Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le IIe dimanche après l'Épiphanie

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Laetitia
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Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le IIe dimanche après l'Épiphanie

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SERMON POUR LE DEUXIÈME DIMANCHE APRES L'ÉPIPHANIE.

Explication de l'Évangile.


Omnis homo primum bonum vinum ponit ; et cum inebriati fuerint, tunc id quod deterius est : tu autem servasti vinum bonum usque adhuc.
Tout homme sert le bon vin le premier. Quand on a bu largement, alors il sert un vin de qualité inférieure. Mais vous, vous avez réservé pour ce moment votre vin le meilleur.
Joan. II, 10.

MES TRÈS-CHERS FRÈRES,

L’Évangile de ce jour nous offre un sujet bien capable d'exciter notre étonnement. En effet, il nous montre la très-sainte Vierge et le Sauveur du monde lui-même assistant à un festin de noces et mêlés aux gens du siècle, tandis que les personnes pieuses les évitent ordinairement, de crainte d'être les témoins et les complices des excès inséparables de ces sortes de festins. Si vous demandez la raison de cette conduite de Notre-Seigneur, saint Augustin vous répondra qu'il a voulu attester par sa présence la sainteté du mariage. Il n'ignorait pas qu'il paraîtrait de ces hommes hypocrites et menteurs dont parle l'Apôtre, I Tim. IV, 3, qui interdiraient le mariage, et le représenteraient comme mauvais et déshonorant. C'est pourquoi il a condamné d'avance cette erreur criminelle, en instituant lui-même ce sacrement. Il y a cette différence entre le mariage et les autres sacrements, que l'origine de ces derniers est postérieure au péché dont ces sacrements sont le remède. Le mariage au contraire remonte au berceau de l'homme; et le but de son institution a été, non de remédier au péché qui n'existait pas encore, mais de pourvoir à la perpétuité du genre humain. S'il sert aujourd'hui de remède au péché, c'est à cause de la faute originelle qui suivit son institution. « Que chaque homme ait son épouse, pour ne pas tomber dans la fornication, dit saint Paul ; et que chaque femme ait son époux. » I Cor. VII, 2. Et parce que la concupiscence exerce sur ce point ses ravages les plus violents, il a fallu lui opposer un sacrement qui les prévînt ou les réparât; ce sacrement qui, comme tous les autres sacrements, sert de remède au péché, est le sacrement de mariage. [...]

Mais, pour que l'état du mariage ne perde rien de la sainteté que le Seigneur lui a conférée, il faut avoir soin de ne point séparer l'union des corps de l'union des âmes. Autre est la condition de l'homme,autre la condition des animaux. C'est en vain qu'il y aura union corporelle, si les âmes sont désunies par la discorde.
Voilà pourquoi le prince des apôtres exhorte les hommes, qui l'emportent d'ordinaire en lumières et en prudence sur les femmes, à environner leurs épouses de respect et de prévenances. I Petr. III, 7. De même que l'on manie avec la plus grande précaution des vases de cristal, et que l'on évite tout choc contre des objets moins fragiles ; ainsi, l'on doit user de toute sorte de ménagements envers les femmes, dont la nature délicate ne saurait résister à un choc un peu violent. Savez-vous, mes frères, pourquoi Dieu a fait la femme si faible et si délicate ; si sensible, et pourtant inférieure à l'homme en raison et en sagesse ? Que la femme soit égale à l'homme en ce dernier point, et vous les verrez se disputer le gouvernement des choses domestiques, aspirer l'un et l'autre à commander, et se refuser à obéir, enfin dans un dissentiment qui n'aurait pas de fin et n'aboutirait qu'au désordre et au malheur. Mais, par un bienfait de la Providence divine, l'un a reçu en partage la force et le conseil, l'autre la faiblesse et la grâce ; l'un est appelé par sa nature même au commandement, l'autre à l'obéissance. Semblable à ces objets précieux autant que fragiles, que l'on enveloppe de tissus épais et moelleux afin de les garantir de tout accident, la femme, créature tendre et délicate, a reçu, par un admirable conseil de la sagesse incréée, l'homme dont la nature est plus ferme, pour protecteur et pour compagnon de son sort. En cas de conflit, c'est à la femme de céder ; et de la sorte s'établit entre eux un lien à l'abri de toute rupture. Il suit de là que le devoir de l'épouse est d'opposer aux vivacités de son époux la mansuétude et le silence : à cette condition, ils vivront l'un et l'autre dans une paix inaltérable. Telle était, au rapport de saint Augustin, la conduite de Monique, sa pieuse mère. Jamais les violences et les emportements de son mari n'altérèrent la douceur de son visage.
De ces observations que nous a suggérées le sujet de l’Évangile d'aujourd'hui, nous allons, mes frères, passer à l'explication de ce même Évangile. Ave Maria.

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Laetitia
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PREMIER POINT.

Le vin ayant tout à coup manqué au festin de Cana, la Mère de toute miséricorde dit à son fils : « Ils n'ont point de vin, » vinum non habent. Si elle expose ce besoin à son fils bien-aimé, c'est qu'elle connaît à la fois le pouvoir et le désir qu'il a de soulager nos nécessités. Cette demande de la sainte Vierge nous autorise à croire que le Sauveur avait déjà accompli plusieurs miracles particuliers, quoique l'Evangéliste mentionne celui de Cana comme le premier qu'il ait opéré. Effectivement, si les trente années de sa vie n'eussent été marquées par quelque miracle, on ne comprendrait pas l'assurance avec laquelle Marie lui demandait un miracle dans une circonstance qui n'intéressait en rien le salut de l'âme et celui du corps. Nous apprenons encore ici que, dans toutes nos peines, il faut, à l'exemple de la bienheureuse Vierge, recourir à notre Sauveur. « Je répands, disait le Prophète royal, ma prière en sa présence ; j'exprime devant lui ma tribulation, lorsque mon âme est près de défaillir. » Ps. CXLI, 3. Tels on voit les enfants qui, à tout événement triste ou joyeux, accourent dans les bras de leurs mères ; ainsi toute âme pieuse doit se réfugier en tout temps dans les bras paternels de la divine Providence. C'est encore ce que faisait le saint roi David, comme nous l'apprennent ces paroles : Sicut ablactatus est super matre sua, ita retributio in anima mea ; paroles que l'on peut avec un commentateur exposer de la manière suivante, Ps. CXXX, 2 : Pareil à l'enfant à la mamelle qui, incapable de se nourrir et même de bouger, attend tout de l'amour de sa mère, le serviteur de Dieu, connaissant la faiblesse de la nature humaine, ne manque jamais dans ses afflictions de recourir à celui dont il a toujours expérimenté la tendresse toute-puissante.

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Laetitia
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C'est principalement dans les conjonctures désespérées qu'il faut pratiquer cette règle : « Lorsque l'espérance ne montre à nos regards aucun secours humain, dit saint Chrysostome, gardons-nous bien de désespérer et de perdre courage. Saisissons l'ancre de la foi ;mettons notre espoir dans le ciel, et non sur la terre ; et les flots que la tempête amoncelle furieuse autour de notre esquif reprendront leur calme accoutumé. » Disons-le cependant : il n'est pas rare de voir des chrétiens qui ne sont jamais plus éloignés de prier et de se confier en Dieu, que dans le temps des rudes épreuves.
Le juif Philon, l'un des députés qui étaient venus au nom de leur nation auprès de Caligula, ayant trouvé ce prince fort irrité contre ses concitoyens, tenait à ses compagnons ce langage : « De la confiance, mes amis, le secours de Dieu ne saurait manquer là où les secours humains font défaut. »
Au milieu des persécutions dont il était l'objet, David mettait toutes ses espérances dans la puissance divine. Aussi, à la leçon de la Vulgate : Fortitudinem meam ad te custodiam, Ps. LVIII, 10, la version de saint Jérôme substitue celle- ci, Fortitudinem ejus ad te servabo ; comme si le saint roi disait : Incapable comme je le suis de résister à Saül, c'est à vous, Seigneur, que je confie ma cause ; ce sont vos forces que j'opposerai aux siennes. Les artistes qui réunissent dans leurs ateliers de nombreux élèves, tout en confiant à ces derniers l'exécution d'une partie de leurs œuvres, se réservent toujours ce qu'il y a de plus difficile. De même la Providence se réserve de résoudre par elle-même les difficultés extraordinaires qui se présentent dans la vie, tandis qu'elle laisse aux causes secondes le soin de trancher les difficultés ordinaires. N'allons pas toutefois, mes frères, juger Dieu à notre façon, et croire que nos prières assidues l'importunent. Loin d'être à charge à la nourrice dont il suce le lait, l'enfant au contraire la soulage : c'est ainsi que la bonté immense de Dieu, loin d'en être importunée, est heureuse de nos misères, parce qu'elles lui fournissent le sujet de les soulager et de répandre les biens qu'elle désire si vivement communiquer à ses créatures. Quoi de plus conforme à la nature du bien incréé, que de se communiquer au dehors, et d'éclairer les hommes de sa douce et bienfaisante lumière ? Du reste, le Seigneur attache une si grande importance à l'exercice de cet attribut, qu'il nous tient ce langage : « Offrez à Dieu un sacrifice de louanges ; soyez fidèles aux promesses que vous avez faites au Très-Haut. Invoquez moi au jour de la tribulation, je vous en délivrerai, et vous m'honorerez. » Ps. XLIX, 15.

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Il y a, mes frères, dans la réponse du Sauveur à sa pieuse mère, une apparence de dureté. « Femme, lui dit- il, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? Mon heure n'est pas encore venue. » Qu'est cela, Seigneur Jésus ? N'avez- vous pas vous-même ordonné d'honorer les parents ? Et vous répondez à votre propre mère qu'il n'y a rien de commun entre elle et vous ! Oui, chrétiens, et cela, parce que le Sauveur voulait nous enseigner qu'il y avait en lui une nature supérieure à la nature humaine. Les liens étroits qui existent entre les parents et leurs enfants ne lui eussent pas permis autrement de dire en toute vérité : Quid tibi et mihi est, mulier ? « Femme, qu'y a-t- il de commun entre vous et moi ? » Il a voulu encore apprendre aux personnes qui ont abandonné le siècle, à ne pas suivre en tout la volonté de leurs parents. L'amour paternel a bien plus pour objet le corps que l'âme ; le corps, voilà ce que nous avons reçu de nos parents ; mais l'âme a une autre origine. Il n'est donc pas étonnant que nos parents veillent plus aux intérêts corporels qu'aux intérêts spirituels. A leur tendresse imprudente et mal entendue, ne craignons pas d'opposer les paroles de Notre Seigneur : « Qu'y a- t-il de commun entre vous et moi ? » Dans ce monastère où je me suis renfermé, dans cette carrière que j'ai entreprise et de laquelle vos caresses cherchent à m'éloigner, il n'y a vraiment rien de commun entre vous et moi; car mon Maître a dit : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, celui là n'est pas digne de moi. » Matth. x, 37. On ne pourrait dire les obstacles que la tendresse désordonnée des parents oppose aux personnes qui veulent embrasser la vertu. Combattre le monde, le démon, et les autres ennemis jurés de notre salut, ce n'est pas difficile ; mais résister aux prières et aux larmes des parents qui nous ont engendrés et élevés, qui nous combattent non par haine, mais par amour, et dont nous désirons naturellement la satisfaction et le bonheur, c'est une tâche bien rude et bien malaisée. S'il est doux de suivre la pente de l'amour filial, on ne parvient pas de même à l'enchaîner, parce que s'attaquer à lui, c'est s’attaquer à la nature même. C'est pour cela que Jésus- Christ a pris envers sa mère, dans les circonstances publiques, un ton plein de gravité et d'austérité. La sainte Vierge, après l'avoir cherché trois jours, le retrouve dans le temple et lui exprime la douleur que lui avait causée son absence. « Pourquoi me cherchiez- vous ? Lui répond- il; ne saviez- vous pas qu'il faut avant tout m'occuper des affaires de mon Père ? » Ailleurs, on lui annonce l'arrivée de sa mère et de ses frères, et il dit aussitôt, Matth. XII, 48-49 : « Quelle est ma mère et qui sont mes frères ? Ma mère et mes frères, les voilà ? » ajoute- t- il en étendant la main vers ses disciples.

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« Mon heure n'est pas encore venue: » Nondum venit hora mea. Malgré leur apparence de sévérité, mes frères, ces paroles sont de nature à consoler et à encourager les âmes pieuses. De même que notre Sauveur sait parfaitement ce qui nous convient, de même il sait lui seul en quel temps il doit nous venir en aide. Il y a bien des faveurs qui, parce qu'elles ne nous ont pas été données dans le temps propice, ou bien ont tourné à notre désavantage, ou bien nous ont été d'une moindre utilité. Le temps le plus propice aux bienfaits de la Providence, est celui qui sert le mieux la gloire de Dieu et notre propre salut : tels sont les deux points que les desseins de Dieu ont principalement en vue. Dieu quelquefois diffère l'accomplissement de ses promesses, mais parce que le moment favorable n'est pas encore venu. Faute de comprendre cette conduite de la Sagesse incréée, les âmes faibles perdent souvent confiance. Elles chancellent surtout quand le Seigneur, avant d'accomplir ses promesses, permet des événements qui en entravent l'exécution et la rendent en quelque façon impossible. Entre autres exemples de ces desseins de Dieu, j'en emprunterai deux à nos saints Livres. Voyez d'abord David : il est encore enfant, lorsque Dieu le choisit pour régner sur son peuple. Mais au prix de quelles épreuves, de quels travaux.il parvient au trône qui lui a été promis ! I Reg. XVI et seqq. Dieu promet à la sainte Vierge, par la bouche de l'ange Gabriel, que Jésus siégera sur le trône de David, et que son règne n'aura pas de fin. Luc, 1, 33. Cependant, qui aurait cru à la réalisation de cette promesse, à moins d'être éclairé des lumières divines, en voyant Jésus trente ans ignoré des hommes, puis errant et pauvre, enfin traité comme un scélérat et condamné au supplice le plus affreux ? De semblables spectacles, mes frères, résulte d'un côté l'absence totale de confiance en Dieu chez les impies, de l'autre la confiance vacillante et peu solide de plusieurs âmes pieuses. Ayons donc sans cesse présent à l'esprit le mot du Prophète : « Que celui qui a confiance ne se hâte point. » Isa. XXVIII, 16.Ne pouvoir se résoudre à attendre, c'est une preuve de défiance et d'inconstance. Aussi l'Apôtre dit-il que sa patience à toute épreuve valut à Abraham la réalisation des promesses qui lui avaient été faites. Hebr. VI, 12. D'ailleurs, comme nous le disions tout à l'heure, le Seigneur ne diffère l'accomplissement de sa parole que pour l'accomplir plus parfaitement. Voyez ce qui se passe dans le miracle qui nous occupe. Supposez que le Sauveur ait accédé à la prière de sa mère, et qu'il ait aussitôt accompli un prodige; on n'y eût vraisemblablement pas ajouté foi, et on aurait cru que ce vin avait une tout autre origine. Mais, parce que le Sauveur diffère, on s'aperçoit de l'absence du vin, on en sent le besoin ; la vertu de la parole de Jésus est publiquement déclarée et la foi des disciples confirmée par un nouveau miracle. C'est par une raison de même nature que le Seigneur n'exauce pas aussitôt la prière des saints personnages que tourmentent des tentations de colère, d'envie, d'impureté et d'orgueil. La persistance de ces tentations leur montre leur faiblesse ; et ainsi, quand le calme leur est rendu, ils en rapportent la gloire, non à eux-mêmes dont les efforts ont été si longtemps inutiles, mais à Dieu, et ils s'écrient avec le Prophète : « Le bras du Seigneur a déployé sa puissance ; le bras du Seigneur m'a exalté ; le bras du Seigneur a déployé sa puissance. » Ps. CXVII, 16. Grâce à ce retard apparent, leur humilité grandit, leur reconnaissance s'enflamme, leur charité s'embrase, leur confiance se consolide. En même temps qu'ils reconnaissent leur propre faiblesse, ils éprouvent la libéralité de Dieu, et instruits par ses bienfaits, ils l'aiment davantage et ils mettent en lui seul toutes leurs espérances. Vous le voyez, mes frères, en différant d'exaucer nos désirs, Dieu nous accorde en définitive une double faveur : d'abord il nous donne ce que nous lui demandons ; puis il joint à cette grâce d'autres grâces qui en accroissent le prix.
Mais poursuivons le cours de notre évangile.

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SECOND POINT.

L'eau ayant été changée en vin, « l'intendant goûta ce vin ; et ne sachant d'où il était, il dit à l'époux : Tout homme sert le bon vin le premier. Quand on a bu largement, alors il sert un vin d'une qualité inférieure. Mais vous, vous avez réservé pour ce moment votre vin le meilleur ». Apprenez ici, mes frères, la différence qui existe entre le calice du Seigneur et le calice du démon. Hélas ! faute de la connaître, la plupart des hommes se précipitent vers leur ruine. Pareil à un marchand fourbe et rusé, le démon nous présente toujours le côté riant et aimable du mal qu'il veut nous faire accepter, laissant à l'avenir le soin de nous apprendre ce qu'il renferme d'amertume; et par ce procédé, il séduit la foule imprudente et irréfléchie. Nous sommes naturellement friands de plaisir, et nous avons en horreur ce qui nous blesse et nous gêne. Aussi le démon présente-t-il à ses disciples la voie du vice où l'on n'aperçoit d'abord rien de rude et de malaisé, où tout paraît facile, doux et agréable. C'est la courtisane dont parle l'Ecriture, disant au jeune homme qu'elle veut perdre : « J'ai parfumé mon lit d'aloès et de myrrhe; je l'ai couvert de tapis précieux ; viens t'enivrer de délices et satisfaire tes désirs, jusqu'à ce que le jour se lève. Mon mari n'est pas à la maison, il est parti pour un long voyage. » Prov. VII, 18-19. C'est encore le langage que tiennent, dans la Sagesse, les réprouvés : « Venez, se disent-ils les uns aux autres ; jouissons des biens présents ; usons des créatures, pendant que nous sommes jeunes. Enivrons-nous des vins les plus rares, couvrons-nous de parfums, et ne laissons point passer la fleur de la saison. Couronnons-nous de roses, avant qu'elles se flétrissent. Qu'il n'y ait point de prairie où ne s'ébatte notre folâtre jeunesse. Laissons en tout lieu les traces de nos réjouissances, car c'est là notre partage. » Sap. II, 6-8.

Ainsi, mes frères, ces insensés se laissent séduire par les délices que le démon leur promet. Mais au fond du calice ils trouveront une lie bien amère. « Les eaux cachées sont plus douces ; le pain dérobé à la vue est plus agréable, » dit dans le livre des Proverbes, IX, 17, la femme sans mœurs à l'homme qu'elle cherche à entraîner. Et l'auteur sacré ajoute : Ignoravit quod ibi sint gigantes, et in profundis inferni convivæ ejus, Prov. IX, 18 ; passage qu'un savant commentateur rend encore comme il suit : Ignoravit quod ibi sint mortui, et in profundis inferi invitati ab ea. La vengeance divine ne tarde pas à éclater, et,de ce festin si délicieux, ces infortunés sont plongés dans la mort éternelle et dans les horreurs de l'enfer. Rappelez- vous ce qui arriva au mauvais riche : sur la terre, il était comblé de toute sorte de biens sensibles, et il jouissait à satiété des plaisirs de la chair ; après sa mort, il est réduit à une telle misère, qu'il implore en vain une goutte d'eau pour calmer l'ardeur des flammes dont il est dévoré.

Mais ce n'est pas seulement après cette vie que les méchants éprouvent l'amertume du calice qu'ils ont choisi. Considérez-les quelque temps avant leur dernière heure, quand il n'y a plus d'espoir de sauver leurs jours. Sur le point de quitter cette vie, ils pensent à la vie qui les attend ; et les plaisirs qu'ils ont savourés ici-bas s'offrent à leur esprit, non pour le charmer, mais pour le déchirer et le tourmenter ; non le visage souriant, mais sévère et horrible. Il ne reste plus rien de ce qu'ils avaient d'attrayant ; tout dans leur souvenir est âpreté, amertume et torture. En ce moment, demandez à ces hommes : « Dites-moi ce qui maintenant vous cause la plus vive inquiétude ? » S'ils vous parlent selon la vérité, ils vous répondront : « Ce qui me tourmente le plus à présent, est ce qui autrefois faisait ma félicité ; c'est la coupe d'or de la prostituée de Babylone, dont l'éclat m'a séduit et dont la liqueur m'a enivré. Ah ! je comprends maintenant le mot du Prophète : « Leurs raisins ne renferment que du fiel; leurs grappes n’expriment qu'amertume; leur vin est du fiel de dragon, et un venin dont rien ne saurait arrêter les effets mortels. » Deut. XXXII, 32–33. Je comprends qu'il ait employé, pour rendre la même vérité, les plus fortes images.

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Voilà, chrétiens, comment les plaisirs du monde apparaissent aux regards du moribond. Alors, plus de plaisirs, plus de délices ; rien que l'aiguillon enfoncé dans son cœur par la pensée du déshonneur qu'il a porté dans les familles, de l'injure qu'il a faite à autrui. Alors, il condamne ces fausses joies auxquelles il s'est abandonné. Ô voluptés mensongères ! s'écrie-t-il ; ce sont vos charmes trompeurs qui m'ont jeté dans ces angoisses, et qui ont compromis mon salut éternel ; c'est vous qui vous acharnez à me tourmenter, et qui déchirez ma conscience comme avec des ongles de fer, vous qui irritez le souverain Juge contre moi ; vous qui me ravissez la clarté du soleil; vous qui environnez ici- bas mon âme de ténèbres épaisses, et qui me forcez presque à désespérer du bonheur éternel. Quelle folie a pu m'ôter la raison, et m'aveugler au point de ne pas apercevoir où me conduirait une vie passée dans les plaisirs sensuels ? Mais les mondains ne prennent pas garde, mes frères, à cet avis du Sage : « Ne considérez pas le vin, quand il pétille et resplendit à travers le cristal. Il entre doucement ; mais bientôt il mord comme un serpent, et il répand poison son comme le basilic. » Prov. XXIII, 31-32. On ne pourrait donner une image plus frappante de la volupté. Dès qu'elle frappe nos yeux, elle charme et attire ; mais lorsqu'elle est passée sans retour, le remords de la conscience, l'image d'un Juge irrité, du démon qui se charge d'être notre accusateur, obsèdent le moribond, et lui font sentir vivement cette morsure empoisonnée dont parle l'Ecriture sainte. Il résulte clairement de ce qui précède, que le démon agit envers nous, comme nous agissons nous-mêmes envers les animaux dont nous voulons nous emparer. De même que ces derniers tombent dans le piège qui leur a été tendu, tout en ne courant qu'après une jouissance sensible ; de même l'appât du plaisir nous précipite dans les filets du démon. Nous ne nous en apercevons pas, tant que dure le plaisir ; mais, lorsqu'il faudra sortir de cette vie, nous sentirons vivement les liens dont nous avons été environnés. C'est pour nous prémunir contre ce danger, que la Sagesse divine nous tient ce langage : « Mon fils, si les pécheurs vous attirent par leurs caresses, ne les écoutez pas. S'ils vous disent : Viens avec nous; dressons des embûches, tendons des pièges à l'innocent : nous trouverons dans sa perte toute sorte de biens ; nous remplirons nos maisons de ses dépouilles. Entrez en société avec nous; n'ayons tous qu'une bourse commune : Mon fils, n'allez pas avec eux, car ils dressent des embûches contre leur propre sang, et ils tendent des pièges à leurs propres âmes. » Prov. I, 10-18.
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Telle est, mes frères, la tactique du démon : offrir aux imprudents le bon vin d'abord, puis le mauvais ; voilà tout le secret de sa puissance de séduction. Quant aux moyens de vous défendre contre ses attaques, ils se réduisent à celui-ci : repousser le calice des voluptés, lorsqu'il vous le présentera. Et peut-il nous donner autre chose, que du poison revêtu d'une légère couche de miel ?
Qu'attendre du plus cruel de nos ennemis, sinon trahison et perfidie ? Si le timeo Danaos et dona ferentes est marqué au coin de la plus profonde sagesse, hésiterons-nous un seul instant à fouler aux pieds le plaisir, lorsqu'il nous sera offert par l'ennemi capital de Dieu et du genre humain, et serons-nous assez aveugles pour ne pas voir l'abîme où il veut nous conduire? De même que la volonté de Satan est sans cesse inclinée au mal, de même ses efforts ne tendent qu'à nuire, et ils seraient incapables de se tourner vers le bien. Les magiciens de Pharaon, instruments et ministres de l'enfer, eurent bien assez de pouvoir pour reproduire la plaie des serpents, des grenouilles, et de l'eau changée en sang ; mais, quand il fallut mettre un terme à ces fléaux, leurs efforts échouèrent, tandis que Moïse y réussit en quelques paroles. C'est ainsi que le pouvoir du démon consiste uniquement à faire le mal pour le mal qu'il a fait ; rechercher le bien, est au-dessus de sa volonté et de ses forces.

Par conséquent, mes frères, si dans vos épreuves, une de vos plus solides consolations est la pensée qu'elles arrivent en vertu d'une permission de cette Providence qui s'occupe du plus petit des oiseaux, et si vous dites alors avec notre Seigneur : « Quoi ! je ne boirais pas le calice que me présente mon Père ! » Joan. XVIII, 11 ; il est de votre intérêt et de votre devoir de repousser le calice des voluptés : car vous ne sauriez douter qu'il ne vous soit présenté par la main de votre ennemi juré, du serpent infernal, de l'auteur de tous nos maux. Ne perdez jamais de vue cette vérité, et vous déjouerez toutes ses ruses.
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TROISIÈME POINT.

Examinons maintenant comment le Seigneur agit envers les hommes. Sa conduite est de tout point opposée à celle du démon. Ce qu'il y a de rude et de difficile dans son service, il l'expose tout d'abord. Il commence par nous dire : « Si quelqu'un veut marcher après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. » Matth. XVI, 24. « Si quelqu'un vient à moi, dit-il encore, et ne hait pas son père, sa mère, son épouse, ses enfants, ses frères, ses sœurs, son âme elle-même, il ne peut pas être mon disciple. » Luc. XIV, 26. « Celui qui aime son père et sa mère plus que moi, est indigne de moi. » Matth. X, 37. « Celui qui aime son fils et sa fille plus que moi, n'est pas digne de moi.» Ibid. « Celui qui ne prend pas sa croix, et ne marche point à ma suite n'est pas digne de moi. » Luc. XIV, 27. La Sagesse divine n'emploie pas de fallacieux détours ; la Vérité incréée ne s'appuie pas sur des mensonges. Elle expose ses lois et ses maximes sans équivoque et sans ménagements. Vous trouverez, mes frères, dans les textes que nous citions tout à l'heure, le résumé des pratiques les plus ardues de la religion chrétienne. La première de ses lois est qu'il faut renoncer à ce que l'on a de plus cher en ce monde, toutes les fois que l'accomplissement des préceptes divins devrait en souffrir. En ces cas-là, nous ne devons tenir aucun compte de la vie, à l'exemple du chœur glorieux des martyrs qui l'ont sacrifiée volontiers, et des saints qui ont toujours été prêts au même sacrifice. Voilà pour ce qui regarde la vie présente. Mais ces épreuves seront abondamment récompensées dans la vie à venir. « Si les justes souffrent sur la terre, dit la Sagesse, ils ont pour espérance l’immortalité. En retour de quelques souffrances, ils auront un bonheur sans mesure ; car Dieu les a éprouvés, et trouvés dignes de lui. » Sap. III, 4, 6. Voulez- vous avoir une idée de ce bonheur, écoutez saint Jean dans son Apocalypse : « Ensuite je vis une grande foule que personne ne pouvait compter, où étaient des gens de toute tribu, de toute langue et de tout peuple. Debout devant le trône, et en présence de l’Agneau, revêtus de robes blanches, et des palmes dans leurs mains, ils criaient à haute voix : Salut à notre Dieu, qui siège sur le trône, et à l'Agneau. Et l'un des vieillards me dit : Ces gens revêtus de robes blanches, qui sont- ils, et d'où sont- ils venus? Et je lui répondis : Seigneur,vous le savez. Et il me dit : Ils sont sortis des flots de la tribulation, et ils ont purifié leurs robes, et ils les ont blanchies dans le sang de l'Agneau. C'est pourquoi ils sont devant le trône de Dieu, et celui qui siège sur le trône habitera au milieu d'eux. Ils ne connaîtront plus ni la faim ni la soif, et ils ne seront incommodés ni par le froid ni par la chaleur; car l'Agneau qui est au milieu du trône les dirigera, et les conduira à la source de la vie, et Dieu essuiera de leurs yeux toute larme. » Apoc. VII, 9-17. Heureuses, oh ! oui, heureuses les âmes au milieu desquelles Dieu établira son séjour ! Heureux les yeux qui contempleront la gloire du Tout-Puissant assis sur un trône de majesté ! Heureuses les lèvres que rafraîchiront éternellement les eaux de la source de vie ! Heureuses les larmes qu'essuiera la tendre main du Seigneur! Quel bonheur plus grand, quelle jouissance plus admirable, que de voir le fils de Dieu essuyer les larmes des saints, comme une jeune mère essuie, le visage souriant, et d'une douce main, les larmes de son enfant bien-aimé ? Ah ! le Prophète a bien eu raison de dire : « Ceux qui sèment dans les larmes, moissonneront dans l'allégresse. Ils pleuraient, lorsqu'ils allaient répandre la semence ; ils seront transportés de joie, lorsqu'ils reviendront chargés d'abondantes gerbes. » Ps. cxxv, 5-6. Alors plus rien de cette succession du jour et de la nuit, qui accorde une mesure égale à la lumière et aux ténèbres : c'est bon pour le temps des travaux et des larmes ; à la joie et au bonheur du ciel il faut l'éternité.
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Laetitia
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Re: Sermon du Vénérable Louis de Grenade pour le IIe dimanche après l'Épiphanie

Message par Laetitia »

Quelle différence, mes frères, entre le sort des justes et celui des impies, entre le commencement et la fin de leurs carrières ! Aussi est- il écrit de l'âme fidèle : « La force et la beauté seront ses vêtements, et elle se réjouira au dernier jour. » Prov. XXXI, 25. Sur la terre, elle met une main laborieuse à la rude tâche qui lui est imposée, et elle travaille courageusement à faire le bien. Mais, au dernier jour, quand les méchants pousseront des sanglots et des rugissements, quand ils frapperont leurs poitrines et chercheront des cavernes où ils puissent cacher leur honte, l'âme fidèle sera souriante de bonheur, et elle goûtera la joie du triomphe : car il lui sera donné une récompense large et surabondante. « Je bénirai mon Seigneur, s'écriera-t-elle ; je bénirai celui qui m'a donné l'intelligence de l'éclat trompeur du monde, de la douceur réelle de la vertu. Grâce à lui, j'ai discerné le poison que recelait le vice malgré son apparence aimable, le charme que renfermait la vertu malgré son apparence pleine de rudesse. Et comment faire ce discernement sans le secours de la lumière divine ? L'aspect du démon est en réalité sombre et funeste ; il traîne à sa suite le péché avec la mort, et les supplices qui en sont le châtiment : et pourtant il est assez habile pour déguiser sa face sous les traits souriants de la volupté. Qui aura des yeux assez exercés pour découvrir sous ce fard sa haineuse figure, sous ces fleurs le poignard qu'elles cachent ? Oh ! oui, je bénirai le Seigneur qui m'a donné l'intelligence ; car j'ai été délivré du piège que cet ennemi de mon salut me tendait, et de la mort qu'il m'avait préparée. » Ps. XV, 7.

Maintenant, chrétiens, représentez- vous le Seigneur vous tenant ce langage : Je vous permets de choisir ; voici devant vous l'eau et le feu, étendez la main du côté que vous voudrez. » Eccli. XV, 17. A vous de vous prononcer entre les plaisirs d'un moment suivis d'un deuil éternel, et quelques légères privations que suivra une félicité sans nuage. Quel sera votre choix, mes frères, je l'ignore ; ce que je sais, c'est que, dans le cas où vous préféreriez les plaisirs de la terre au bonheur du ciel, un jour viendra où vous vous reprocherez ce choix, où vous vous en punirez vous-mêmes, où vous vous en repentirez, mais d'un repentir tardif et sans remède. Toutes les fois que les réprouvés songent à ce qu'ils ont perdu, et à ce pour quoi ils l'ont perdu ; toutes les fois qu'ils reconnaissent la caducité des plaisirs défendus, et la durée sans limites des tortures qui en sont le fruit, alors ils ressentent particulièrement la morsure de ce ver qui, au témoignage du Prophète, Isai. LXV, 24, ne mourra jamais et déchirera éternellement leurs entrailles. Sous l'étreinte de ces horribles tourments, ils se répandent en horribles imprécations, et ils maudissent à l'envi le jour de leur naissance, les parents qui les ont engendrés, et les mamelles qui les ont allaités.
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