I.
De ces bienfaits, le premier et la source de tous les autres, est la sollicitude pastorale que le Seigneur étend sur ses brebis, c'est-à -dire, sur les justes. Le poète sacré s'en glorifie, quand il dit, au commencement du psaume XXII : « Le Seigneur me conduit. » Ici l'interprétation de saint Jérôme s'accorde mieux avec notre sujet, car il traduit : « Le Seigneur est mon pasteur. » De même, ailleurs, au lieu de notre leçon :
Qui regis Israel, intende, le même saint Jérôme traduit : Pastor Israel, ausculta, qui deducis velut ovem Joseph. « Ecoutez, pasteur d'Israël, vous qui conduisez Joseph comme une brebis. » Ps. LXXIX, 2. Le Sauveur prend donc fréquemment dans les saintes Lettres le nom de pasteur. Or, cette dénomination peint merveilleusement le soin, la sollicitude pastorale avec laquelle il veille sur les justes. Car, comme le bon pasteur est tout entier à la garde et à la protection de ses brebis, leur procurant par tous les moyens possibles la vie, la sécurité, le salut ; de même ce pasteur céleste s'applique à conserver ses brebis, à les nourrir, à les diriger, à les garantir des bêtes féroces ; on dirait que, libre de tout autre soin, il n'a pas autre chose à surveiller.
Quels sont les biens qui découlent de cette sollicitude pastorale ? – A cette question le Psalmiste répond brièvement : « Rien ne me manquera. » Par un seul mot, il renverse de fond en comble les deux allégations des hommes charnels, que nous avons mentionnées plus haut.
Pour l'intelligence de ceci, il faut savoir qu'au temps de saint Augustin l'Eglise fut affligée de l'abominable hérésie de Pélage. Cet hérésiarque attribuait à la nature humaine et au libre arbitre une puissance excessive ; il allait jusqu'à prétendre que l'homme, sans aucun secours divin, peut non -seulement observer tous les préceptes de la loi divine, mais encore s'élever au faite de la perfection chrétienne. Contre une telle hérésie saint Augustin, enflammé d'indignation, publia d'illustres écrits, et combattit vaillamment pour maintenir la nécessité de la grâce de Dieu.
C'est alors que se tint le concile de Milève, auquel assista saint Augustin, et où fut anathématisé le pélagianisme; il y fut défini que nul mortel, par les seules forces de la nature, ne peut accomplir tous les préceptes de la loi divine, mais que pour cela le secours de la grâce est indispensable, suivant que le Seigneur l'a dit à ses disciples : « Comme la branche de la vigne ne saurait d'elle-même, et sans demeurer attachée au cep, porter aucun fruit; il en est de même de vous, si vous ne demeurez en moi. » Joan. XV, 4. La même vérité est ainsi attestée par l'Apôtre : « Nous ne pouvons former de nous-même aucune bonne pensée, comme de nous -mêmes ; mais c'est Dieu qui nous en rend capables. » II Cor. III, 5. Et encore : « Opérez votre salut avec crainte et tremblement. Car c'est Dieu qui opère en vous et le vouloir et le faire, selon son bon plaisir. » Philip. 11, 12 et 13.
Tout nous vient donc de la grâce de Dieu, et les bonnes pensées, et la volonté, et même l'action. Il est bien vrai que nous agissons, mais Dieu aussi agit en nous.
Les théologiens confirment cette vérité en s'appuyant d'un exemple tiré des choses naturelles. Car quoique Dieu, dans sa bonté, ait fourni à toutes choses les forces et les facultés nécessaires pour qu'elles puissent agir selon leur nature et remplir leurs fonctions ( car nous voyons le feu échauffer par sa force propre, le soleil éclairer tout de ses rayons lumineux, enfin les fruits et toutes les productions de la terre croître par une puissance occulte et naturelle); cependant la puissance de Dieu concourt si bien à l'action de toutes les créatures, que s'Il n'agissait de concert avec elles, s'Il ne leur fournissait continuellement la faculté d'agir, assurément elles ne pourraient s'acquitter de leurs fonctions, ni effectuer quoi que ce soit. De la même manière, quoique le Seigneur, auteur de la grâce, aussi bien que de la nature ait donné aux justes la grâce, et avec elle toutes les vertus, par lesquelles Il les rend aptes à tout ce qui est bien, cependant Il assiste d'autant plus de son secours et de sa puissance ceux qui vivent saintement, que la fin où tend la grâce est plus noble que celle où la nature s'efforce d'atteindre.