divines, et par son souffle leur a donné des forces suffisantes pour accomplir tous les préceptes de la loi.
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le saint jour de la Pentecôte
(à suivre)C'est ce que le Seigneur avait annoncé longtemps auparavant par la bouche de Jérémie, dans cet oracle mémorable : « Le temps vient, dit le Seigneur, dans lequel je ferai une nouvelle alliance avec la maison d'Israël et la maison de Juda, non selon l'alliance que je fis avec leurs pères au jour où je les pris par la main pour les tirer de la terre d’Égypte. .. Mais voici l'alliance que je ferai alors avec la maison d'Israël ; j'imprimerai ma loi dans leurs entrailles et je l'écrirai dans leurs cœurs; je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. » Jer. XXXI, 31 et seq.
Quand vous entendez les mots de nouvelle alliance, de nouvelle loi, ne vous figurez pas seulement l’Évangile écrit à l'encre et à la plume; ayez surtout à la pensée l'Esprit-Saint. Car cette loi nouvelle, comme l'enseignent saint Augustin et les autres Pères, est la grâce de l'Esprit-Saint lui-même, et sa divine présence. En effet, dit saint Thomas, chaque chose tire son nom de son attribut principal. Or, ce qu'il y a de principal et de plus grand dans la loi nouvelle, ce en quoi consiste sa force, c'est la grâce du Saint-Esprit, qui enseigne à l'âme la piété et la justice, et lui en inspire l'amour. Ce qui fait dire à saint Augustin : « Que sont les nouvelles lois, sinon les vertus dans les cœurs des fidèles ? » Car ce sont elles qui nous portent à remplir avec allégresse et bonheur les devoirs qu'elles prescrivent. Avec allégresse, dis-je, parce que, comme l'affirme Aristote, ce qui est difficile, ce n'est pas de faire ce que fait le juste ; c'est de le faire de la manière dont il le fait, c'est-à-dire avec zèle.
De là découlent entre les deux lois des différences bien remarquables. La première, en effet, était écrite sur des tables de pierre; celle-ci est gravée dans les cœurs des fidèles, où habite le Saint-Esprit. L'une se bornait à éclairer l'intelligence ; l'autre, tout en versant dans l'intelligence une clarté plus vive encore, embrase le cœur d'un ardent amour de Dieu. Celle-là montrait seulement la route du ciel ; celle-ci montre également la route, et de plus elle donne des forces pour marcher. L'une contenait les hommes dans le devoir par les châtiments et la terreur; l'autre les gagne à la piété par l'attrait. Voilà pourquoi la première est appelée loi de crainte, et la seconde loi d'amour; la première, loi des esclaves, qui s'abstiennent du mal par crainte des châtiments, et la seconde, loi des enfants, qui obéissent par amour.
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le saint jour de la Pentecôte
(à suivre)Aussi, lorsque le Seigneur portait la première loi, il frappa d'une telle crainte les enfants d'Israël, qu'effrayés et tremblants, ils disaient à Moïse : « Parlez-nous et nous vous écouterons ; mais que Dieu ne nous parle point, de peur que nous ne mourions. » Et Moïse leur répondit : « Ne craignez point ; car Dieu est venu pour vous éprouver, afin que vous ayez sa crainte devant les yeux et que vous ne péchiez point. » Ecod. XX, 19 et 20.
Mais quand le Saint-Esprit descendit du ciel, il donna une nouvelle vie aux fidèles, non en les effrayant, mais en les embrasant d'amour. « Vous n'avez pas reçu de nouveau l'Esprit de servitude, dit l'Apôtre, pour être dans la crainte ; mais vous avez reçu l'Esprit de l'adoption des enfants, par lequel nous crions : Abba, notre Père, » Non accepistis spiritum servitutis iterum in timore, sed accepistis spiritum adoptionis filiorum Dei, in quo clamamus : Abba Pater, Rom. VIII, 15 ; c'est-à-dire, nous avons reçu l'Esprit qui, développant dans nos cœurs l'amour des enfants, nous fait invoquer Dieu de toutes les forces de notre âme comme notre père et l'unique auteur du salut.
Il est encore entre les deux lois une autre différence qui découle de l'inégalité des deux législateurs ; c'est ce que l'évangéliste saint Jean exprime en ces termes : « La loi a été donnée par Moïse ; c'est Jésus-Christ qui a apporté la grâce et la vérité. » Joan. 1, 17. Plus, en effet, le législateur est élevé, plus la loi est excellente et sublime.
Ces points établis, il est facile de comprendre combien est grande la solennité de ce jour, et avec quelle dévotion et quelle joie nous devons la célébrer. Car si autrefois les Juifs affluaient de toutes parts à Jérusalem, afin d'y rendre grâce tous ensemble au Seigneur pour le bienfait de la loi ; que ne devons-nous pas faire, nous qui, à pareil jour, avons reçu, au lieu de la loi, l'Evangile ; au lieu de la lettre, l’Esprit ; au lieu d’une ombre, la vérité; au lieu « du ministère de la condamnation, le ministère de la justice, » II Cor. II, 9 ; au lieu d'un esprit de crainte, l'adoption des enfants de Dieu ; enfin, au lieu de la loi de Moïse, la grâce de Jésus-Christ ? Plus donc le bienfait est grand, plus il faut de pompe dans la solennité, de ferveur dans la charité, de dévouement dans l'action de grâces. Maintenant que nous connaissons l'excellence de la solennité, commençons à en exposer l'histoire et le mystère, autant que la grâce divine le permettra.
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le saint jour de la Pentecôte
(à suivre)I.
Notre Sauveur, prêt à partir vers son Père, et voyant ses disciples affligés et consternés à la pensée de le perdre, s'appliqua à les consoler de toutes sortes de manières. Car il est ordinaire au Seigneur de chercher à calmer, à adoucir une douleur que l'on endure à cause de lui. Or, le principal soulagement qu'il apporta à leur douleur fut de leur promettre qu'au premier jour il leur enverrait en sa place un autre maître et un autre consolateur, qui les instruirait de ce qu'ils auraient à faire, les consolerait dans l'affliction, les fortifierait dans les moments d'hésitation, les armerait d'une force céleste dans les combats ; qui leur rappellerait tous les enseignements que lui-même leur avait donnés précédemment, les conduirait à toute vérité, parlerait par leur bouche devant les gouverneurs et les rois, et porterait de lui le témoignage le plus éclatant ; qui enfin resterait perpétuellement avec eux, sans que rien pût jamais l'arracher à leurs embrassements.
De si magnifiques promesses non-seulement adoucissaient leur chagrin, mais leur faisaient attendre avec impatience l'arrivée de cet Esprit consolateur. Tout cela avait lieu avant la passion. Après la résurrection, le Sauveur renouvela et ratifia les mêmes promesses. « Je vais, dit-il, vous envoyer le don de mon Père qui vous a été promis ; cependant, demeurez dans la ville jusqu'à ce que vous soyez revêtus de la force d'en haut. » Luc. XXIV, 49.
Et ailleurs : « Jean a baptisé dans l'eau, mais sous peu de jours vous serez baptisés dans le Saint-Esprit. » Et encore : « Vous recevrez la vertu du Saint-Esprit qui descendra sur vous, et vous me rendrez témoignage, etc. » Act. 1, 5 et 8.
Aussi, dès que notre Seigneur les eût quittés pour monter au ciel, les disciples, encouragés et animés par une si grande espérance, se renfermèrent tous dans le cénacle, sur le mont Sion ; et là, suivant le récit de l'évangéliste saint Luc, ils persévéraient en prières nuit et jour avec Marie, mère de Jésus, et les autres saintes femmes, demandant à Dieu le Père l'accomplissement de la magnifique promesse de notre Seigneur Jésus-Christ. En effet, demander assidûment cet Esprit est la fonction propre de la prière ; et l'obtenir, en est la récompense.
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le saint jour de la Pentecôte
(à suivre)Forts de cet exemple, vous pourrez,mes frères, aller au-devant d'une erreur, hélas ! trop commune. Bien des gens disent : Mon sort éternel est écrit dans les décrets de Dieu, et ces décrets sont irrévocables. Je veux donc me donner du bon temps et vivre dans la volupté ; car qu'est-ce qui pourrait changer et détruire les arrêts divins ? Si cette façon de raisonner était légitime, les apôtres eussent pu raisonner de la même manière et dire : Tous les oracles des prophètes ont annoncé la venue du Saint-Esprit; le divin Maître, et avant sa passion et après sa résurrection, n'avait rien plus fréquemment à la bouche. Or, la vérité de Dieu ne saurait jamais faillir. Le Saint-Esprit ne peut donc manquer de descendre sur nous, quand même nous passerions tous ces jours-ci dans le sommeil et dans un lâche repos.
Mais les disciples ne raisonnèrent pas d'une telle façon ; au contraire, ainsi que le demandait la grandeur du bien qu'ils attendaient, ils appelaient tous ensemble jour et nuit par des prières incessantes la réalisation de la promesse du Seigneur. C'est ce qu'indique clairement le mot persévérer, employé par saint Luc. Les apôtres savaient que le souverain arbitre du monde, quand il prend une décision relative aux choses humaines, prescrit en même temps les moyens par lesquels sa décision sera exécutée. Quand donc il résolut de nous envoyer du ciel le Saint-Esprit, il résolut aussi de ne l'accorder qu'aux prières des apôtres, et surtout aux mérites et à l'intercession de Jésus-Christ, qui dit lui-même : « Je prierai mon Père, et il vous donnera un autre consolateur. » Joan. XIV, 16. Il décida donc en même temps, et quel don il nous accorderait, et de quelle manière il l'accorderait.
Quoique ce bienfait soit dû principalement aux mérites et à la prière de Jésus-Christ notre Seigneur, Dieu voulut qu'en cela les mérites des apôtres, quelque faibles qu'ils fussent, concourussent avec ceux du Sauveur. En effet, l'économie de la divine providence semble exiger que, dans l'œuvre de notre salut, quoiqu'elle accomplisse le principal et le plus difficile, nous fassions de notre côté tout ce que nous pouvons, quelque faibles que soient nos efforts. Autrement les bienfaits de Dieu seraient pour nous une occasion de nous abandonner à notre paresse et à notre nonchalance.
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le saint jour de la Pentecôte
(à suivre)Lors donc que cette sainte assemblée, après l'ascension du Sauveur, persévérait dans la prière depuis dix jours, lorsqu'elle appelait de tous ses veux le don que Dieu avait promis, au moment où les Juifs allaient célébrer la solennité de la Pentecôte, « on entendit tout d'un coup venir du ciel un bruit comme d'un vent impétueux qui remplit toute la maison où étaient les apôtres. En même temps ils virent paraître comme des langues de feu, qui se partagèrent et qui s'arrêtèrent sur chacun d'eux. Alors ils furent tous remplis du Saint-Esprit, et ils commencèrent à parler diverses langues, selon que le Saint-Esprit leur mettait les paroles en la bouche. » Act. II, 2 et seq. Ils furent remplis d'une clarté si vive, d'une telle ardeur, de tant de joie et d'admiration, d'une telle connaissance des divins mystères, que, ne pouvant plus se contenir, ils célébraient en toutes les langues et à haute voix l'immensité de la bonté divine. Et en effet, que pouvaient-ils faire autre chose, eux qui avaient recueilli les lumières de l'Esprit-Saint avec une plénitude qui n'avait jamais été accordée ni aux patriarches ni aux prophètes ? Pouvaient-ils comprimer le feu céleste qui s'agitait dans leurs âmes? Si l'eau, pesante de sa nature, et tendant par son essence de haut en bas, paraît oublier sa nature, et se porte de bas en haut, quand on la met sur le feu, tellement qu'alors se sentant trop à l'étroit dans le vase qui la contient, elle s'échappe au dehors ; qu'y a-t-il d'étonnant si les poitrines des apôtres, embrasées de ce feu céleste, éclataient en cris de louange et de reconnaissance ?
Assurément chacun d'eux pouvait à bon droit s'approprier ces paroles d'Eliu : « Je suis plein comme d'un vin nouveau qui n'a pas d'air, et je suis prêt d'éclater comme les vases neufs où on le met. » Job. XXXII, 19. Aussi n'est-il pas surprenant qu'en écoutant leurs voix, quelques individus, au lieu de s'étonner comme la foule devant un tel prodige, se soient écriés d'un air moqueur : « Ils sont pleins de vin. » Ibid. 13 et seq.
Alors Pierre, prenant la parole, se mit à expliquer la grandeur du mystère d'après les oracles et les témoignages des prophètes. Il fit comprendre que Dieu, qui dans les temps passés avait communiqué son Esprit dans une faible mesure à quelques hommes choisis, apaisé enfin par les mérites et par le sang de son fils unique, et devenu prodigue de ses richesses, venait d'ouvrir les trésors de toutes ses grâces et de les répandre sur toute chair, c'est-à-dire sur tout le genre humain, ainsi qu'il l'avait annoncé par la bouche de Joël : « Dans les temps ultérieurs je répandrai de mon Esprit sur toute chair. » Joel. 11, 28. En effet, ces trésors célestes ne devaient pas être confinés dans les limites de la Judée; ils devaient s'étendre au loin sur toutes les nations étrangères. C'est le même Apôtre qui l'avance : « Car la promesse vous regarde, vous et vos enfants, et tous ceux qui sont éloignés. » Vobis enim est repromissio, et filiis vestris, et omnibus qui longe sunt. Act. II, 39. C'est-à-dire, ceux qui, étrangers au culte et à la religion du vrai Dieu, sont asservis à l'empire des démons, recevront l’Esprit-Saint, et enrichis des trésors de la grâce divine, ils produiront des fruits abondants de piété et de justice.
Telle est donc l'abondance des grâces répandues à pareil jour sur toute chair ; car bien qu'elles n'aient été accordées qu'à cent vingt disciples, ces derniers reçurent la faculté de les distribuer aux autres.
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le saint jour de la Pentecôte
II.
Voilà l'histoire de la descente du Saint-Esprit, histoire que le bienheureux évangéliste saint Luc expose avec simplicité, et qui cependant renferme presque autant de mystères que de mots. Rien n'y est superflu ; les moindres détails y récèlent une pensée divine. En effet, quand on considère que le Saint-Esprit a été envoyé du ciel, qu'il est descendu sur nous après l'ascension de Jésus-Christ notre Seigneur, qu'il a voulu apparaître à la fête de la Pentecôte, qu'il s'est manifesté par un vent impétueux, par des flammes, par le don des langues, qui pourrait s'imaginer que tout cela est exempt de mystères, à moins qu'il ne soit totalement étranger aux choses divines ?
Mais comme un seul sermon ne suffirait pas pour l'explication de tous ces mystères, nous nous bornerons dans le présent discours à traiter le point principal, à savoir, pourquoi surtout le Saint-Esprit est descendu.
A cette question on peut faire autant de réponses qu'il y a de bienfaits contenus dans ce don céleste ; or ces bienfaits sont innombrables. Cependant le but principal de la venue du Saint-Esprit a été de régénérer notre nature déchue et de nous porter puissamment à la justice et à la piété, qui nous inspirent, hélas ! tant de répugnance.
Pour que vous me compreniez mieux, je vais m'exprimer simplement et me mettre à la portée de toutes les intelligences. Il faut donc savoir que, pour marcher dans la voie du salut et de la justice, deux choses surtout nous sont nécessaires, la connaissance du bien, et la volonté de le prendre pour règle de notre conduite. En d'autres termes, il faut savoir comment doit être pratiquée la justice, et ensuite vouloir la pratiquer. Car il y en a beaucoup qui savent de quelle manière on doit vivre, et qui cependant, esclaves de leurs passions, repoussent de toutes leurs forces le bien qu'ils connaissent.
Or, de ces deux choses indispensables, la première est incontestablement la plus facile. En effet, en partie par la lumière de la raison, en partie par l'enseignement de la loi, nous savons à peu près ce que nous devons pratiquer et ce que nous devons fuir. Qui ne sait, par exemple, que le parjure, le mensonge, le vol, l'homicide et l'adultère sont détestables ; et que la chasteté, l'humilité, la charité, enfin que toutes les vertus doivent nous servir de règle ? Que manque-t-il donc aux hommes pour pratiquer la piété et la justice ? Il leur manque une volonté ferme et résolue d'observer ce qu'ils savent être bon. Car combien n'en voit-on pas qui, comprenant que la vertu est désirable, la désertent cependant, enchaînés qu'ils sont par l'amour des plaisirs ! A de telles gens surtout s'appliquent ces paroles du poète : Video meliora, proboque; Deteriora sequor. Ovid. Metam. « Je vois le bien, je l'approuve, et je fais le mal. »
C'est le péché originel qui a précipité l'homme dans ce déplorable état. Ainsi déchu, il est réduit, pour ainsi dire, à boiter dans la voie des préceptes divins, d'un côté connaissant son devoir, de l'autre fortement enclin à s'en éloigner. Oh ! qu'ils sont nombreux ceux qui vivent dans ce misérable état ! qui, désirant la vie éternelle, et sachant que pour l'obtenir l'obéissance à la loi divine est indispensable, n'ont cependant pour elle que dégoût et horreur, tandis qu'ils désirent avec passion tout ce qui nuit au salut éternel !
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le saint jour de la Pentecôte
(à suivre)Ainsi, pendant que Dieu leur propose les plus salutaires aliments de l'âme, la chasteté, la charité fraternelle, la sobriété, l'oubli des injures, la douceur, l'humilité, le mépris des richesses et des voluptés terrestres, eux, au contraire, repoussant toutes ces vertus, s'abandonnent sans frein à la débauche, à l'intempérance, à l'orgueil, au faste, et poursuivent avec fureur les biens et les plaisirs de la terre.
Ils savent donc comment on doit vivre ; mais il leur manque une ferme volonté d'agir, sans laquelle cette connaissance, loin de leur être d'aucun secours, vient ajouter à leur culpabilité, puisqu'elle les rend inexcusables devant le souverain Juge.
Nous l'avons dit en commençant, la loi mosaïque ne remédiait pas à cette maladie ; elle faisait connaître et la volonté divine et le péché; mais elle n'inspirait ni la haine du péché, ni l'amour de la loi divine; par conséquent elle ne procurait pas le salut aux hommes.
Tel était donc le lamentable état du monde avant la venue du Sauveur. Eh quoi! Seigneur, les hommes que vous avez créés à votre image, et que vous avez voulu faire participer à votre félicité, resteront-ils perpétuellement dans cette condition malheureuse ! Si les bienfaits de votre providence ne manquent à aucun des animaux, si vous veillez sur les plus vils vermisseaux et sur les autres reptiles, jusqu'à leur fournir largement et magnifiquement tout ce qui leur est nécessaire pour atteindre leur destinée, est-ce que vous abandonnerez l'homme, pour qui vous avez créé tout le reste ? Est-ce que vous ne l'aiderez pas à marcher vers la fin, pour laquelle vous l'avez formé ? Tel n'est pas le caractère de votre providence, qui conserve et gouverne avec un plus grand soin ce qui est plus grand.
En effet, rien de plus heureux ne pouvait arriver à l'homme, que la manière dont Dieu a pourvu à ce pressant besoin. Car, pouvant fortifier notre faiblesse et soulager notre misère par mille autres moyens, il a voulu que, pour guérir la maladie de notre nature, le Créateur lui-même devint notre médecin et notre maître, et « accomplît tout en tous. » Ephes. I, 23.
C'est ce que le Sauveur indique dans les premiers mots de notre évangile : « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole ; mon Père l'aimera, nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure. » Joan. XIV, 23. Je vous le demande, quoi de plus sublime qu'une telle dignité ? quoi de plus désirable pour la nature humaine ? « Très-chers frères, dit saint Grégoire, pesez combien est grande cette dignité, de posséder Dieu dans son cœur. » Ainsi, de même que Dieu, pouvant racheter le genre humain par bien des moyens, a choisi le plus propre à guérir notre misère, et à rehausser la gloire divine, lorsqu'il a confié cette œuvre à son Fils unique; de même aujourd'hui, pouvant subvenir par beaucoup d'autres moyens à notre pauvreté et à notre faiblesse, il a choisi le plus efficace et le plus grandiose, celui qui contribue le plus à sauver et à rehausser l'homme.
Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le saint jour de la Pentecôte
Le Saint-Esprit fut donc envoyé pour suppléer abondamment à ce qu'il y avait de défectueux dans l'ancienne loi, pour guérir la maladie de la nature déchue, pour embraser de son feu la volonté glacée de l'homme, pour le réveiller de sa torpeur, le relever de sa chute, et l'exciter à l'amour de la loi divine. Il arriva de là que ceux qui furent inspirés pleinement de cet Esprit divin, recherchaient avec plus d'ardeur et d'efforts les biens célestes et invisibles, qu'ils n'avaient recherché précédemment les biens terrestres et visibles. Baruch l'avait annoncé bien longtemps auparavant par ces paroles prophétiques : « Votre esprit vous a portés à vous égarer en vous écartant de Dieu ; mais en retournant à lui de nouveau, vous vous porterez avec dix fois plus d'ardeur à le rechercher. » Sicut fuit sensus vester, ut erraretis a Deo ; sic decies tantum convertentes requiretis eum. Bar. IV, 28.
Grandes et admirables sont les choses que la sainte Ecriture nous dit de la puissance et des fonctions de cet Esprit divin ; et cependant cet oracle sublime semble les résumer toutes en peu de mots. En effet, si quelqu'un examine attentivement avec quelle ardeur impétueuse les hommes du siècle poursuivent richesses, honneurs, plaisirs, puissance, royaumes et empires ; s'il rappelle à son souvenir les Annibal, les César, les Alexandre, et autres princes du monde, et qu'il considère quels travaux et quels périls l'ambition leur a fait braver, il comprendra qu'il suffirait et au delà de rechercher les biens célestes avec autant de feu et d'efforts qu'ils en mettaient à poursuivre les biens de la terre.
Mais le saint Prophète va plus loin, et nous promet une ardeur et un zèle bien plus grands, quand il dit : « En retournant à Dieu, vous vous porterez avec dix fois plus d'ardeur à le rechercher. » En effet le Saint-Esprit a une telle puissance, il remplit d'une telle lumière, d'une telle force, d'un tel amour pour les choses célestes le cœur qu'il possède pleinement, que cet amour surpasse infiniment celui que tous les mondains, tous les ambitieux, les avares et les voluptueux ont pour les choses terrestres. Car quel est l'avare ou l'ambitieux, dont l'ardeur, le zèle et les travaux sont comparables à l'ardeur, au zèle et aux travaux de saint Paul ? Et ce que je dis de saint Paul, je pourrais le dire des Laurent, des Vincent, et de l'innombrable armée des saints martyrs qui, animés du même Esprit, désiraient plus vivement de mourir pour la foi de Jésus-Christ que les autres ne désirent la vie et la gloire du monde.
N'est-ce pas ce que nous voyons dans saint Ignace, qui brûlait d'une telle ardeur pour le martyre, que condamné à périr sous la dent des bêtes, il les appelait en ces termes : « O bêtes secourables qu'on me prépare, quand viendrez-vous ? quand vous lâchera-t-on ? quand vous sera-t-il permis de vous repaître de ma chair ? Puissent-elles ne pas manquer de férocité, et ne pas respecter mon corps, comme elles ont respecté celui de plusieurs autres martyrs ! Mais si elles hésitent, je saurai bien les provoquer. » Quoi de plus sublime? quoi de plus admirable ? D'où venait un tel courage, sinon de cet Esprit impétueux qui à pareil jour a rempli les cœurs des apôtres ? Car il est descendu sous forme d'un vent impétueux, afin d'indiquer par cette forme sensible avec quelle puissance et quelle énergie il nous excite à l'amour de la justice.
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