Sermon sur la sagesse et la douceur de la loi chrétienne.
Publié : dim. 17 mars 2019 22:23
Bourdaloue a écrit :
SERMON SUR LA SAGESSE ET LA DOUCEUR DE LA LOI CHRÉTIENNE. (deuxième dimanche de Carême)
ANALYSE.
Sujet. Tandis qu'il parlait encore, une nuée lumineuse les enveloppa, et il sortit une voix de cette nuée qui fit entendit ces paroles : C'est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis mes complaisances : écoutez-le.
Écoutons-le ce Fils bien-aimé de Dieu, cet adorable Législateur, et considérons dans ce discours les excellences de sa loi.
Division. Loi chrétienne, loi souverainement raisonnable ; première partie : loi souverainement aimable ; deuxième partie.
Première partie. Loi chrétienne, loi souverainement raisonnable. Les païens et même dans le christianisme les libertins l'ont réprouvée comme une loi trop sublime et trop au-dessus de l'humanité : et plusieurs au contraire, parmi les hérétiques, l'ont attaquée comme une loi trop naturelle et trop humaine. D'où je conclus d'abord que c'est donc une loi raisonnable, une loi conforme à la règle universelle de l'esprit de Dieu, parce qu'elle tient le milieu entre ces deux extrémités. Car, comme le caractère de l'esprit de l'homme est de se laisser toujours emporter à l'une ou à l'autre, le caractère de l'esprit de Dieu est un sage tempérament.
Pour confondre les injustes reproches des libertins et des hérétiques contre la loi de Jésus-Christ, j'avance deux propositions : 1° C'est une loi sainte et parfaite, mais dans sa perfection elle n'a rien d'outré ; 2° c'est une loi modérée, mais dans sa modération elle n'a rien de lâche.
1° C'est une loi sainte et parfaite ; mais dans sa perfection elle n'a rien d'outré : tout y est raisonnable. Venons au détail. Oui, il est raisonnable, par exemple, que je me renonce, moi-même, puisque je ne suis de moi-même que vanité et que péché. Il est raisonnable que je mortifie ma chair, puisque autrement elle se révoltera contre ma raison et contre Dieu même, etc.
Mais pourquoi s'arracher l'œil et se couper le bras ? C'est, répond Jésus-Christ, qu'il vaut mieux entrer dans la vie n'ayant qu'un œil et qu'un bras, que d'être condamné pour jamais au tourment du feu. Mais pourquoi faire à l'homme un crime de ses désirs ? c'est, dit saint Jérôme, qu'il n'est pas permis de désirer ce qu'il n'est pas permis de rechercher. Mais pourquoi ériger la pauvreté in béatitude ? c'est que l'expérience nous apprend assez qu'il n'y a d'heureux sur la terre que les pauvres de cœur. Mais enfin pourquoi réduire des hommes faibles à l'affreuse nécessité, ou d'être apostats et anathèmes, ou d'endurer à certains temps de persécution le martyre ? c'est que comme un sujet doit perdre la vie plutôt que de trahir son prince, à plus forte raison un homme doit-il sacrifier tout plutôt que d'abandonner son Dieu. Rien donc que de raisonnable dans la loi évangélique.
Je sais qu'il y a eu dans tous les temps des esprits singuliers qui ont porté la perfection de cette loi bien au-delà de ses bornes. Mais tout ce qu'ils en ont pu dire n'est point la perfection évangélique, puisqu'il n'y a rien, en tout ce qu'ils ont faussement imaginé, que la loi chrétienne n'ait désavoué, et même censuré. Elle est donc parfaite, mais d'une perfection sage; elle est parfaite, mais toujours dans l'étendue de ces termes : discrétion et vérité.
2° C'est une loi modérée, mais dans sa modération elle n'a rien de lâche : elle n'ôte pas aux pécheurs leur confiance ; mais elle sait bien aussi rabattre leur présomption : elle ne condamne pas tout comme mortel ; mais elle nous donne au même temps une sainte horreur de. tout péché, même du véniel : elle distingue les préceptes des conseils; mais d'ailleurs elle nous déclare que le mépris des conseils dispose à la transgression des préceptes. Caractère de sagesse, qui de tous les motifs est un des plus sensibles et des plus puissants pour m'attacher à ma religion.
Deuxième partie. Loi chrétienne, loi souverainement aimable. 1° C'est une loi de grâce ; 2° c'est une loi de charité.
1° Loi de grâce, où Dieu nous donne de quoi accomplir ce qu'il nous commande. Ainsi nous l'a-t-il promis en mille endroits de l’Écriture. Douterons-nous de sa fidélité, ou douterons-nous du pouvoir de sa grâce ?
Mais je n'ai pas cette grâce. Peut-être, Chrétiens, ne l'avez-vous pas : mais vous mettez-vous en état de l'avoir ? la demandez-vous à Dieu ? la recherchez-vous dans l'usage des sacrements ? retranchez-vous de votre cœur tous les obstacles qu'il lui oppose ? De dire que Dieu vous la refuse, lorsque vous faites, tout ce qu'il faut pour l'obtenir, ce serait un blasphème : mais deux choses vous manquent, une foi sincère et une espérance vive.
2° Loi de charité et d'amour. Amour et charité, dont l'effet propre est d'adoucir tout. Dieu, dit saint Bernard, possédait trois qualités, celle de maître, celle de rémunérateur, et celle de père. Selon ces trois qualités, il a donné aux hommes trois lois : une loi d'autorité, comme à des esclaves ; une loi d'espérance, comme à des mercenaires; et une loi d'amour, comme à des enfants. Les deux premières furent des lois de travail et de peine ; mais la troisième est une loi de consolation et de douceur, qui non rend ses préceptes les plus rigoureux en apparence aisés à pratiquer, parce qu'elle nous conduit, non par la crainte, mais par l'amour.
Voilà ce que les amateurs du monde ne comprennent pas, mais ce qu'ils pourraient néanmoins assez comprendre par eux-mêmes et par leurs propres sentiments. Parce qu'ils aiment le monde, à quelles lois ne se soumettent-ils pas pour plaire au monde ? Qu'ils aiment Dieu comme ils aiment le monde, ils ne trouveront plus rien d'impraticable dans la loi de Dieu.