Bourdaloue a écrit :
PREMIÈRE PARTIE.
Cinq choses, Chrétiens, sont nécessaires à quiconque est choisi pour témoin, et en doit faire l'office : la fidélité et le désintéressement dans le témoignage qu'il porte, l'exacte connaissance du sujet dont il porte témoignage, l'évidence des preuves sur quoi il appuie son témoignage, le zèle pour la vérité en faveur de laquelle il rend témoignage, enfin la constance et la fermeté pour soutenir son témoignage : or je trouve que saint Jean a eu dans le degré le plus éminent ces cinq qualités ; car il a été pour le Sauveur du monde un témoin fidèle et désintéressé, un témoin instruit et pleinement éclairé, un témoin sûr et irréprochable, un témoin zélé et ardent, un témoin constant et ferme. D'où je conclus qu'il a donc parfaitement répondu au dessein de Dieu sur lui, et que rien ne lui a manqué pour vérifier dans toute leur étendue ces paroles de mon texte : Hic venit in testimonium. Ecoutez-moi, je ne dirai rien qui ne soit tiré de l’Évangile même.
Je prétends d'abord que Jean-Baptiste a fait à L'égard de Jésus-Christ l'office d'un témoin fidèle et désintéressé. La preuve en est incontestable ; car voici, selon l’évangéliste, le témoignage que rendit cet homme de Dieu, lorsque les Juifs lui députèrent des prêtres et des lévites, pour lui demander qui il était : Et hoc est testimonium Joannis (1). Que fit-il ? il ne délibéra point, il confessa de bonne foi, et il protesta non-seulement sans peine, mais avec joie, qu'il n'était point le Christ : Et confessus est, et non negavit, et confessus est : Quia non sum ego Christus (2). Ils le pressèrent : Quoi donc ! êtes-vous Élie ? et il leur dit : Je ne le suis point : Non sum (3). Etes-vous prophète ? il répondit : Non : Et respondit : Non (4). Mais qui êtes-vous ? répliquèrent-ils, afin que nous puissions en rendre compte à ceux qui nous ont envoyés ; que dites-vous de vous-même ? et c'est alors qu'il leur fit cette humble, mais héroïque déclaration : Ego vox clamantis (5); Je ne suis qu'une simple voix qui crie et qui annonce au monde la venue du Seigneur.
Ah ! Chrétiens, quelle fidélité ! en vit-on jamais un plus bel exemple ? Prenez garde, s'il vous plaît : les Juifs étaient disposés, si saint Jean l'eût voulu, à le reconnaître pour leur Messie, c'est-à-dire pour leur libérateur et pour leur roi ; et Jean, avec une droiture d'âme qui les étonne, renonce à cette dignité pour la conserver à Jésus-Christ : il n'avait qu'à dire une parole, il n'avait qu'à donner son consentement, et toute la Synagogue serait venue en foule lui rendre hommage ; mais il sait trop bien ce qu'il est, et à qui il est. Non, leur dit-il, mes frères, je ne suis point ce Messie que vous attendez ; vous lui faites tort, et vous vous faites tort à vous-mêmes de le confondre avec moi : ce n'est point moi ; c'est un autre plus grand, plus fort, plus puissant que moi ; un autre à qui je ne suis pas digne de rendre les plus vils services ; c'est celui-là, mes frères, qui est votre Christ et votre roi ; ne le cherchez point dans ce désert, il est au milieu de vous, et vous ne le connaissez pas : je n'en ai ni le mérite, ni la sainteté, je suis un homme pécheur ; et l'erreur la plus pernicieuse et la plus grossière où vous puissiez tomber est de m'attribuer cette qualité de Messie, qui est infiniment au-dessus de moi, et de tous les dons de grâce que je puis posséder. Encore une fois, y eût-il jamais un témoignage plus désintéressé et plus fidèle ?
Concevez-le encore mieux par la réflexion que fait ici saint Chrysostome, et dont sans doute vous serez touchés; la voici : Saint Jean, par une heureuse conformité de caractère, se trouvait si semblable à Jésus-Christ, qu'on le prenait souvent pour Jésus-Christ ; et Jésus-Christ, par la même raison, quoique Fils unique de Dieu, était si semblable à saint Jean, qu'au rapport de l’Évangile, on le prenait aussi souvent pour saint Jean. Car de là vient qu'Hérode, apprenant les miracles que cet Homme-Dieu faisait dans la Judée, disait que c'était Jean-Baptiste qui était ressuscité : et de là vient que les pharisiens, voyant la vie toute céleste que Jean menait dans le désert, ne doutaient point qu'il ne fût le Christ, jusqu'à lui envoyer une ambassade pour le saluer comme Christ. Peut-on rien dire de plus glorieux à l'avantage de ce grand saint ? oui, Chrétiens : et quoi ? c'est que Jean-Baptiste, étant pris pour le Christ et passant pour l'être, déclara hautement qu'il ne l'était pas, et refusa, sans balancer, l'honneur qu'on voulait lui faire, pour avoir celui d'être fidèle à son Dieu ; car la fidélité de ce témoignage valut mieux pour lui que toute la gloire et tous les honneurs qu'il eût pu recevoir de la Synagogue.
1 Joan., I, 17.
2 Ibid., 20.
3 Joan., I, 20.
4 Ibid., 21.
5 Ibid., 23.