Sermon du Père Ventura sur la Très Sainte Trinité pour la Fête-Dieu

Mercè
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Sermon du Père Ventura sur la Très Sainte Trinité pour la Fête-Dieu

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SERMON SUR LA TRÈS-SAINTE TRINITÉ POUR LA FÊTE-DIEU
Par le Père Ventura, ancien général de l'ordre des Théatins
Tiré de "Conférences, sermons et homélies sur les principales fêtes de l'année ", ouvrage posthume.


Euntes docete omnes gentes, baptizantes eos in nomine Patris et Filii et Spiritus sancti. (Matth.XVIII).

Allez, enseignez toutes les nations, et baptisez-les au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.


Lorsque Dieu voulut créer l’homme, il dit, d’après l’Écriture sainte : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance (1). » Or il n’y a pas de doute, d’après le sentiment de tous les interprètes, que par ces paroles Dieu n’ait voulu faire entrevoir dès lors la révélation du grand et profond mystère de la très-sainte et très-auguste Trinité. Le mot Dieu, au singulier, signifie ici l’unité de la nature divine, et le mot Faisons, au pluriel, indique la pluralité de personnes. D’autre part, dans les paroles que Jésus-Christ a prononcé, lorsqu’il a envoyé les apôtres enseigner et baptiser dans le monde entier, il a indiqué par ces mots « au nom, » l’unité de Dieu, et il a indiqué la Trinité des personnes divines par ces mots : « du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Voilà donc le mystère de la sainte Trinité, annoncé d’abord d’une manière obscure à l’époque de la création, puis révélé dans toute sa clarté et dans toute sa magnificence à l’époque de la rédemption des hommes.

D’après le rapprochement de ces deux époques et de ces deux grandes révélations, l’intention de Dieu nous apparaît manifeste. Il a certainement voulu nous faire entendre que la même Trinité qui s’est plu à créer l’homme, ne s’est pas moins intéressée à sa rédemption ; et que dans tout son être l’homme a été, de la part de la Trinité sainte, l’objet d’une prédilection et d’une sollicitude toute particulière.

De là pour l’homme un devoir de juste gratitude et l’obligation d'honorer ce grand mystère ; de là aussi l’origine et la justification de la solennité célébrée en ce jour par l’Église catholique. C’est pour entrer dans ces vues et ces intentions que nous allons vous entretenir aujourd’hui de cet auguste mystère. Nous essayerons de vous faire voir combien la très-sainte Trinité est admirable dans son image, combien elle est croyable dans son incompréhensibilité, combien elle est aimable dans sa prédilection pour nous.

(1) « Dixit Deus : Faciamus hominem ad imaginem et similitudinem»




(à suivre....)
Dernière modification par Mercè le lun. 30 juin 2025 16:27, modifié 2 fois.
Mercè
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PREMIÈRE PARTIE

Les grands de la terre ont coutume de placer leur écusson et leurs armes de famille dans les lieux et sur les objets qui leur appartiennent en propre. Le Roi des rois n’a pas dû négliger non plus les droits et les prérogatives de sa souveraineté. Or, toutes les créatures appartenant à Dieu et lui appartenant à un double titre, puisqu’il les a créées et les conserve, il a dû imprimer sur chacune d’elles comme ses armoiries et son image. Quelles seront ces armoiries? Quelle sera cette image? Dieu a dans son être tout à la fois la Trinité et l’unité : Trinité de personnes, unité de nature. Trinité dans l’unité, tel devra être le chiffre et l’emblème de sa royauté divine ; et tel sera aussi le chiffre et l’emblème qu’il imprimera sur toutes les créatures. En effet, dit saint Thomas, toute créature en premier lieu subsiste dans son être; en second lieu elle a une forme propre et qui la détermine dans son espèce ; en troisième lieu elle est coordonnée vers une autre chose. En tant donc qu’elle subsiste entière dans son être, toute créature représente le Père, principe qui ne procède d’aucun autre principe. En tant qu’elle a une forme déterminative de son espèce, elle représente la personne du Fils, pensée divine et forme éternelle de tous les êtres. Enfin, en tant qu’elle est coordonnée à une autre chose et qu’elle entre dans un ordre et une harmonie, elle représente le Saint-Esprit, ordre substantiel des personnes divines, harmonie éternelle, amour qui tend à ramener vers l’unité. Ainsi toute créature est réellement une dans son être, trine dans sa manière d’être et ses rapports. Par cela même toute créature porte le cachet, l’empreinte du Dieu Trine et Un qui l’a créée.

Mais dans toutes les créatures, ajoute saint Thomas, cette empreinte, cette image du Dieu Trine et Un se trouve comme un vestige, comme une trace qu’y a laissée le pied de Dieu (1). Sous ce rapport les créatures signalent l’existence de la cause première, sans en révéler la nature. Quant aux créatures intelligentes, telles que l’homme, cette empreinte s’y trouve d’une manière plus parfaite; elle s’y trouve par manière de représentation, et comme la reproduction du visage de Dieu (2). Car c’est en créant l’homme seulement que Dieu a dit : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. » C’est sur l’homme, d’après le prophète, que Dieu s’est plu à imprimer la radieuse ressemblance de sa face divine (3).
En rentrant donc en nous-mêmes, nous dit saint Augustin, nous y trouvons, bien que non pas égale et coéternelle, l’image pourtant fidèle de la souveraine Trinité (4).

Cette fidèle image ne se trouve pas en nous en tant que nous avons un corps. Car en tant que nous sommes âme et corps, substantiellement unis en unité d’être, nous représentons seulement le grand mystère de l’incarnation de Jésus-Christ, Dieu et homme en unité de personne (5). Ce n’est donc pas selon la forme du corps, dit saint Augustin, mais selon l’âme rationnelle que nous avons été créés à l’image de Dieu, et que l’empreinte de sa Trine unité se trouve en nous (6). En effet, comme Dieu est intelligence, Verbe et amour, ou Père, Fils et Saint-Esprit, et que ces trois personnes sont un seul et même Dieu, de même en tant qu’êtres raisonnables nous sommes nous aussi intelligence, pensée ou raison et amour; et ces trois choses ne sont en nous qu’une seule et même âme intelligente (7).

Comme donc en l’absence d’une personne qui nous est chère nous nous plaisons à regarder son portrait, de même dans l’impossibilité où nous sommes à présent de contempler face à face l’incompréhensible Trinité divine, tâchons de nous consoler en contemplant les traits de beauté divine qu’elle a daigné tracer en image dans notre âme ; et nous l’y trouverons admirable et digne de nos adorations et de notre amour.

(1) « In omnibus creaturis invenitur repræsentatio Trinitatis per modum vestigii (S. Thom. Summ. Theol. I. P. Q. 5. A. 7). »
(2) « In creaturis rationabilibus invenitur per modum similitudinis (Ibid.). »
(3) « Signatum est super nos lumen vultus tui (Ps. IV. 6). »
(4) « Nos quidem in nobis, tametsi non coæqualem et coæternam, imaginem summæ Trinitatis agnoscimus (S, August.). »
(5) « Sicut anima rationalis et caro unus est homo, ita Deus et homo unus est Christus (Symb. S. Athan.). »
(6) « Non secundum formam corporis, sed secundum rationalem animam homo ad imaginem Dei factus est (S. August,). »
(7) « in nobis mens et notitia et amor tria sunt quidem et hæc tria unum sunt (id.). »



(à suivre...)
Dernière modification par Mercè le lun. 30 juin 2025 16:25, modifié 1 fois.
Mercè
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Re: Sermon du Père Ventura sur la Très Sainte Trinité pour la Fête-Dieu

Message par Mercè »

Ainsi que tout être intelligent, notre âme a deux espèces d’actions : l’une intérieure, ad intra, ou action immanente, actio immanens, c’est-à-dire action qui reste dans l’être qui la produit; l’autre extérieure, ad extra, c’est-à-dire action qui passe au dehors, actio transiens. Notre action intérieure est celle par laquelle nous pensons et voulons, et qui reste dans notre propre esprit; notre action extérieure est celle par laquelle nous opérons en dehors de notre esprit, ou bien c’est notre action en rapport avec d’autres êtres et qui pour cela se dit action transitive, actio transiens. Il en est de même dans l’intelligence infinie de Dieu. Il a créé toutes les choses et les conserve : c’est son action extérieure, ad extra. Mais d’autre part cette intelligence infinie se connaît elle-même, elle s’aime en même temps; c’est son action intérieure, ad intra.

L’action intérieure de notre intelligence consiste en ce que, par un retour sur elle-même, en se contemplant et se plaisant dans ses perfections finies, elle se connaît et s’entend elle-même. Or, dit saint Thomas, dans l’intelligence qui s’entend, quelque chose procède d’elle-même, c’est la conception de la chose entendue qui résulte de la force intellective et de sa connaissance (1). Or, cette conception, ajoute saint Thomas, s’appelle parole intérieure, s’appelle le Verbe de notre cœur (2).

Il en est de même de l’action intérieure de l’intelligence divine. Par un retour sur elle-même, se contemplant elle-même et se complaisant dans ses perfections infinies, elle se connaît elle-même, elle s’entend elle-même, et par cela même elle produit bien plus parfaitement que notre intelligence quelque chose qui est la conception de son intelligence infinie. Or cette conception ineffable s’appelle le VERBE de Dieu.

Notre intelligence, en produisant sa pensée, son verbe, qui est la conception d’elle-même, s’y complaît, elle s’aime dans ce verbe, et de là se produit en nous la volonté et l’amour. L'intelligence divine aussi, en produisant son verbe, sa pensée éternelle, s’y complaît, s’aime dans ce verbe, et de là se produit dans la profondeur de sa nature divine, la volonté ou l’amour; c’est le SAINT-ESPRIT.

Ainsi vous voyez, dit saint Thomas, que l’action intérieure de la nature intellectuelle n’est que l’action de l’entendement et de la volonté (3). Tout commence à l’intelligence et se termine à la volonté (4). De là nous comprenons aussi pourquoi il y a trois personnes divines, et pas plus, pas moins. De même que, intelligence, pensée ou raison, et volonté, voilà toute l’âme; de même aussi, intelligence infinie, Verbe éternel, amour parfait, voilà Dieu tout entier. Voilà les trois personnes qui rendent témoignage dans les cieux (5).

La conception de l’intelligence est éminemment intellectuelle ; elle est de la même nature que l’intelligence ; elle est la reproduction, la ressemblance de la chose entendue. Ainsi la procession de la pensée est même en nous une sorte de génération; car la génération est la naissance d’un être vivant, qui soit de même nature que l’être qui l’a produit ; et notre pensée, fidèle copie de notre intelligence, participe de sa vie.
C’est donc avec juste raison que saint Augustin, parlant de notre pensée, de notre verbe intime, osait l’appeler le Fils de notre esprit : Filius cordis.

Sans doute que nous devons nous arrêter tout tremblants, quand nous voulons passer, par voie de comparaison, des choses humaines à la méditation de l’Être divin. Toutefois nous ne devons pas méconnaître que Dieu nous a offert les êtres créés comme les degrés d’une échelle, pour nous élever jusqu'à lui. Il ne doit donc pas sembler téméraire, si tout d’un coup, de la génération de notre propre pensée, nous nous élevons à l’incompréhensible génération du Verbe divin. Nous rejetons ici, comme un blasphème, toute idée de procédé rationnel. Nous voulons dire seulement que si notre pensée peut être regardée comme une sorte de génération, à plus forte raison il y a génération en Dieu ; à plus forte raison le Verbe de Dieu est engendré avant toute créature, à plus forte raison il doit s’appeler le Fils de Dieu. « Aujourd’hui, a dit l’Éternel, je vous ai engendré (6).»

Mais la volonté, ou l’amour, ne se produit pas en nous par voie de ressemblance avec l’intelligence et la pensée, mais par voie d’inclination et de l’intelligence et de la pensée vers un autre objet. Ainsi, quoique procédant de l’intelligence et de la pensée, l’amour ne saurait être dit le fils de la pensée et de l’intelligence. Nous pouvons conclure de là pourquoi l’amour infini, la troisième personne de l’auguste Trinité, bien que procédant du Père et du Fils, ne s’appelle pas le Fils. Nous pouvons aussi rendre raison des noms ineffables que Jésus-Christ lui-même a donnés aux personnes divines en les appelant : Père, Fils et Saint-Esprit. La première personne engendre réellement; elle est donc véritablement Père. La seconde personne est réellement engendrée, elle est donc véritablement Fils. Mais la troisième procède et n’est pas engendrée, elle résulte de la Spiration; et pour cela elle est véritablement Esprit, Esprit-Saint, Esprit du Père et du Fils, digne d’être glorifié avec le Père et le Fils.

L’intelligence est simple et indivisible ; lors donc qu’elle engendre sa pensée, elle s’y reproduit tout entière. Il en est de même de la volonté. Voilà donc notre âme qui existe tout entière dans son intelligence, tout entière dans sa pensée, tout entière dans sa volonté, et cependant ce ne sont pas trois âmes, mais une seule et même âme intelligente. Ainsi en Dieu, substance aussi immatérielle et indivisible, le Père, engendrant son Verbe, lui communique sa substance tout entière. Le Père et le Fils produisant le Saint-Esprit, lui communiquent aussi tout entière la même substance et la même nature divine. Ainsi la substance divine est tout entière dans le Père, tout entière dans le Fils, tout entière dans le Saint-Esprit. Le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu. Cependant ce ne sont pas trois dieux; mais un seul et même Dieu. Car c’est la même nature divine qui se retrouve tout entière dans les trois personnes divines.

Mais souvenons-nous que notre âme n’est que l’image de la très-sainte Trinité. Il faut donc qu’entre ce qui se passe en nous et ce qui se passe en Dieu, il y ait la même différence qu’il y a entre l’image et la chose, entre le portrait et l’original. Notre trinité terrestre ne peut qu’indiquer faiblement et en ébauche les traits de la Trinité céleste ; elle ne saurait ni la reproduire ni l’égaler. Ainsi toutes les facultés, toutes les opérations de notre âme doivent se ressentir de l’imperfection inhérente à tout ce qui est créé, à tout ce qui est fini. Au contraire, en Dieu, ces mêmes opérations sont infiniment parfaites, comme la nature qui les produit.

L'entendre est en nous une opération de l’entendement, et non pas sa substance. Notre verbe, notre pensée à nous, n’est pas la reproduction de la substance même, de la nature même de l’entendement; autrement il y aurait génération réelle et parfaite.

En Dieu tout est Dieu, tout est acte pur, et l’acte même de l'entendre est Dieu et la substance même de l’Être intelligent (7). Le Verbe donc qui en est produit est une chose subsistante, de la même nature que le Père (8) ; et par conséquent ce n’est qu’en Dieu que la génération est parfaite et que le Verbe est son véritable Fils (9).

Il en est dé même du Saint-Esprit ; il est une chose subsistante de la même substance que le Père et le Fils. Il y a donc cette différence entre nous et la Trinité sainte, que notre esprit seulement a sa substance propre, tandis que la pensée et la volonté ne sont en nous que des opérations de l’Esprit; mais en Dieu le Fils et le Saint-Esprit ont chacun leur subsistance aussi bien que le Père. Or, puisque dans la nature rationelle ce qui a subsistance proprement dite s’appelle personne, il s’ensuit qu’en Dieu il y a trois personnes réelles et parfaites.

En second lieu la pensée et la volonté ne sont en nous que des opérations accidentelles, passagères, qui ont un commencement et une fin. Mais en Dieu, puisque son entendre est son être, puisque son vouloir est aussi son être, et que l’un et l’autre sont éternels, les trois personnes ne peuvent qu’être éternelles. Le Père a sur le Fils, le Père et le Fils ont sur le Saint-Esprit une priorité non de temps, mais de principes, vu que le Père a toujours engendré le Fils et que du Père et du Fils a toujours procédé le Saint-Esprit.


(1) « Quicumque intelligit, hoc ipso quod intelligit, procedit aliquid intra ipsum quod est conceptio rei intellectæ, ex vi intellectiva procedens et ex ejus notitia (S. Thom.). »
(2) « Quæ quidem conceptionis vox significat et dicitur verbum cordis (id). »
(3) « Actio immanens in ipso agente in intellectuali natura est actio intellectus et voluntatis (S. Thom.). »
(4) « Processio ad intra in intellectuali natura terminatur ad processionem voluntatis (id.). »
(5) « Tres sunt qui testimonium dant in cœlo (I Jo. v. 8). »
(6) « Ego hodie genui te (Ps, II. 7). »
(7) « Intelligere divinum est ipsa substantia intelligentis (S. Thom.). »
(8) « Et verbum procedens procedit ut ejusdem naturæ subsistens (id.). »
(9) « Et propter hoc dicitur proprie genitus ut Filius (id.). »




(à suivre...)
Mercè
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Lorsque nous produisons notre pensée et notre volonté, cette pensée et cette volonté restent dans l’intelligence où elles se produisent, mais n’y restent que d’une manière très imparfaite. Le souvenir et la trace s’en effacent rapidement, si elles ne sont assez fréquemment renouvelées. Tout au contraire, en Dieu, le Verbe est toujours dans le Père (1), et le Saint-Esprit aussi est toujours avec le Père et le Verbe.

Tout le mystère de l’intelligence humaine et par conséquent toute la véritable philosophie est dans cette belle formule du philosophe chrétien qui parmi les modernes a le plus illustré de la France : « L’homme pense sa parole, avant de parler sa pensée (2). » Or, on peut dire de même que tout le mystère de l’intelligence divine, et par conséquent toute la véritable théologie, est dans cette autre formule : « Dieu a pensé éternellement sa parole, avant de parler sa pensée. » En d’autres termes, Dieu engendre éternellement son Verbe ; c'est ainsi qu’il pense éternellement sa parole. Puis, dans la plénitude des temps, il a envoyé son Verbe en ce monde; c’est ainsi que, dans le temps et pour nous, il parle sa pensée.

On a dit et enseigné que les mots sont le signe des idées, rien n’est moins exact ni plus incomplet que cette définition. Les signes ordinaires sont la simple indication de la chose, ils ne sont pas la chose elle-même; ils ne participent nullement aux propriétés, aux vertus de la chose signifiée. Mais les mots, les paroles ne sont pas la simple, la nue indication de l’idée. Il y a dans les mots, dans les paroles, en tant qu’intermédiaires entre deux intelligences, quelque chose de la pensée, de l’idée que l’on veut transmettre. On peut dire avec exactitude que les mots, les paroles sont la pensée, l’idée elle-même revêtue de formes sensibles pour se manifester au dehors. C’est ainsi que Jésus-Christ n’a pas été, comme le pensaient les ariens, le signe, la représentation du Verbe de Dieu, le Fils de Dieu. Mais il a été le Verbe de Dieu, le Fils de Dieu lui-même revêtu de la chair de l’homme, pour se rendre visible et converser parmi les hommes. En effet, dit saint Augustin, comme la pensée qui est en notre esprit se rend sensible en se revêtant de la voix, de même le verbe qui était éternellement dans le sein de son Père s’est rendu sensible en prenant notre chair (3). Mais de même que ma pensée, mon idée, tout en se rendant sensible par la voix, ne quitte pas l’esprit qui la produit, mais qu’elle reste toujours en lui et avec lui; ainsi le Verbe divin, tout en se rendant visible sur la terre, n’a jamais quitté le sein du Père éternel (4). Comme c’est la langue qui donne à notre pensée un son, une forme pour la rendre intelligible au dehors ; ainsi c’est le Saint-Esprit qui a formé le corps adorable nécessaire pour rendre visible le Verbe éternel. Et c’est pour cela, comme nous l’avons vu dimanche dernier, que le Saint-Esprit est au Verbe divin ce que la langue est à notre pensée. Oui, le Saint-Esprit est la langue qui nous a raconté les mystères du verbe ; et c’est pour cela qu’il est descendu sur les apôtres sous forme de langues de feu.

Dans l’homme, c’est la pensée seule qui se manifeste telle qu’elle est par la parole parlée ou écrite. L’intelligence et l’amour ne se connaissent que par les œuvres et dans les œuvres. C’est par voie de conclusion et de déduction qu'il est donné de constater et l’intelligence et l’amour. Seule la pensée se fait voir et connaître telle qu’elle est dans la parole écrite ou parlée. De même c’est par leurs œuvres et dans leurs œuvres que le Père et le Saint-Esprit se révèlent à nous, mais par voie de raisonnement. C’est seulement le Verbe, la pensée divine éternelle, qui a été vue, comme en elle-même, au moyen de la chair et dans la chair (5).

Comme la parole rend sensible notre pensée, notre pensée rend manifeste l’intelligence. L’âme intelligente ne se connaît que par la parole et dans la parole. Ainsi dans le Verbe de Dieu, nous avons connu l’intelligence divine; en lui cette intelligence se manifeste, le Père dans le Fils, le Père et le Fils par le Saint-Esprit. « Celui qui me voit, voit aussi mon Père... Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père... Mon Père vous enverra l’Esprit de vérité... En ce jour-là vous connaîtrez que je suis dans mon Père et mon Père en moi (6). » Ainsi c’est dans son Fils, dans son Verbe, dans sa pensée parlée, que Dieu veut être connu, que Dieu veut se manifester à nous, soit que nous en soyons aux éléments de la doctrine, soit que nous soyons avancés dans les hauteurs de la science. De même aussi quand il s’agit de connaître l’âme humaine, nous pouvons la connaître tout entière dans la pensée. La spiritualité, la liberté de l’âme se reconnaissent et se voient manifestes dans la pensée. Oui, dans la pensée se manifeste toute l’âme.

Oh ! que ces analogies sont admirables ! Qu’il est beau de voir cette Trinité incréée, éternelle, souveraine, toute-puissante, et qui, pour se faire connaître, crée dans l’homme une Trinité terrestre! Oh! ce n’est pas un mot vide de sens, une expression allégorique, hyperbolique que celle-ci : « Dieu a créé l’homme à son image; » c’est la plus exacte, la plus incontestable vérité. En créant l’homme, Dieu a imprimé en lui une image de son être, il a fait de nous tous des portraits vivants de son invisible et impénétrable divinité. Pour le voir, pour le connaître, nous n’avons pas besoin de sortir de nous-mêmes. Un regard attentif sur nous-mêmes le découvre à la lumière de la foi. Dans un lieu obscur on ne voit rien, on ne distingue rien. Ce lieu obscur, c’est l’âme privée de la lumière de la foi. Grâce au flambeau secourable de la foi, malgré nos ignorances, il nous sera donné de connaître et l’éternel original, et la copie sortie des mains du Créateur, et l’intelligence humaine et l’intelligence divine. Pour parvenir aux plus sublimes révélations, tout notre mérite sera de ne pas perdre de vue le flambeau nocturne qui nous est prêté pour guider nos recherches (7). Privé de cette précieuse lumière, on ne saurait connaître ni l’homme, ni Dieu. On ne sait alors ni d’où vient l’homme, ni ce qu’il représente. L’homme n’est plus qu’un tableau dont on ignore le prix et la valeur, parce qu’on ne connaît pas la main du grand artiste qui l’a conçu et exécuté. Qu’est-ce qui peut empêcher alors de le mépriser et de le fouler aux pieds? Pour le disciple de Platon, l’homme ne sera qu’un animal à deux pieds sans plumes. Pour Aristote, l’homme sera l’esclave naturel de l’homme, sa condition aura enlevé toute valeur à son âme. Pour Sénèque, rien n’empêchera que l’homme ne soit un instrument de plaisir à la merci d’un autre homme. Socrate et Cicéron dans la pratique n’auront pas été plus clairvoyants. Effacez le signe divin, l’homme n’est plus qu’un être dégradé; permis dès lors à la force de l’exploiter selon ses caprices et ses intérêts.

Quelles actions de grâces ne devons nous pas à l’adorable Trinité pour avoir mis dans l’homme tant de grandeur et de noblesse et pour ne lui en avoir pas laissé ignorer les titres ! Qu’ils viennent, ceux qui poursuivent avec tant de patience et quelquefois de bassesse les honneurs et les décorations que le monde promet ! Qu’ils viennent, ceux qui croient que la religion n’est propre qu’à rabaisser, dégrader, ou même abêtir les hommes ! Qu’ils nous disent s’il est une grandeur, une illustration pareille à celle de porter en soi l’image et la ressemblance de la Divinité ; ou si c’est trop peu pour nous de porter dans nos âmes un abrégé, une réduction du Dieu infini ! Plutôt n’y a-t-il pas lieu de s’écrier avec le prophète : « Seigneur, notre Dieu, qu’est-ce donc que la créature humaine, pour que vous vous soyez ainsi souvenu d’elle? pour que vous ayez daigné non seulement vous courber jusqu’à elle et laisser dans notre être l’empreinte de vos pieds, mais que vous ayez voulu y refléter, y briser et y fixer les rayons de votre splendeur divine? »


(1) « Pater in me est et ego in Patre (Jo. X. 38).»
(2) De Bonald.
(3) « Sicut verbum meum apud me est et transit in vocem; ita verbum Dei apud Patrem erat et transivit in carnem (S. Aug.). »
(4) « Sicut ergo verbum meum prolatum est sensui tuo et non recessit a corde meo, sic Verbum Dei prolatum est sensui nostro et non recessit a Patre suo (Id.). »
(5) « Vidimus gloriam ejus (Jo. I. 14). Quod vidimus oculis nostris, et manus nostrae contrectaverunt de Verbo vitæ (I Jo. I. 1). »
(6) « Qui videt me videt et Patrem.... si cognovissetis me, et Patrem meum utique cognovissetis.... dabit vobis spiritum veritatis.... in illo die vos cognoscetis quia ego sum in Patre meo (Jo. XIV), »
(7) « Cui benefacitis attendentes velut lucernæ lucenti in caliginoso loco (II Petr, I. 19). »



Fin de la première partie

(à suivre…)
Mercè
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Re: Sermon du Père Ventura sur la Très Sainte Trinité pour la Fête-Dieu

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DEUXIÈME PARTIE.

Oui, certes, elle est grande, la majesté du mystère de la très-sainte Trinité! Pour confondre et anéantir son jaloux adversaire, Dieu n’a qu’à le montrer dans le moindre de ses reflets, dans la plus pâle de ses images. Mais enfin tout imposant, tout magnifique et tout sublime que soit ce mystère, il n’en est pas moins incompréhensible. Comment comprendre en effet cette grande énigme d’unité de nature dans une trinité de personnes ? cette essence indivisible et indivisée ayant cependant trois personnes distinctes , sans que l’unité de nature confonde les personnes, ni que la pluralité de personnes divise la nature? Comment comprendre que dans cette Trinité un seul Fils épuise une fécondité infinie, un seul Esprit-Saint termine un amour infini? Comment comprendre que le Père engendre le Fils sans lui être antérieur dans le temps? que le Fils soit engendré sans rapport de dépendance envers le Père? que le Saint-Esprit soit produit par le Père et le Fils sans infériorité d’existence et de dignité ? Comment comprendre que la sagesse infinie du Père se retrouve tout entière dans le Verbe, son fils, mais image parfaite, mais consubstantialité vivante, mais un seul et vrai Dieu avec lui? Comment comprendre que le Père et le Fils, par un seul et unique acte de volonté, produisent continuellement le divin amour, vrai Dieu lui aussi comme le Père et le Fils ?

Comment comprendre que, dans cette Trinité, la même Génération est parfaite et se répète toujours; la même Spiration est accomplie et toujours se renouvelle? Qu’il' y a missions sans sortie, relations sans sujétion, oppositions sans contrariété? Comment comprendre enfin que, dans cette Trinité, chaque personne a ses propriétés personnelles, et cependant l’une n'est ni plus ni moins parfaite que l’autre ; chacune a séparément toutes les perfections que toutes les trois possèdent réunies ensemble? que chacune est toute-puissante, incréée, immense, éternelle, infinie? que chacune en un mot est Dieu, et que cependant ce ne sont pas trois tout-puissants, ce ne sont pas trois éternels, ce ne sont pas trois infinis, ce ne sont pas trois immensités, ce ne sont pas trois souverainetés ?

Mystère profond, impénétrable, incompréhensible, dans lequel le théologien le plus éclairé ne comprend rien de plus, quant au fond du mystère, que le chrétien dont la foi est la plus simple et tout juste initiée aux premiers éléments de la doctrine chrétienne. L’homme fait n’y comprend pas plus que l’enfant; l’homme de génie et le savant, pas plus que la bonne femme et que celui qui en est encore à la foi du charbonnier.

En présence de cet écrasant mystère, tout entendement est obtus ; toute raison est faible, toute capacité est bornée, toute lumière est obscure, tout savoir est insuffisant, toute recherche est vaine et superflue, toute curiosité téméraire ne peut conduire qu’à un aveuglement pénal et à une irrémédiable cécité: la gloire de ce majestueux soleil fait plus qu’éblouir; elle aveugle, elle foudroie le scrutateur audacieux (1). En vain la raison humaine, fortifiée même par la foi, soutenue par la science, guidée et poussée en avant par le génie, essayerait un vol hardi au-dessus d’elle-même, dans l’espoir d’aborder l’intelligence de cet insondable mystère; au moment où elle croirait y être parvenue, elle en serait plus éloignée que jamais.

Les prophètes auxquels Dieu révéla ce mystère l’ont toujours présenté avec ce caractère d’impénétrable obscurité et de lumière inaccessible. Ils l’ont toujours contemplé comme un abîme sans fond, un océan sans rivage, une extension sans limite. Ils ont toujours adoré dans ce mystère le Dieu caché, le Dieu si profondément caché qu’il ne se dérobe pas seulement à la vue des sens, mais bien plus encore à la vue de l’esprit : Vous êtes, Ô mon Dieu, véritablement le Dieu caché (2) !

Mais ces incompréhensibilités mêmes du mystère en établissent d’une manière éclatante la vérité, et la rendent infiniment plus croyable. Ces majestueuses obscurités, ces augustes ténèbres sont la preuve la plus évidente de la vérité du mystère. Elles démontrent que c’est une révélation descendue du ciel, et non point une invention de l'esprit humain.

En effet, nous savons que ce mystère n’a pu être inventé par les philosophes qui, d’après la remarque de saint Thomas, n’ont connu que les attributs appartenant, par appropriation, aux personnes, tels que la puissance, la sagesse, la bonté, et encore ne les ont-ils connus que très-imparfaitement (3). Mais quant à ce qui constitue l’essence du mystère de la Trinité, savoir la pluralité de personnes dans une seule nature, la paternité, la filiation, la spiration; ils n’en ont eu et ils n’ont pu en avoir la moindre idée (4). Le verbe de Platon n’était pas une personne engendrée; c’était la raison idéale selon laquelle Dieu avait fait toutes choses.

La raison humaine, laissée à elle-même, rejette tout ce qui l’abaisse, comme le cœur repousse tout ce qui le gêne. C’est pour cela que les religions de fabrique humaine sont plus ou moins accessibles à la raison et favorables surtout aux passions. Les philosophes et les hérétiques, par un effet de leurs courtes vues, peuvent bien admettre et proposer des doctrines qui deviennent incompréhensibles ou plutôt absurdes et contradictoires dans leurs déductions et leurs applications. Mais en général leur but et leur intention directe n’est point de proposer des vérités incompréhensibles, pas plus que des vertus héroïques et sublimes à pratiquer. C’est pour cela que chaque hérésie n’est que la négation d’un mystère qui confond la raison humaine ou d’une loi qui incommode les passions. L’incrédulité à son tour n’est que la négation complète de toute vérité cachée et de toute sainte loi, dans l’intérêt d’une raison orgueilleuse et de cœurs corrompus. La question n’est pas de savoir si les incrédules, comme les hérétiques, ne tombent pas forcément dans de révoltantes absurdités en fait de doctrines, et sous un joug bien autrement insupportable que le joug des lois divines. Ce qu’il importe de noter, c’est que Dieu seul, dans une intention patente et avouée, peut révéler et imposer à l’homme des dogmes incompréhensibles et des lois sévères, une croyance au-dessus de la portée de la raison et une morale au-dessus des penchants du cœur.

Il est donc vrai et incontestable que le mystère de la très-sainte Trinité, étant incompréhensible, n’a pu être que révélé de Dieu, et il faut, dit saint Hilaire, s’en rapporter à Dieu et l’en croire dans tout ce qu’il daigne nous dire de lui-même (5) : Si la religion nous proposait un Dieu compréhensible à notre raison, c’est alors que nous devrions nous montrer difficiles à croire ; nous devrions nous en défier; un tel Dieu nous devrait être suspect. En effet, un Dieu que l’homme comprendrait pourrait très-bien n’être qu’un Dieu d’invention humaine. Un Dieu accessible à la raison pourrait bien être l’œuvre de la raison. Ce Dieu, à force d’être trop humain, cesserait par cela même de paraître un être vraiment supérieur à la nature humaine. A force d’être facilement croyable, il ne paraîtrait plus qu’une rêverie, une fiction indigne de toute créance. Rien, en effet, n’est plus contraire à la raison que l’hypothèse d’une intelligence finie comprenant les insondables profondeurs de l’infini.

Dieu n’est Dieu qu’ autant qu’il est infini, et par conséquent infiniment élevé au-dessus de la compréhension de mon intelligence. Un Dieu que je comprendrais serait un Dieu trop petit à mes yeux ; il ne me paraîtrait pas digne de mes hommages. L’honneur et la gloire de l’homme consiste à ne courber son front, à ne plier son genou que devant l’infini et l’incompréhensible.

Ai-je donc à craindre de me trop abaisser en adorant l’ineffable Trinité? Par qui, en effet, a été cru et adoré ce mystère? Par les plus grands génies du monde. Il n’a été nié que par des hérétiques, par des incrédules, parmi lesquels on a pu trouver des hommes d’esprit, mais pas un seul homme de génie; il a été nié par des esprits faux et des cœurs corrompus. Il a été cru par les Tertullien, les Origène, les Cy-prien, les Lactance, les Basile, les Athanase, les Grégoire de Nazianze, les Chrysostome, les Cyrille, les Ambroise, les Augustin, les Léon, les Bernard, les Thomas, les Albert le Grand, les Bellarmin, les Suarès, les Leibnitz, les Newton, les Bossuet, les Pascal, les de Bonald. Il a été cru dans le monde entier; il est professé par quatre cent millions de chrétiens, par tout ce qu’il y a de plus élevé sur la terre en fait de raison et de science ; et cela, sans qu’on ait la prétention de le comprendre. Or un mystère incompris et incompréhensible, quelle autre voix que celle de Dieu a pu le proclamer jusqu’aux extrémités de la terre ? quel autre bras que celui de Dieu a pu le faire triompher de la fureur des sectes et des conspirations de l’incrédulité? quel autre doigt que celui de Dieu a pu l’écrire dans les intelligences les plus hautaines et les plus puissantes, dans les cœurs les plus rebelles, comme dans les plus simples et les plus humbles? et cela pendant dix-neuf siècles, et au grand jour, tandis que les philosophies et les sectes qui osent nier le dogme de la Trinité, tout en ayant des complices dans toutes les mauvaises passions, se voient encore forcées de se dissimuler, de biaiser dans leur langage, et de chercher à masquer leurs mauvaises doctrines sous quelque apparence de trinité philosophique et nominale.
Donc, par cela même que le dogme chrétien de la Trinité est incompréhensible et cependant cru par tant de multitudes fidèles, il s’ensuit que c’est un dogme divin digne de toute créance. Il s’ensuit que dans son incompréhensibilité il recèle un véritable excès de crédibilité. Tel est, tel fut d’ailleurs toujours le triomphe de toute révélation émanée de Dieu: « Vos témoignages, ô mon Dieu, a dit le prophète, sont toujours croyables ; ils le sont à l’excès (6) ! »


(1) « Scrutator majestatis opprimetur a gloria {Prov, xxv. 27). »
(2) « Vere tu es Deus absconditus (Is. xlv. 15). »
(3) « Philosophi non cognoverunt nisi quædam essentialia quæ appropriantur personis scilicet potentiam, sapientiam, bonitatem (S. Thom,). »
(4) « Sed non cognoverunt mysterium divisionum personarum per propria quæ sunt Paternitas, Filiatio, Processio (id.). »
(5) « Ipsi Deo de Deo credendum est (S. Hilar.). »
(6) « Testimonia tua credibilia facta sunt ni mis (Ps. XCI. 7). »


Fin de la seconde partie.
Mercè
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Re: Sermon du Père Ventura sur la Très Sainte Trinité pour la Fête-Dieu

Message par Mercè »

TROISIÈME PARTIE.

Nous avons vu que la très-sainte Trinité avait concouru tout entière à la création de l’homme. Faisons l'homme, indique bien clairement la pluralité de coopérateurs. Oui, chacune des personnes divines y contribua et y imprima le sceau de son opération par une faveur particulière. Le Père laissa le sceau de son opération dans l’intelligence, le Fils dans la raison, le Saint-Esprit dans la volonté. Ainsi ce ne fut pas seulement le Dieu Un, mais aussi le Dieu Trine, qui se manifesta dans la création.

Mais l’homme ne sut pas conserver ce qui l’élevait si haut. Livrée au péché, son intelligence devint aveugle, impuissante à concevoir des pensées justes et raisonnables. Ainsi elle cessa de représenter Dieu le Père, elle cessa de refléter cette lumière de la face divine que la création avait mise eu elle (1). La raison ne représenta plus le Dieu Fils, elle cessa d’être la lumière émanée de la lumière. S’égarant dans sa vanité et son orgueil, elle devint un instrument d’erreur et non de vérité. Elle tourna contre Dieu les dons de Dieu même. Elle s’aveugla à dessein pour ne point voir. Sa volonté, désormais perverse et inclinée au mal, cessa de représenter l’Esprit-Saint, c’est-à-dire la volonté pure, droite et sainte qui ne peut jamais vouloir l’iniquité, qui ne peut vouloir autre chose que tout ce qui est bon, tout ce qui est droit, tout ce qui est pur, tout ce qui est digne de tout amour, tout ce qui est saint. L’image de la Trinité, tout en conservant des traits essentiels, demeura altérée, décolorée, déformée. La copie ne semblait plus représenter le divin modèle que pour le déshonorer. « L’homme, dit le prophète, n’avait pas compris l’excès d’honneur auquel il avait été élevé, il était descendu au rang de la brute, qui ne porte point la ressemblance de celui qu’elle ne connaît pas (2).» Sans lumière, sans droiture, sans amour, il ne fût qu’aveuglement, déraison, égoïsme.

La divine Trinité en eut compassion et résolut de retoucher et de restaurer son œuvre qu’une main ennemie avait gâtée. Une grâce de régénération et de renouvellement fut attachée aux eaux du baptême, dès le jour où, sur le Jourdain, la Trinité sainte se révéla d’une manière éclatante. Par l’effet de cette grâce dut être effacé tout ce que l’homme avait mis de vétusté dans l’œuvre divine; et en même temps dut reparaître le coloris et la beauté de l’image céleste. Oh! s’il nous était donné de contempler cette œuvre de renaissance et de restauration divine, s’il nous était donné de contempler l’âme ainsi régénérée par la Trinité sainte, nous tomberions prosternés, éblouis de tant de splendeur! C’est Dieu lui-même qui nous apparaîtrait dans l’image, œuvre de ses mains !

Le baptême nous est conféré au nom de la sainte Trinité ; et cela pour nous avertir que comme les trois personnes divines ont concouru à l’œuvre de notre création, et que chacune d’elles nous à donné quelque chose du sien pour nous faire vivre de la vie intellectuelle ; de même toutes les trois concourent à notre régénération spirituelle et à notre sanctification, et nous ont donné chacune quelque chose du leur, pour nous faire vivre de la vie spirituelle. Or comme dans la création le Père a mis en nous l’intelligence, le fils la raison, le Saint-Esprit l’ordre et l’harmonie; ainsi dans la régénération que saint Paul appelle une création nouvelle, le Père met en nous la foi, le Fils l’espérance, le Saint-Esprit la charité. Jésus-Christ ayant dit : Personne ne vient à moi, que mon Père ne l’attire (3), et la foi nous étant d’ailleurs présentée comme le fondement et le principe de toute religion, nous devons comprendre que la foi est nécessairement le don du Père. Ensuite saint Pierre nous ayant dit que Jésus-Christ nous a régénérés en espérance vivante (4), et Saint Paul appelant Jésus-Christ notre espérance (5), nous ne saurions douter un seul instant que l’espérance ne soit le don particulier du Fils. Enfin le même saint Paul enseigne assez ouvertement que la charité est le don propre du Saint-Esprit, quand il nous dit que c’est le Saint-Esprit qui répand la charité divine dans nos cœurs (6).

Admirez la beauté et l’harmonie du plan divin. De même que dans l’ordre naturel c’est de l’intelligence que naît la pensée, et que la volonté ensuite procède de ces deux choses unies, intelligence et pensée. Ainsi dans l’ordre surnaturel c’est de la foi que naît l’espérance, et c’est de l’espérance et de la foi que naît la charité. Or comme intelligence, pensée et volonté sont trois choses distinctes et cependant ne constituent qu’un seul tout, l’âme raisonnable ; de même la foi, l’espérance, la charité, sont trois vertus réelles et distinctes, et cependant elles ne constituent qu’une seule chose, l’état de l’âme vraiment chrétienne, de l’âme qui vit de la vie de la grâce.

Conformément à l’institution de Jésus-Christ, l’énonciation du mystère de la très-sainte Trinité entre dans tous les sacrements; et cela afin que nous comprenions, dit saint Augustin, qu’il n’y a de grâce de salut que par la très-sainte Trinité. C’est au nom de la très-sainte Trinité qu’est baptisé le catéchumène, qu’est confirmé le chrétien, qu’est absous le pécheur. C’est en ce nom béni qu’est dispersée l’Eucharistie, qu’est donnée l’onction aux malades, qu’est consacré le prêtre, que sont formés les liens sacrés du mariage.

C’est la sainte Trinité qui éclaire l’infidèle, qui convertit l’hérétique, qui justifie le pécheur et sanctifie le juste. C’est d’elle que s’inspire le zèle de l’apôtre, la force du martyr, la fidélité des vierges, la ferveur du pénitent, la piété et l’austérité du solitaire. C’est elle qui soutient le viateur, console le mourant, couronne l’élu.

Très-sainte et auguste Trinité, nous ne connaissons pas ce que vous êtes en vous-même. Nous ne pouvons qu’adorer votre inaccessible lumière. Mais nous voyons bien ce que vous faites. La splendeur de vos œuvres nous dit l’excellence de votre nature. Comment vous témoignerons-nous notre reconnaissance?


(1) « Signatum est super nos lumen vultus tui (Ps. IV. 6). »
(2) « Homo cum in honore esset comparatus est jumentis insipientibus (Ps, XLVIII. 13). »
(3) « Nemo venit ad me, nisi Pater meus traxerit eum (Jo. VI. 44). »
(4) « Regeneravit nos in spem vivam (I Petr. I. 3). »
(5) « Christus spes nostra (I Timoth. I. 1). »
(6) « Charitas Dei diffusa est in cordibus nostris per spiritum sanctum qui datus est nobis (Rom, V, 5). »


(à suivre...)
Mercè
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Re: Sermon du Père Ventura sur la Très Sainte Trinité pour la Fête-Dieu

Message par Mercè »

Le premier acte de notre gratitude devra être d’abord l’acte d’une foi humble et parfaite. Lorsqu’on doit tout à un bienfaiteur, n’est-ce pas la propension et le premier mouvement de tout cœur bien né, que de pouvoir offrir en hommage à ce bienfaiteur les prémices de tout ce qu’on a reçu de plus excellent entre ses dons? Par l’acte de foi nous abaissons devant Dieu tout ce qu’il nous a donné de plus excellent: la faculté de connaître, de comprendre et d’embrasser la vérité. Qu’est-ce donc en nous qui pourrait refuser de s’abaisser devant les hauteurs de l’intelligence infinie? Nous sommes à nous-mêmes un mystère et une énigme, parce qu’il a plu à la Trinité sainte de laisser tomber sur notre être intellectuel et surnaturel quelque reflet de sa splendeur. Et nous refuserions de baisser nos yeux devant la splendeur des splendeurs, devant les hauteurs inaccessibles à toute hauteur créée? Non, non, nous ne refuserons pas l’acte de notre foi à la Trinité sainte.
Nous savons que descendre par les abaissements volontaires de la foi, c’est le seul moyen de ne pas descendre jusqu’à l’abîme éternel par les abaissements contraints réservés à l’incrédule.

Mais croire à ce grand mystère serait-ce assez? Une foi soumise et humble, dit saint Hilaire, ne suffit pas; Dieu veut encore être servi par une foi vivante et active. Soumettre la raison n’est que le commencement et le début. La foi doit régner encore sur les affections et sur toute la conduite ; il ne suffit pas qu’elle les rectifie et les dirige au bien ; il faut surtout qu’elle les mette à l’abri de toutes les influences délétères. La Trinité a déposé en nos cœurs son auguste ressemblance. Que fait-on dans les arts quand il s’agit de tableaux sortis de la main d’un grand maître ? On les garantit avec soin des injures de l’air et de toute avarie. Notre âme, chef-d’œuvre du Dieu créateur et rédempteur, devra-t-elle être gardée avec moins de sollicitude? Craignons pour elle l’air contagieux du monde, les tentations de toute sorte; n’oublions jamais le conseil du sage : « Gardez avec toute sorte de soin et de vigilance votre cœur, Dieu y a déposé un germe de vie divine (1). »

Or, la meilleure garde, la meilleure défense dont nous puissions entourer notre cœur, ce sera la fréquente invocation de la Trinité sainte. C’est ce que l’Église nous insinue suffisamment par son exemple, par toutes les pratiques de son culte. Elle ne commence rien sans le signe de la croix accompagné des paroles que Jésus-Christ a révélées : Au nom du Père, etc. Dans toutes les oraisons de sa liturgie, elle invoque ou rappelle les trois personnes divines; elle ne termine aucune hymne, aucun psaume, que par la doxologie sacrée en l’honneur de l’auguste Trinité. Ainsi, plus de cent fois par jour, elle oblige ses ministres à louer et invoquer sur la terre cette adorable Trinité que louent et invoquent sans fin dans les cieux les hiérarchies angéliques. L’Église sait bien que nous ne pouvons rien dire à Dieu de plus agréable, rien de plus utile pour nous-mêmes. Ce nom est la terreur de tous nos invisibles adversaires; il renferme d’ailleurs tous les baumes, tous les préservatifs utiles à l’âme contre les contagions du monde.

Il ne sera pas superflu d’ajouter qu’invoquer le nom de la Trinité sainte, c’est un moyen sûr de plaire à la reine des cieux. Oui, Marie, fille chérie du Dieu Père, Marie, mère sans tache du Dieu Fils, Marie, épouse sainte du Dieu Esprit de sainteté, Marie ne saurait être indifférente à rien de ce qui intéresse la Trinité auguste. Marie sait bien ce qu’elle doit à chacune des personnes divines ; elle sait bien ce qu’elles lui ont conféré de grandeurs et de privilèges; elle qui de toutes ses gloires a prétendu ne retenir que le titre de servante du Seigneur, ne peut que sympathiser à tous ceux qui se proclameront les serviteurs du Dieu Père, Fils et Saint-Esprit. Imitons donc la sainte Église qui, dans ses litanies, après avoir imploré merci auprès du Père, du Fils et du Saint-Esprit, s’avance vers Marie et l’invoque à son tour par cette touchante prière : Sainte Marie, priez pour nous. Sancta Maria, ora pro nobis. Oh! l’Église est sûre d’avoir accès auprès de cette sainte Mère et de toucher son cœur, quand elle a dit auparavant Sancta Trinitas, unus Deus, miserere nobis. Oui, nous avons tous besoin de la commisération d’un Dieu Père, qui peut nous dire : « où a été jusqu’ici l’honneur rendu à ma paternité (2) ?» Nous avons besoin de la commisération d’un Dieu Rédempteur, qui est en droit de dire : « Mon peuple, qu’ai-je pu faire que je n’aie pas fait pour vous sauver (3)? » Nous avons besoin de la commisération d’un Dieu Esprit-Saint, qui est en droit de nous dire : « Qu’avez-vous fait de mes dons qui vous ont été prodigués dès le bain de la régénération opérant par l’Esprit de Dieu (4)? »

Mais l’auguste Marie n’a qu’à se présenter pour intercéder en notre faveur; elle réunit en elle les titres et les droits les plus sacrés qu’il y ait au ciel et sur la terre : FILLE, MERE, Épouse, elle commande en suppliant, parce qu’elle supplie au nom des plus puissantes affections que Dieu ait pu tirer des trésors de son amour.

Nous n’avons donc autre chose à faire qu’à la supplier de ne pas nous refuser sa puissante intercession, maintenant et à l’heure de notre mort. Nunc et in hora mortis nostrae.

Amen.



(1) « Omni custodia serva cor tuum, quia ex ipso vita procedit (Prov. IV. 23). »
(2) « Si ergo Pater ego sum,ubi.est honor meus? (Malac.I. 6). »
(3) « Quid est quod debui ultra facere vineæ meæ (Is. V. 4). »
(4) « Lavacrum regenerationis et renovationis Spiritus sancti (Tit. III. 5). »



FIN
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